Montréal la féline

Hey toi ! Je t’emmerde !

Ce n’est pas un gag. C’est comme ça que l’on s’aime de nos jours. Bien entendu, je déconne. C’est l’amour contemporain. Amour-gag. Comme une saison automnale avec des températures estivales.

Mon amoureux poursuit sa route. Dans son cœur, c’est comme rien. Une banalité.  Crachée en pleine rue. C’est un peu salissant, mais c’est Montréal, soit tu salis soit tu te fais salir.

Mon amoureux ne viendra pas m’embrasser, il n’est pas Julio Iglesia crooner. Cracher lui suffit. En même temps, je n’en demande pas tant. Le baiser, rodinien, il a quelque chose d’étouffant. Garde ta langue dans ta bouche, ma mère me répétait sans cesse. Je ne l’ai jamais oublié.

Mon amoureux continue son chemin. Il n’y a pas de lune ce soir, et toute son âme à la dérive s’enfonce dans l’obscurité. C’est Montréal. Des rues squattées par les ombres, des lumières clairsemées. Montréal est le royaume des chats. L’empire des chattes. Montréal, la féline. Ténébreuse féline.

Je suis veinard d’être ici, dans la nuit cosmopolite je fais corps avec l’obscurité montréalaise. Sa nuit blonde, brune, rousse, tatouée, avec des piercings, lisse et trop propre sur elle, jacassant, TDAH, comateuse, apathique. Bipolaire. Où les je t’emmerde précèdent les emmerdes, où les emmerdes ont quelque chose de sexuel, où le sexuel prend souvent un air d’abus, où les abus ne sont inacceptables que lorsque quelqu’un ose en parler, où on ne parle pas de l’essentiel et où on jase à la périphérie des choses, où les choses sont d’abord d’une grande passivité, où la passivité est trop souvent une complicité, et où la complicité est une puanteur des caniveaux débordant dans les ruelles. Ici, mes grosses narines reniflent le parfum des plaies pestilentielles, la pourriture qui présente bien, jusqu’à ce que le hasard ou bien plus pernicieux déshabille les rois. Ici, j’ai les lèvres encore plus grosses que celles des frères Bogdanoff, mon chirurgien plastique en termes d’injections de botox n’y est pas allé de main morte.

Ceci n’est pas un sarcasme. Ni une pipe. C’est une trahison des images. Magritte m’a toujours fait bander.  

Mais vous pouvez rire, un peu. C’est Halloween. La fête des citrouilles et le carnaval des horreurs. La vie quotidienne quoi. Demain, Noël. Le pire s’en vient. Comme l’hiver du Trône de fer. Le grand retour des Marcheurs blancs, des batailles épiques, des baises épiques, des enfants conduits dans les temples du consumérisme pour l’offrande sacrificielle. Ça fera saigner les cartes de crédit. Noël sanglant.  

Halloween, c’est seulement un cauchemar à qui on peut ne pas ouvrir la porte. Mais Noël est un cauchemar que l’on invite à souper, pas le choix, il faut respecter l’esprit comme on doit préserver les traditions à l’instar de ce crucifix inamovible qui veille sur les débats parlementaires dans lesquels on s’étripe sur la laïcité. Le crucifix ne porte pas un voile, le petit Jésus n’a pas de turban, il est presque nu et l’expression d’un fornicateur sadomasochiste, donc ça va. Les traditions ne mourront pas. Noël aussi.

Le bonhomme de rouge vêtu, c’est juste un alcoolique avec une épouvantable bedaine, une myopie sévère, une barbe d’ayatollah, qui possède des nains pour esclaves, des rennes qui volent sans ailes et sans Redbull et parce que depuis Volkswagen et les autres tricheurs c’est plus écologique. Le père noël, c’est un drôle de vieux monsieur qui ‘tripe ben raide’ sur les enfants, tout le monde trouve ça fantastique, c’est cela la magie de Noël. Le vaudou de Noël.

Et Montréal la féline se prépare à le recevoir, les citrouilles auront pourri, les horreurs auront changé de peau tout en restant les mêmes. De là où je suis, à travers ma fenêtre donnant sur le croisement rue Dickerson et rue Chauve, je vois les arbres perdre leurs cheveux et une femme belle comme une œuvre de Donatello traverser au feu rouge sans manquer de se faire renverser par un automobiliste en pleine masturbation. Le même quelques instants plus tard écrasera un cycliste, la masturbation rend sourd m’a-t-on tant asséné au collège Jésuite, elle aveugle aussi. Manifestement. Beethoven. Ray Charles. Cela se voit et s’entend.

Ceci n’est pas un sarcasme. C’est une pipe. Pas d’imaginaire trahi par les images. Magritte a toujours su s’y prendre.

Montréal est un cimetière, hantée par des spectres aux courses si incertaines qu’elles finissent par rentrer dans les morts. Ces bâtiments inertes, des pierres tombales, des tombeaux, des grottes tombales. Avec leur raideur cadavérique, aussi froide que l’acier, aussi dure que du béton. Et ces mentalités poreuses comme le macadam tiers-mondiste qui recouvre les routes. Il paraît que Montréal est l’une des villes les plus créatives au monde, j’ai lu ça quelque part, et ça ne saute pas forcément aux yeux. J’ai sans doute abusé de la masturbation.

Montréal est sinistre, comme Detroit quand tout a foutu le camp. La féline n’a pas besoin d’esthétique, elle a d’autres atouts. La ville qui dort beaucoup, et qui endort autant. Les je t’emmerde qui sont un amour-gag, les emmerdes qui font sexe et tellement de gorges profondes à genoux devant tous ces rois et reines pas encore déshabillés par le scandale.

Montréal est belle, la jeune femme quadragénaire avance vers ma fenêtre, elle est fière, émancipée, assurée. Elle marche comme si le monde entier l’observait, elle fait attention, en fait un peu trop, et je n’ai nulle envie de l’emmerder. Bien au contraire. Entre nous il y aura de l’épique et du consumérisme. C’est mon côté père Noël, en plus je n’aime pas les enfants. Et pour Halloween, qu’ils aillent se faire foutre.

 

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