Mets ta langue dans ma bouche

Bande sonore : Gregory Alan Isakov – Salt & the Sea.  

 

Patricia est belle comme un cœur, une bouche comme un cul de poule, des cheveux d’une blondeur peroxydée, des yeux aussi noirs que mon pénis, des lèvres minces telles de fines herbes assaisonnant un visage aussi savoureux qu’un met délicat, un corps pas plus gras qu’une aiguille, des seins si discrets qu’ils en sont invisibles, une chaleur corporelle en basses températures, le regard en acier inoxydable qui harponne, des fesses sans envergure sans consistance et d’une platitude déconcertante, une taille d’une cervelle au-dessus de la moyenne, mais surtout d’une langue blanchâtre, râpeuse, gloutonne.

Elle bosse trois fois par semaine dans une supérette, reçoit la clientèle étrange avec ses achats bizarres, réceptionne les marchandises livrées par les fournisseurs, les range et les classe sur les étagères afin que tout le foutoir ainsi bien présenté puisse alimenter l’esprit dépensier des visiteurs pressés. Patricia gagne un misérable salaire proportionnel à sa job alimentaire ; elle ne s’en plaint pas, il y a pire, des médecins et des ingénieurs qui pour survivre prennent le volant d’un taxi.

Il y a quelques semaines, lorsque j’ai franchi le seuil de son lieu de travail dans le but de m’acheter un cancer XL rouge Spécial – le paquet de 25, soit le nombre exact des années  de ma piètre vie que je comptais envoyer en fumée, elle était là debout avec son pull-over insignifiant, une partie de la silhouette moulée par un legging sombre, pianotant sur un clavier fabriqué en URSS dont la mémoire arithmétique vomissait des sommes ennuyeuses en forme cyrillique.

De loin, comme de près, l’argent m’a toujours semblé la chose la plus mortifère que l’intelligence humaine ait conçue. Dans ma hiérarchie pyramidale des œuvres déshumanisantes de l’esprit, l’argent se trouve au second pallier en partant du haut, juste après la connerie qui est une singularité humaine incontestable. Dans la connerie, on retrouve une multitude de choses, les idéologies par exemple. En-dessous de l’argent, il y a les armes et tous les moyens de production du macabre affiliés. Patricia en la voyant subir cette torture qu’est l’addition de l’argent que devra débourser une bourse trouée plantée tel un piquet devant elle, j’ai ressenti beaucoup d’empathie. Y-a-t-il plus rasoir que de compter, de calculer, de l’argent ? Y-a-t-il plus inintéressant que d’accumuler de l’argent, d’en faire des montagnes aux sommets himalayens et de crever pitoyablement dans une mort bien ordinaire (parce que la mort on va se dire les vraies affaires, c’est ben ordinaire, qu’importe les circonstances) ? Y-a-t-il plus létal que de carburer à l’argent pour finir briser, exploser, kaput, tasser dans un cimetière de ferrailles – une cour à scrap ? Y-a-t-il plus soporifique qu’une vie dont le vocabulaire, le lexique, tourne essentiellement autour de cet indigent trio cash-dollars-profit ? Y-a-t-il plus gazant que le parfum de l’argent que l’on recherche, après lequel on court, que l’on porte, et qui ne parvient pas à masquer la pourriture que l’on pue ?

L’argent est vulgaire, l’argent est grossier, le propre obscène des non-civilisés. Ne vous fiez pas aux apparences, j’apprécie l’argent, particulièrement quand je peux m’offrir une décapotable d’un constructeur tricheur et évadé fiscal. Qu’en la conduisant dans le Vieux-Montréal sa scintillante carrosserie éblouit tous ces rien-du-tout marchant sur les pavés la gueule ouverte, le regard envieux. Et que assis dans ce luxe ostentatoire je suis le miroir snobinard aux reflets nombrilistes de leurs rêves les plus fous. J’apprécie l’argent et ses femmes matérialistes à souhait qu’il met dans mon lit, des filles superficielles qui se bousculent au portillon, des mecs très intéressés me suçant les boules pendantes, le réseau haut de gamme de mes relations amicales constitué de requins et de loups qui n’hésiteront pas attirés par l’odeur du sang à me dévorer tout cru, le prestige et ses accessoires, la présomption d’être génial sans en avoir fait la démonstration, bref le bonheur quoi. Je suis donc vulgaire, grossier, obscène, non-civilisé. Ce qui est plus acceptable que d’être pauvre.   

Patricia, figée comme une statue de sel, la tête certainement ailleurs, additionnait les chiffres, les voyait défiler sur le petit écran et s’imprimer sur le rouleau de papier, assommée par la mécanique assommante. Malgré le tintement que produisit mon entrée, la fausse blonde penchée sur sa calculette ne me gratifia d’aucune attention, ce qui me plût beaucoup. L’indifférence m’a toujours excité. Le « je-n’en-ai-rien-à-cirer » occasionne chez moi des poussées d’adrénaline. Plus je n’enthousiaste pas les personnes, moins je plais aux gens, plus cela a un effet viagra sur moi. Patricia à chaque fois n’avait absolument rien à faire de ma tronche, mon érection était donc toutes ces fois-là dans sa meilleure forme. C’était l’une des raisons qui justifiait ma présence dans la supérette. Mon obsession de Patricia.

Faut savoir, les trucs comme moi qui sont stimulés par l’indifférence ne lâchent jamais l’affaire, parce qu’aucune drogue ne rivalise en sensation et en intensité l’idée même de conquérir ce qui est loin d’être acquis. Parce que le jeu en vaut définitivement la chandelle. Imaginez-vous la jouissance qu’est le fait de tuer la non-attractivité que l’autre a envers vous, de susciter la désirabilité, de voir se transformer lentement mais surement la froideur distante en un rapprochement enthousiaste, d’assister à l’assujettissement progressif de l’autre alors qu’au départ vous n’existiez pas, vous étiez inacceptable, inconcevable. Même l’argent, cet opium, n’offre pas une telle satisfaction. La conquête vaut tout l’or du monde. La marijuana, le cannabis, l’héroïne, le sexe. Le sentiment d’aller à l’assaut de l’impossible, de dompter l’indomptable, de mettre sous son joug ce qui de par sa nature ne pouvait l’être, de faire plier et voler en éclats la résistance, de rendre accro jusqu’à la folie ce qui n’aurait pu se l’imaginer, est difficilement exprimable.  C’est jouissif, c’est tout. Et comme ces gens-là, la possession m’emmerde, seul conquérir m’importe. Patricia l’ignorait, mais j’étais là pour cette seule raison. Et elle ne faisait rien pour me décourager.

L’art de la séduction est un aspect fondamental de l’art de la conquête. Séduire, ce n’est pas plaire en tant que tel, c’est proposer et imposer un signifiant à l’autre.  On est au-delà de l’apparent agréable, on se situe ailleurs. Un signifiant qui viendrait se greffer au réel de l’autre au point que celui-ci finirait par se persuader de sa compatibilité, de son apport, de sa nécessité. On ne séduit pas en draguant l’autre. Draguer c’est vendre, promouvoir, capter l’attention. Séduire, c’est autre chose. La dynamique n’est pas la même. Le premier vise à proposer, le second à convaincre. Et convaincre n’est pas une sinécure.

Cela exige de l’habilité, de la stratégie, de l’observation, la réduction au néant des dissonances. Convaincre oblige à la pertinence, la cohérence, la crédibilité, l’authenticité, bref à l’intelligence. Convaincre demande d’informer, de sensibiliser, de transformer la perception en une expérience satisfaisante et tangible, la satisfaction doit être durable et renforcer avec le temps. Convaincre condamne à maintenir des efforts d’optimisation de l’expérience. Le moindre infléchissement dans cette quasi perpétuité fait s’écrouler le château de cartes, ainsi l’auto-évaluation la vigilance et la prudence sont de mise. Convaincre, c’est parvenir à la jonction du cognitif et de l’émotionnel, un dosage équilibré. Le signifiant que l’on plante dans l’esprit de l’autre, germe en produisant une pluralité de sens dont chacun d’eux vient nourrir un réel subtilement altéré, mais qui lui paraît presque évident, naturel. Séduire l’autre c’est parvenir à le faire se questionner sur le pourquoi de cet attrait, de suggérer tacitement des réponses rationnelles et de glisser discrètement des assertions tournant autour du « C’est ça, c’est tout en même temps, Je ne sais pas trop ».

Patricia se dira exactement cela lorsque quelques semaines plus tard – à force de stratagèmes et d’opération-commando, de tactiques et de guerre de positions, de la partie d’échecs dont elle était l’objet et sa capitulation l’enjeu – son indifférence prendra ses aises dans mes draps après l’avoir culbutée de la façon la plus crazy et éjaculer dans sa bouche qui s’empressera d’avaler goulûment. Là les plus luthériens et calvinistes d’entre vous font « Arrrk ». Je vous assure, on finit par s’y habituer, l’aimer, et en redemander. Un peu comme le sexe anal. Jouer dans la merde peut être plaisant. Addictif. Certains des plus Bukowski d’entre vous savent de quoi je parle, entre cochons et cochonnes, nous groinons au même diapason. Pour ceux-là comme pour moi, les cochonneries sont nos Alcools d’Apollinaire, l’ivresse sans ponctuation et en vers libres, des chocs et électrochocs, d’un surréalisme éthérique, une forme de spiritualité. Pour les restes, que voulez-vous que je vous dise, soyez sobres et allez au Pont Mirabeau vous suspendre dans le vide, les pendus c’est poétique, demandez à François Villon.

La pluie nous a débués et lavés,

Et le soleil desséchés et noircis.

Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,

Et arraché la barbe et les sourcils.

Patricia dans mon lit n’était pas une évidence. La séduire fût comme faire le siège d’une ville imprenable. Le siège de Candie. Exigeant en tout. Le premier souci fût sans conteste celui de la langue. Si le Québec est francophone, si la langue officielle est le français, il n’en demeure pas moins que Molière et tout le tralala dans la vie quotidienne est un verbe inconnu au bataillon. Les Québécois parlent québécois. Le québécois est un dialecte vernaculaire incompréhensible pour toute personne dont la langue est le français. « Tsé, le français de France, le français international, c’est niaiseux, icitte on parle québécois, pas de niaisage, criss, les mots à cinq cents on s’en criss, ostie, ça se peut-tu de nous faire chier avec ses maudites règles qui nous mettent en maudit, tabarnak, ça juste aucun bon sens d’être cave de même, voyons donc ! » Le tout dans un hurlement d’orignal. Le québécois ne se parle pas à un niveau auditif raisonnable, il faut y mettre du panache, car le Québécois souffre de surdité congénitale, il n’est pas impossible que ce soit atavique au vu du degré de consanguinité que l’on retrouve dans les arbres généalogiques.  « Hein ?! » De sur-di-té con-gé-ni-tale. « C’est quoi çâa ?! » Comprends-tu ? « Pantoute ! J’ai de la misère avec ton accent, coudonc ça se peux-tu que tu aies de la misère avec ton articulation toé ?! » Po-ssi-ble. « Misère, ça doit être çâa ! »

Séduire Patricia c’était prendre des cours intensifs en parler québécois, apprendre ses subtilités et adopter ses grossièretés, en d’autres mots laisser Patricia « mettre sa langue dans ma bouche ». La formule est celle d’un de mes anciens profs de communication marketing à l’université, développée pour la campagne du Petit Robert, finalement pas retenue par le client – on peut comprendre pourquoi. 

« Mets ta langue dans ma bouche », je n’aurais pu la séduire autrement. Patricia ne devait pas m’entendre comme un « eux autres », mais comme quelqu’un « d’icitte ». Séduire Patricia, c’était donner l’impression de maîtriser son langage, afin que la « connexion » se fasse sans encombre. Comprendre que pour être le fun à ses yeux revenait à trouver drôle ses jokes, forcément plates pour moi. Souscrire à une police d’assurance contre la surdité au cas où l’écouter me rendrait totalement Beethoven, et ne pas s’attendre à une quelconque forme de réciprocité.

Le Québécois avec ou sans majuscule n’a pas une propension naturelle à se mettre dans les bobettes de l’autre, a une difficulté avec le métissage même s’il le trouve cute chez le voisin. A cet effet, il n’est pas exceptionnel d’entendre une post-adolescente un peu conne sur les bords dire que « Jamais je ne sortirai avec une minorité », et de préciser sans vraiment qu’on le lui demande son attrait pour « le chocolat blanc » au visuel luciférien et crade d’un type différent, d’écouter une adulescente presque trentenaire revendiquer sa préférence pour les « nous autres », et d’avoir dans la même phrase un « mais je ne suis pas rat-ciste » – Tsé, on s’en fout-tu et on ne veut pas le savoir

Le Québécois en général avec ou sans minuscule est ouvert tant que l’on s’assimile à lui, qu’on lui ressemble, ou que l’on le laisse inchangé. Patricia était l’héritière d’une longue tradition historique. Pour l’assujettir, j’ai dû lui faire oublier ma couleur chocolat foncé, mon accent pas « québécois », nettoyer à fond mon vocabulaire « français de France », gommer mes manières trop « gentry » – en l’invitant au McDo du coin tout en lui faisant payer sa part de la facture. Coucher avec elle sans tendresse et sans érotisme pour convenir à une définition correcte du verbe fourrer, l’embrasser sans y mettre ma langue parce que frencher c’est d’abord donner des becs comme les poules picorent. Reproduire chaque scène d’un film pornographique cheap afin de lui donner l’impression qu’elle était hot et bonne – la traiter comme une chienne, en doggystyle, l’écouter aboyer et mimer la jouissance d’une femme fontaine saisie en gros plan. Elle me l’a avoué ce matin « Bééé, tsé, des fois, j’oublie que t’es Noir », « Ah ouin ?! », « Ouinnn, je ne sais pas comment c’est possible ». Je parle québécois et je baise comme un Québécois. Patricia, affalée dans mes draps comme un phoque bronzant sur la banquise, était conquise.

Ce soir, je ne suis plus reparti à la supérette. J’ai préféré m’arrêter à la tabagie où Marie-Ève – inanimée, un rictus douloureux déchirant son visage – servait machinalement la cohorte de clients en mode cruisage avancé. Marie-Ève est belle comme un cœur, la même langue que Patricia, la gueule selfie d’une perfection Instagram avec plusieurs milliers de « J’aime » et autant de commentaires délirants. Elle a des seins d’une fermeté naturelle comme on les a à vingt ans. La shape aussi. Quand elle a dit « Hello », je suis tombé en amour. Un « Hello » aussi frisquet, une telle froideur était inespérée, j’en ai eu des frissons, jusqu’au phallus. Déjà son prénom avait tout pour me plaire, Marie-Ève. Prénom québécois populaire qui associe le symbolisme d’une Vierge mythomane à celle d’une zoophile tentatrice et débauchée. Comment ne pas être subjugué ? Par contre, lorsque Marie-Ève additionne les chiffres et compte le fric des clients, son visage atone semble s’illuminer. Le mortifère la ressuscite, Marie-Ève est conforme à la norme. La séduire ne devrait pas être trop compliquée. En plus, je ne crois pas que le problème du québécois se posera, Patricia a déjà foutu sa putain de langue dans ma bouche.

 

Bande sonore : Muse – Exogenesis Symphony (Parts 1, 2 & 3).  

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4 commentaires sur « Mets ta langue dans ma bouche »

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