Capricho árabe

Bande sonore : Francisco Tárrega – Capricho árabe

Sinon à part ça, que fais-tu dans la vie ?

Je n’ai jamais su que, quoi, comment, répondre à cette question. Je marmonne, bricole, fais du collage, de mots, en espérant que cela fasse sens. Le résultat est un effet produisant des points d’interrogation, suggère de mauvaises réponses, invite mon interlocuteur à regarder l’œuvre et à y voir ce qu’il veut bien y projeter comme dans un test de Rorschach. L’interlocuteur dresse un portrait, je pose un diagnostic. Chacun de nous croit avoir saisi l’autre, l’un d’entre nous est complètement dans le champ, j’ignore lequel. Et au bout du compte, après l’étiquetage qu’impose une telle question au-delà de la fausse ou sincère curiosité, chacun repart avec ce qu’il avait dans la tête ou ce qu’il s’était fabriqué dans son esprit.

Quand Jenny m’a posé cette question, ce fût lors de notre première rencontre, juste après avoir déballé sur le comptoir exhibitionniste de la présentation de soi son impressionnant curriculum vitae. Le double message était de me faire comprendre à quel point ses cossins étaient de grande valeur, m’en mettre plein la vue, et surtout de me persuader de les acheter. J’étais à la fois l’acheteur et le faire-valoir. Fallait que par mon regard, mon attitude, je rehausse quelque chose d’absolument nécessaire chez elle, de la fierté ou de l’ego, je n’ai jamais pu rayer la mention inutile. L’étalage de soi de Jenny la situait socialement et la mettait dans une case intellectuelle placée au-dessus de la moyenne, c’était le but. Jeune avocate pour le marquage social, titulaire d’une maîtrise en droit pour le bling bling intello. J’avais toute l’information pour m’envoyer en l’air avec. Acheter sa marchandise, et remercier sans doute le ciel d’être tombé sur le gros lot. Sexuellement, Jenny, c’était discutable. Mais je ne ferai pas la fine bouche, enfant, de chœur ayant échappé contrairement à certains de mes congénères à la confession sous la soutane, j’ai appris à me contenter de ce que le bon dieu miséricordieux mettait dans mon assiette, parce qu’il y avait souvent pire dans le plat du voisin. C’est avec humilité et gratitude que je reconnais donc en Jenny une baise pénible emballée dans un clinquant fabuleux.

Il y a quelques semaines, elle m’a texté, une résiliation unilatérale en bonne et due forme de notre convention on-couche-ensemble-on-ne-sort-pas-ensemble, absolument respectueuse des clauses, au mot près. Elle retournait avec le père de son enfant, un hideux bout d’innocence, joufflu comme un Mike Tyson vieilli et salement amoché par plus jeune que lui, une tête à claque que des esprits à la fibre maternelle voudraient couvrir de tendresse, un petit monstre souriant comme un escroc heureux de son coup. J’étais heureux pour elle.

Le bonheur des autres est très important pour moi. C’est un bon débarras. Surtout quand ledit bonheur est amoureux. L’avez-vous constaté, les gens heureux, parce qu’ils sont amoureux, vous foutent la paix, ne vous prennent plus comme un objet venant meubler leur ennui, ne squattent plus votre canapé comme un patient campe le divan du psychanalyste, ne vous proposent plus des tas de choses à faire pour fuir leur solitude, ne cherchent plus votre compagnie comme on s’agrippe à une bouée de sauvetage, ne vous noient plus de messages du type « Qu’est-ce que tu fais ? » ou « Quel est le programme de ce soir ? » ou « On devrait sortir à soir », arrêtent de faire des commentaires médisants sur la photo de profil ou le selfie auto-portraitiste Instagram d’un tel ou d’une telle – « Check la bitch, juste à montrer ses boules et son cul ! Une vraie pute ! », cessent de fouiner dans la vie des autres à la recherche du truc salaud qui atténuerait temporairement leur frustration, même s’ils continuent à vous les briser en vous narrant tous les détails inintéressants de leur bonheur, quotidien. En long, en large, en mode macro et radoteur.

Le bonheur de Jenny me rendrait heureux, après avoir essayé le produit deux trois fois j’avais fait le tour de la question, des positions kamasoutra des plus traditionnelles aux gymnastiques les plus créatives, des conversations du rien sur le rien et ne menant à rien. Reçu son opinion totalement objective sur ses copines gentilles et forcement belles qui ne s’offraient pas le premier soir aux inconnus, seulement le lendemain – c’est-à-dire à minuit passé d’une minute. Entendu les aventures passionnantes de son bambin machiavélique en me demandant comment faisaient les autres pour s’émouvoir, devant de tels récits affligeants. Et masochiste de mon état, je me laissais torturer. Jenny en mettant fin à notre « fréquentation », me retirait un passe-temps douloureusement jouissif. Ses copines me consolèrent comme elles le purent. Et son opinion était biaisée, elles n’attendaient pas nécessairement le lendemain, ou elles étaient restées à l’heure d’été. Possible.

Hier, j’ai entendu mon téléphone Einstein vibré, il était trois heures du matin, Marie-Ève – la préposée aussi froide que délicieuse de la tabagie où je m’achète ma dose nicotine du jour – me taillait une pipe que Magritte adorerait croquer. Je n’ai pas pu lire sur le coup, parce que lire ses messages-textes pendant qu’une bouche sérieusement motivée s’attèle à vous faire jouir est un manque de respect, presque de savoir-vivre. J’ai attendu la fin de l’ouvrage, il était environ quatre heures du matin et une spermatorrhée dans l’œsophage de Marie-Ève. Je ne suis pas vite-vite.

« Hello » s’affichait sur l’écran en-dessous de « Me Jennifer Doe ». J’ai répondu « Wassup ». Marie-Ève désaltérée s’était endormie paisiblement, nue et sans avoir pris sa douche. Il existe des personnes comme ça qui dorment mieux avec le parfum enivrant du coït, je n’ai jamais compris. Cela doit venir de notre lointain passé, vous savez cette tare néanderthalienne traînant dans notre génétique. Puer de baise comme un retour aux sources. Puer du cul comme un somnifère. Ça doit être ça.

« On se voit-tu tantôt ? » propose Jenny. « D’accord » approuve-je. « Oki, je te tiens au courant dans la journée. » « D’accord ». Marie-Ève ne s’est pas lavée le matin en s’en allant, pas le temps ou pas l’envie, je n’ai pas osé demander. J’imagine que tous les chiens et chiennes pavloviens-nes relou-es qui fantasmeront sur elle aujourd’hui en croisant, en mâtant, son corps réunissant de façon remarquable en une silhouette bien habillée la plastique de Cara Delevingne et de Gigi Hadid, seront trop enrhumés pour sentir son parfum, ou comme moi quand je l’ai vue la première fois auront d’autres préoccupations. Tant mieux. Une hygiène corporelle douteuse n’a jamais arrêté une obsession libidinale. Vous êtes certainement « D’accord » avec moi là-dessus. Marie-Ève partie, j’ai changé les draps, nettoyé à fond toute trace d’elle, fait de la place au cas où Jenny souhaiterait revisiter mon manoir gothique situé dans un immeuble tape-à-l’œil d’une rue « regardez comme je suis la plus belle ».

Me J. Doe a souhaité pour nos retrouvailles une rencontre au sommet dans le Vieux-Montréal. Le Piano Rouge, la taverne de la super-active jeunesse dorée montréalaise vêtue le vendredi soir de relax et de classy ultra travaillés et hyper recherchés, nous a vu nous faire la bise, échanger des sourires chaleureux et faire semblant pour la photographie d’être parfaitement extatiques. Elle et moi l’avons publié sur Instagram accompagnée des indispensables tags « #friday » « #fun » « #friends » « #happy » « « #lepianorouge » « #bestplaceever » et bien sûr l’incontournable « #nofilter » afin de signifier à ceux qui auraient un doute que nous étions réellement naturellement beaux. Le succès quémandé à un auditoire voyeur fût au rendez-vous, les « cœurs rouges » comme des bouquets de fleurs de la même couleur étaient virtuellement déposés à nos pieds et certains commentaires élégiaques à l’instar des sérénades les plus inspirées se lisaient avec délectation. Cette impérative étape d’exhibition Instagram franchie, il ne nous restait qu’à suivre le programme d’une soirée commencée sous de bons auspices.

« Je suis heureuse de te revoir, t’as l’air bien ! », Jenny ne s’attendait pas à retrouver un dépressif bouffant ses émotions, ivre de désespoir et dégueulant son mal-être sur tout ce qui l’entourait, mais Jenny a voulu dire quelque chose par politesse, pour détendre l’atmosphère, parce que comme toute bouche qui ne sait pas se taire n’importe quoi à sortir vaut mieux que de la fermer. Certaines bouches n’aiment pas trop être des tombes, même si pour les oreilles de ceux contraints à l’écoute elles deviennent des mouroirs de l’esprit. Ne pas parler pour elles, reviendrait à enterrer vivant la connerie qui irréductible ne veut l’être. Je fais le tombeau, tout sourire, précisément le désert qui vide l’espace pour que la verbosité de Jenny ait une place suffisante. « Alors quoi de neuf dans ta vie ! », le point d’interrogation est une exclamation excitée, elle n’appelle pas de réponse, je comprends et je souris. « T’as toujours pas la jasette ! Remarque, c’est ben correct, je préfère ça ». Ce que laisse entendre Jenny c’est que les rares fois que ma langue morte tente la résurrection ce sont généralement des tirades d’un intérêt peu évident, quelques fois ça frise la masturbation, et j’ai bien conscience qu’à l’ouïe cela peut être très dérangeant, voire davantage. « Tu te demandes sans doute pourquoi j’ai voulu te revoir ! » Là encore ce n’est pas une question. En fait, je n’en ai rien à cirer du pourquoi du comment du besoin de Jenny de renouer le contact, ce qui m’importe c’est de savoir si l’on paraphe une nouvelle convention on-couche-ensemble-et-on-ne-fait-que-ça avec des clauses similaires à la précédente. 

« Je suis toujours en couple », Jenny souhaite confirmer son statut en me montrant sa bague de fiançailles « à trois diamants avec pierre centrale coupe émeraude » achetée chez « Maison Birks.. » valant d’après ce qu’elle veut que je sache «..plus de 13 550 dollars avant taxes » et offerte par son fiancée, le père de son enfant, un jeune « médecin diplômé de Johns Hopkins exerçant en pratique privée au centre-ville ». Pour s’assurer que ce soit vraiment clair, Jenny ajoute « Je vais me marier bientôt ! ». « Mes félicitations ! » comme pour valider la réception et la compréhension du message. « Cela s’arrose avec un Krug Clos d’Ambonnay ! ». « Toi tu sais y faire ! » s’écrie-t-elle, mon sourire ne dit pas à Jenny tous les malheureux que je vais dans les prochains jours devoir appauvrir avec professionnalisme pour rembourser ce trou financier dans mon American Express. Elle est convaincue que je suis vraiment heureux pour elle, elle n’a pas la chance que vous avez de savoir ce que me fait le bonheur amoureux des autres. Je souris, Jenny vide son verre, je demande la bouteille à la barmaid sortant manifestement tout droit d’un photo shooting chez Summum Magazine. Jenny prend plusieurs photos pour Instagram, je devine à sa mine réjouie tout l’emballement qu’elles doivent produire. Notre soirée à quatre, elle moi Instagram et son fiancé, sera longue.

« Il est tellement cute mon chum ! Attends, je vais te montrer une photo ! », je n’ai pas le temps de décliner la proposition qu’un sac de muscles sculpté par un indiscutable talent est mis sous mon nez. « Il est vraiment bien fait ». « Tu veux dire qu’il est hot comme un dieu ! » Alors Jenny me raconte les moindres détails de leur rencontre, de leur histoire, les raisons officielles et officieuses de leur séparation, les motivations apparentes du recommencement, elle ne manque pas à chaque fois qu’elle le peut de me dire « Je l’aime », quelques fois « Je suis folle de lui », à chaque fin de phrase « Il me rend tellement heureuse ». Je souris, la barmaid Summum Magazine vient de temps en temps prendre de mes nouvelles, vérifier mon pouls, juste pour s’assurer que je ne suis pas encore mort et que son pourboire est sauf. La barmaid Playmate version Vieux-Montréal a suivi un bout du monologue de Jenny et c’est suffisant pour qu’elle en arrive à la conclusion que je n’ai pas une tête à être en couple, encore moins à me marier. Cela ouvre sur des possibilités.

« Puis-je te demander un truc ! », Jenny passe enfin aux vraies affaires. « Est-ce que tu aimerais que l’on fasse du sexe ce soir ? ». La barmaid copie conforme de Stéphanie B. « La criminelle la plus sexy de la planète » en couverture de SMagazine a aussi capté ce bout, elle me jette un regard furtif et ô combien « What the fuck ! » Un écrivain moyen écrirait « interloqué », une plume talentueuse calligraphierait « sur le cul », et un romancier de génie opterait après mûres réflexions et autres réécritures pour « une telle proposition, confondant l’entendement, venant d’une jeune Lady à l’éducation parfaite, aux bonnes manières, ne manqua point de créer une certaine confusion chez la servante d’une nudité certes répréhensible aux yeux de la décence ordinaire, mais souhaitable et attendue en ces lieux ». La barmaid au nu-habillé ou habillé-nu n’en crut pas ses oreilles, son regard fit « What the fuck ! », je ne suis pas écrivain, ni une plume talentueuse ni un romancier de génie, je suis un Millennials qui scribouille avec sa bite les adulescences et autres contemporanéités, un pur produit consumériste et foutu de son temps.

« Ça ne me dérange pas ». « Super ! » Jenny vide son verre, le Krug Clos est presque vide. Criminal Smooth Barmaid me présente la facture, elle y a griffonné son nom et son numéro de téléphone et un cœur noir. Le pourboire que je lui laisse totalise plus de vingt pour cent du montant total qui résume la fortune que je vais voler à mes clients, ils me remercieront en m’invitant au Mayfair. Plus de vingt pour cent, dans un bar comme celui-ci, c’est convenable, respectueux. Au deçà, ça frise l’insulte. Jenny heureuse et amoureuse a décidé qu’elle avait des envies de revisiter mon manoir gothique, je devine que mes draps lui ont manqué. En franchissant les grilles victoriennes de mon palace, elle tombe sous le charme de Francisco Tárrega jouant Capricho árabe avec un toucher beethovenien. « C’est beau ça, ma Furie ! » s’extasie-t-elle en palpant mon attirail en-dessous de la ceinture. Je suis un chien pavlovien, ma queue le confirme.

Le contrat que Jenny et moi avons signé est un coït renouvelé autant de fois qu’elle le désire. Dans son répertoire téléphonique, je suis Dave S.T. – Sex Toy / Sexuellement Transmissible. Elle était fière de me le montrer l’autre jour, elle a ri. J’ai souri. J’ai aussi souri quand elle s’est mariée avec « L’amour de ma vie », deux semaines plus tard. Ses photos sur Instagram ont provoqué un tsunami, ses copines se sont rapidement mises en couple et beaucoup ont annoncé leurs fiançailles. Dans leur répertoire téléphonique, je suis Dave B.C. – Black Cock. Ou probablement chronologiquement parlant Before Christ – Avant Christ, comme un marqueur de l’avant et de l’après tout en suivant une certaine linéarité. Je n’en suis pas certain. Elles ne sont pas Jenny mariée qui se tape un Sex Toy alias Dave Sexuellement Transmissible de temps à autre en lui narrant toutes les joies du mariage. Elles baisent jouissent et se barrent, point. C’est parfait.

Je n’ai pas eu de nouvelles de Jenny. Cela fait quelques jours. Je ne crois pas qu’elle ait résiliée le contrat, elle connait la procédure à suivre. Mais son Instagram a annoncé l’arrivée prochaine d’un second petit monstre. Son amoureux était aux anges, elle dans les étoiles, le bonheur pixelisé aux milliers de cœurs rouges. Ceci explique peut-être cela.

J’en ai profité pour inviter Marie-Pier boire un verre à Mont-Tremblant, au P’tit Caribou. La barmaid plantureuse du Piano Rouge était accompagnée de sa chum de fille du même calibre dont l’un des ex est un joueur de hockey du club phare de Montréal. Ses performances sur la glace provoquent rarement des commotions cérébrales. Elle s’en fout royalement, Marie-Pier aussi, moi pareil.

Quand elle m’a vu, elle a déballé sa marchandise, sur le comptoir, a fait une excellente présentation, rien de renversant et d’extraordinaire : une blonde fraichement dans la vingtaine ayant lâchée l’école avant la fin de sa troisième année du secondaire, ancienne postulante à Occupation : Double Pénétration – la téléréalité québécoise favorite des 25-35 ans, serveuse de luxe selon son expression, détenant un diplôme lui conférant le titre de technicienne certifiée en extension de cils, de cheveux ainsi qu’une maîtrise en pose d’ongles, elle est à la recherche d’un financement pour pouvoir s’ouvrir une business dans les beaux quartiers de Montréal. Au mot près, Bianca me sert le pitch de Marie-Pier. Cette dernière, dès notre premier rencard, tandis que je la raccompagnais chez elle, n’a pas hésité à me donner un réchauffant et doux plaisir buccal, comme ça, sans intro, sans s’il-te-plaît, gratos. Je crois que j’ai voulu obtenir mon permis de conduire seulement pour jouir de ces moments-là. On s’est depuis revus régulièrement.

Bianca a terminé sa présentation, j’achète le produit, nous savourons la bonne nouvelle par une partie à trois jusqu’aux premières lueurs de l’aube dominicale. Après leur douche prise immédiatement dès la fin du dernier acte, Bianca se rapproche de moi et me demande en miaulant bien plus qu’en minaudant : « Sinon à part ça, que fais-tu dans la vie ? » Et je lui réponds par l’unique et invariable réplique qui est à mes yeux satisfaisante : « C’est une bonne question..» Bianca ne se laisse pas démonter : « Genre, c’est métaphysique ton affaire ». « Dans cet ordre d’idée.. ». « Oki ». Bianca s’endort comme un bébé, à côté de Marie-Pier. Nues. Mon téléphone vibre, Marie-Ève Doe est en manque, ce soir je lui filerai sa petite dose.

Bande sonore : John Williams – Suite española, Op. 47: No. 5, Asturias (Leyenda) de Isaac Albeniz

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