Muse

Bande sonore : Muse – Supremacy

Je me suis réveillé ce matin la tête dans le cul, installé devant mon secrétaire ramassé chez un brocanteur, en peignoir noir acheté à l’Armée du Salut, j’ai vissé un casque audio dollorama à moitié muet sur mon crâne, et Supremacy de Muse électrisait mes pensées brumeuses. Des éclairs dans le brouillard. Ce matin, j’ai besoin d’une muse pour sortir la tête du cul, laisser la merde être séchée par le vent polaire balayant cette ville-mouroir recouverte d’un délicat filet floconneux. J’ai dormi deux heures cette nuit, couché à quatre heures du matin, tiré d’un sommeil ultra léger par Radio Jazz diffusant le When Doves Cry de Prince. J’emmerdais les colombes plaintives, Radio Jazz et ma putain incapacité d’avoir des rêves comme tout le monde. A un moment donné, je me suis rendu compte qu’il était trop tôt pour lâcher des « Fuck You ! » à tue-tête. D’ailleurs, dans mon appartement au design gothique et dystopique vide d’âme et de tout, personne n’écoutait. J’ai donc attendu que le monde sorte de son coma pour l’accueillir avec mon exécrable humeur matinale. Les gens ont apprécié. Cela m’a fait chier. Quand on veut se défouler sur les autres, le contrat veut qu’ils aient au moins la décence de vous arracher la tête et non qu’ils vous trouvent super génial. Les gens n’ont plus aucun savoir-vivre. Où va le monde ?

D’où je suis, la fenêtre à laquelle je fais face est un carré ouvrant sur un embranchement de rues. Je vois le monde aller d’un pas pénitent à l’église.  Il y en a trois à proximité, un vestige du catholicisme qui a tant traumatisé les Québécois de telle sorte qu’ils se sont tournés vers l’athéisme sous antidépresseurs, un protestantisme évangéliste comme seuls les Etats-Unis peuvent en produire – des pasteurs millionnaires ou ayant ce plan de carrière prêchant la très hypothétique richesse divine et hyper capitaliste aux foules défroquées désespérées désincarnées qui hurlent des « Alléluia ! » et des « Amen ! » quand ils ne se roulent pas dans la boue comme des malades atteints de crise épileptique, une caverne du barisme dionysosien où les paroles saintes sont faites artisanalement et se boivent en papotant sur le rien aussi léger que mon sommeil. Les trois églises se dévisagent, chacun de leurs fidèles se reconnaît à son allure et à son habillement.

Les catholicistes marchent le dos courbé par l’âge et la gueule presque dans la tombe, ils sont vêtus de linceul. Les évangélistes sont dans le bel âge, aussi fringants que des vedettes sur le tapis rouge, quelques fois la bible épinglée sur le manteau – tel le coquelicot carmin qui rend hommage à ces militaires morts dans nos sales guerres afin que l’on puisse vivre libres dans des démocraties sanglantes, apartheid, post apocalyptiques, et vendues à vil prix à des mafieux dont la tronche nous est présentée comme des exemples à glorifier. Ils ont la démarche assurée, dynamique, le désespoir qui se convainc d’un prochain miracle a cette allure, j’en sais quelque chose. Les cavernistes eux ont l’apparence d’une vie totalement corrompue et placée sous l’autorité de l’hédonisme perpétuellement reformé. Ce côté réformateur explique le fait qu’ils titubent sur les pavés glissants, à force de passer systématiquement d’une ivresse à une autre on éprouve quelque difficulté à maintenir son équilibre. Les carvernistes, à la défonce déifiée, sans qu’ils en aient conscience sont des calvinistes prédestinés à rouler leur bosse jusqu’au sommet jamais atteint d’une jouissance conçue dans le secret d’une foi qui les crèvera tous, elle est là leur malédiction, appelés élus et baisés. Les trois espèces vont en cette matinée dominicale rendre grâce. Que le ciel les prenne en pitié.  

En les observant, j’ai une illumination sur mon propre état : croyant indiscipliné, chrétien absentéiste et pratiquement maquisard, le groin dans la boue – du péché, sybarite pléonasmatiquement matérialiste bien plus qu’hédoniste, pasteur pastoralement urbain catéchisant un public pommé et largué avec un plan de carrière multimillionnaire (en euro, bien entendu, parce que le dollar canadien c’est à l’heure actuelle une monnaie de singe – dois-je souligner en ces temps à fleur de peau qu’il n’y a là aucun racisme et aucun spécisme, si oui sincèrement je m’en bats les bourses, faites-vous plaisir intentez un procès contre moi, j’en ferai un chef-d’œuvre de marde).

Cette révélation de mon esprit sain sur mon état dépravé m’oblige à m’avouer que je suis irrécupérable, et que l’enfer qui m’est promis ne sera pas une partie de plaisir. Condamné et damné, je décide d’écrire adressés à la Chimère par-delà les nuages et à mes congénères par-delà les murs quelques vers dantesques d’une Divine Comédie contemporaine et postmoderne. Qu’ai-je à perdre ?

 

Si la misère de ce lieu asphalté

Te fait dédaigner et nous et nos prières,

Dit le Damné, et nos masques blancs et fêlés,

Que notre infirmité incline ton âme

À nous dire qui tu es, toi qui si tranquille

Déposes ton ombre vivante sur le sol d’enfer.

 

Dans cet amas de béton et d’acier

Repoussant et sinistre

Courraient des barbares nus et pleins d’épouvante,

Sans espoir de refuge ou d’héliotrope :

Les poitrines liées par des serpents

Qui leur dardaient aux cœurs leurs queues

Et leurs têtes, et se nouaient jusqu’à leur dernier souffle.

Soudain sur le Damné près de la foule de sauvages

Un serpent se jeta, le transperça

À l’endroit où le cœur se rattache à l’esprit.

En moins de temps qu’on écrit O ou I

Le Damné s’alluma, et il brûla,

Puis il tomba tout entier en cendres ;

Et quand il fut à terre ainsi poussière,

Le vent se leva

Et recomposa la forme précédente.

 

Je vins en ce lieu où l’ombre se tait,

Mugissant comme mer noire en tempête,

Quand elle est battue par vents nucléaires

Et souillée par déversements toxiques

Et rivières de déchets civilisationnels.

La tourmente infernale, qui n’a point de repos,

Mène les Lumières avec sa rage ;

Et les tourne en bourrique

En heurts et en bassesses.

 

Par moi on va dans la cité décadente,

Par moi on va dans l’éternelle nécropole,

Par moi on va chez les âmes damnées,

 

L’injustice inspira mon noble créateur :

Je suis l’œuvre de sa puissance divine,

De sa sagesse suprême et de son amour.

 

Avant moi, rien ne fut créé

Sinon de mortel, et moi je dure éternellement.

Vous qui entrez dans la cité, abandonnez toute désespérance.

Ici orgueil, envie et luxure règnent,

Trois soleils dans les cieux éclatants

Trois feux allumés qui nourrissent les cœurs.

Ici, vous serez immortels.

Je clique sur publier et les civilisés sauvages et barbares de toutes les espèces, les races, les confessions, les idéologies, reçoivent la bonne parole sur leurs écrans gigantesques. Je poursuis mon plan de carrière.

Flotte dans l’appartement un parfum de café frais. Le café, c’est mon premier reflexe matinal, bien avant le pipi que savoure l’impatiente cuvette ondiniste. Cet oxygène est nécessaire à ma vitalité. Là dehors, en plein air, c’est la suffocation, je suis un mort-vivant parmi des vivants-morts. Dans mon casque, Madness de Muse cogne du côté droit, du même bord que mon hémisphère cérébral dominant. Je regarde l’extérieur et je vois une réalité holistique avec des réels sphériques contenant des milliers d’univers. Ces ambiances et ces formes se rencontrent dans un espace déjà saturé, elles vont se choisir une place précise et y demeurent une éternité.

D’où je suis, le monde est une fresque absolument dingue, la folie prend tous les visages. Les personnages bougent, vont et viennent, et ne quittent jamais véritablement ce qu’ils sont censés être et là où ils doivent être. Des mouvements dans l’immobilité, des imaginaires dans la conformité, des progressions dans le statu quo, des libertés dans l’attendu, des audaces cadrant avec le normatif, des émancipations qui ne sortent pas du tableau et qui Time after time sont brisées. Time after time, les personnages sont perdus, remplacés aussitôt par les répliques en réserve, certains sont juste effacés par des rénovations déposant sur les couches anciennes un neuf qui pue le vieux. Ce matin, la fresque grandiose qu’est le monde extérieur s’étale à perte de vue. J’en perds l’horizon. Les individualismes sphériques et privés, dans leurs univers, sont d’infatigables nomades parcourant d’un pas pressé – les cimetières pleins de tout et les déserts remplis de rien – un sédentarisme affligeant. J’ai des envies de pisser. J’en suis à ma sixième tasse de café, noir.

Hysteria de Muse balance dans tous les sens mes pensées qui se bousculent. Ma vue est instable, de petits séismes dans mon esprit font bouger sans arrêt les perceptions que m’offre le monde extérieur. Je ressens le besoin de m’en griller une ou deux, le temps que tout ce foutoir finisse par se calmer, et que je puisse afin achever mon sermon. J’allume mon cancer, et je me sens comme un corps malade retrouvant une certaine forme. Les inhalations vont asphyxier chaque cellule encore saine, pourrir celles qui sont mortes, j’ai dans la bouche une saveur de putréfaction. En cet instant précis, je suis un Supermassive Black Hole, la cité décadente qui aspire tout et les avale tous. Le brouillard que j’émets monte aux cieux, le truc là-haut ne sent pas la différence habitué qu’il est à accueillir nos flatulences propulsées par des tuyaux d’échappement très productifs. Nos anus, nos voitures, nos avions, nos marijuanas et autres cannabis, nos révolutions industrielles, nos révolutions technologiques, nos discours toxiques qui deviennent des nuages et font tomber sur notre infernal paradis des pluies acides. Il ne sent pas grand-chose, de toute façon se dit-il celui-là ne perd rien pour attendre. Ouais, « Fuck You ! »

United States of Eurasia avec Collateral Damage, comme le souligne avec justesse l’autre, c’est Queen, Orwell, Chopin, et Muse rentrant ensemble dans un bar. Un autre type. Le troisième type. Une rencontre de la même dimension.

Du Bohemian Rhapsody, du 1984, de la Nocturne In E Flat Major, Op.9 No.2 qui décident de prendre un verre. C’est tout à fait ça. Cela se passe hors de la fresque. Je suis le barmaid taiseux qui capte des bouts de la discussion. Tout ce que je comprends c’est que c’est ailleurs et ici, ça part d’ici et ça va dans des ailleurs. Les frontières tombent comme autrefois le mur, les sphères sont éclatées, la paix guerrière est trucidée une bonne fois pour toute, la liberté n’est plus un esclavagisme, l’ignorance cesse d’être une force après s’être fait passer pour un standard acceptable. Dans ce bar à l’atmosphère feutrée, tout est profondément dénaturé. Dans cet intérieur, L’Éloge de l’ombre de Tanizaki est le décor, 2001 l’Odyssée de l’espace de Kubrick le ciel sous – et le sol sur – lequel se tient le dernier Homme. Ma clope pincée par des lèvres calcinées, je ressers des verres à la gang, Queen mercurien jette un coup d’œil à travers l’ouverture carrée.

 

Is this the real life? Is this just fantasy?

Open your eyes, look up to the skies and see

 

J’ai fini ma onzième cigarette, mon treizième café, il n’est pas encore midi. Je baisse les stores.

Bande sonore : Muse – Apocalypse Please

Une réflexion sur “Muse

  1. Pingback: Thx – Les 50 Nuances de Dave

Ce site vous est proposé par WordPress.com.