Tapette

Bande sonore : Plone – Plaything.

Dieu est une mouche. Des ailes sans envergure collées à un corps d’ancien asticot. Des ommatidies à la vision faite de minuscules parties d’une réalité mosaïque. C’est un voyeurisme avec des milliers de petites caméras, rien ne leur échappe. Aucun détail. De la pornographie ambiante. Celle de la bestialité avec ses festins orgiaques, celle de la baise sans pudicité des esprits s’enculant comme il faut, celle de l’accouplement des corps dégradés, celle des langues de pute s’embrassant au point de s’en arracher les amygdales et s’enfonçant profond dans la gorge jusqu’à l’asphyxie, celle qui fait l’amour comme elle fait la guerre. Dans les recoins obscurs où nulle lumière n’ose s’égarer, Dieu voit. Tout. Regard qui transperce les ténèbres, les clartés opaques, les lumières éclatantes et en même temps éteintes, les nudités habillées de rien avec beaucoup trop sur la peau, les habillés dénudés par rien avec si peu sur la carcasse, les fragilités qui se soustraient et qui vont s’additionner au néant, les forces qui s’imposent et qui vacillent pieds d’argile sous les battements d’un papillon, les visages derrière les masques qui comme des boucliers finissent par tomber dans la poussière rouge où la vermine rejoint la vermine tel le premier Homme, les vivants au milieu des cadavres et les cadavres seuls survivants des vivants, les ossements debout tels des épouvantails pour faire fuir la dernière espérance de l’amour, les amours desséchés qui n’ont plus que la peau sur les os, les bonheurs qui rient faute d’avoir des larmes pour pleurer, des pleurs qui sourient faute d’avoir des yeux, et les cœurs cimetières qui s’aiment avec la même intensité qu’un trou noir au point que lorsqu’ils disent « Je t’aime » cela s’entend comme une oraison funèbre. Dieu voit. Tout. Transperçant, passoire, vision éclatée et omniprésente. Dieu est une mouche.

Il n’y a pas que des inconvénients à la chose. Le choc qu’est la découverte du sens profond de tout le spectacle offert. Le spectacle dans sa nudité. La comédie mise en scène comme un show hardcore d’un porno en virtual reality. L’immersion est totale.

Outre le privilège d’aborder la réalité sous une multitude de perspectives, en dehors de l’omnisciente connaissance des facettes d’une même réalité, à part la capacité à saisir dans chaque tableau du réel les liens le rattachant à l’ensemble, il y a incontestablement le sentiment de jouissance que peut procurer un tel pouvoir. La mouche ne fait pas que regarder, elle voit toutes les dimensions, les rapproche, les tisse entre elles avec un fil d’Ariane, et chie dessus. Tout pouvoir n’a d’autres finalités. La mouche ne déroge pas à cette règle immémoriale. Dieu non plus. Cela explique toutes les merdes qui nous tombent dessus, celles que l’on rencontre et qui sont ses créatures. La mouche comme Dieu défèque où ils font leur lit, se nourrisse de la fiente et contrairement aux gens intelligents s’abstiennent par décence de prélever comme d’autres font des grosses commissions. Cette attitude royale en fait des souverains absolus d’une crottenarchie inégale. Nous manquons de cette noblesse. Nous les gens intelligents. Vous et moi.

Protais est une mouche. Il se prénomme Jean-Jacques. Il est devenu Dieu en écoutant un pasteur évangéliste un dimanche matin alors qu’il avait un rencard dans une église avec un superbe cul, dévot et vierge – oui oui de nos jours aux âges précoces cela est encore possible, oui oui comme vous je le plains, oui oui le cul pas Jean-Jacques. Il a immédiatement oublié l’objet de sa présence en ce lieu où le tintamarre rapsodique des psaumes déclamés par un chœur électrisé par la ferveur religieuse rendait fou à l’absurdité tout intellect existant en chaque être philosophiquement constitué. Descartes est un fils d’escort-girl de luxe version EliteDatingSingles.com, son bon sens n’est pas si bien partagé que ça, en même temps en ces temps décomplexés d’inégalité et d’iniquité assumées – ou comme l’autre dirait de néolibéralisme et d’ultracapitalisme triomphants – ce n’est pas si scandaleux que ça. C’est naturel.

C’est donc naturellement que l’absence de tout bon sens poussait le chœur, peuplade meuglant à tue-tête, à hurler des oraisons jaculatoires pour que le secours d’un truc absolument chimérique ne tardât point et se manifestât dans leur vie si misérable. Jean-Jacques en fût ému. Il décida de devenir le truc chimérique. Ce qui attrista le superbe cul dévot et vierge, espérant qu’un tel parti si brillant et à l’avenir si radieux puisse lui passer la bague au doigt afin qu’elle finisse enfin – à faim – baiser, sucer, se faire lécher ; se faire jouir dans la bouche, sur le visage, sur les seins, les fesses ; avaler la semence lactescente, se faire mettre dans les fesses comme on dirait au Québec pour dire.. je ne sais plus. Bref. Débuter une vie sexuelle dans la respectabilité du mariage. Oui oui ça existe aussi, à ce que l’on dit.

Protais devint Dieu. Prit la place du pasteur. Du Christ sur la croix. Se choisit deux larrons : la Bible et le pognon. L’un d’eux recut la promesse d’un accès illimité au paradis. L’autre, bof.

Hier, j’ai revu Protais alias Jean-Jacques, Double [ei]. Nous ne nous étions pas rencontrés depuis le secondaire. A l’époque, nous étions des adolescents vierges comme le superbe cul. Nos discussions tournaient autour de l’ontologie. Nos masturbations se faisaient en échangeant sur l’épistémologie. Sur l’allemand – cette langue à la virilité bismarckienne que l’on avait choisie comme seconde derrière l’anglais de Lord Byron – tout ça pour éviter l’espagnol de Cervantès considéré à l’époque par des générations entières comme un patois de tapettes. Sur le hip-hop au discours Black Power, et sur la connerie déjà installée dans l’air du temps. Le sexe était un non-sujet, Dieu un hors-sujet, les mouches nos camarades baisodromes ambulants à l’énergie vénérienne avec les démangeaisons libidinales et autres qui vont avec.

Hier, l’un de nos deux avait une virginité raturée de coups d’un soir, de vraies branlettes, de péchés de chair et de jambes en l’air, et était désormais trilingue ne parlant plus que le cunnilingus l’anulingus et l’insinuation sexuelle. Jean-Jacques est resté à l’anglais, à l’allemand, au français, et à la page blanche.

C’est lui qui m’a parlé de la relation imperceptible entre Dieu et la mouche. Il est resté brillant en perdant – les années passant – du bon sens. Cela m’a plu. Surtout parce que j’ai senti sur moi tomber toute la merde de mon existence. Une pluie battante. Comme celle qui voit Amok, du Crépuscule du tourment – tome deux de Léonora Miano, traîner au plus profond de la nuit sa géhenne. Je me suis senti caca, comme une sodomie.

Il m’a dit : Tu sais, Dieu pardonne tout, il suffit de le vouloir et d’agir en conséquence. J’ai pensé à toutes ces promesses dont j’ai dévoré les corps, qui m’ont maudit, et je me suis convaincu que cela avait un lien causal avec mon état présent. Celui du grand dandy blasé par l’existence, comme le vieil hédoniste Toni Servillo de La Grande Bellezza de Paolo Sorrentino – du moins c’est le diagnostic de Gabriela, qui me regarde et me voit, cachée comme sa timidité l’exige, dans un coin de l’anonymat, dans le métro, sur le campus d’une université aux amphithéâtres moches moisis vétustes,  chaque samedi matin, lorsque je vais écouter une notaire aussi sexy qu’un cactus livrer une mise à jour juridique des plus soporifiques. Ma vie est une agonie où les couleurs sont d’un impossible monochrome gris, elle est irrécupérable. Jean-Jacques ne le sait, ne le voit pas, malgré qu’il soit désormais une mouche. Un Dieu. Tout. C’est pourquoi je ne lui ai pas demandé le pardon auquel j’avais si généreusement droit. 

Lorsque l’on s’est quittés, je lui ai demandé ce qu’il était advenu du superbe cul, j’avais de la disponibilité dans mon agenda. Il m’a répondu qu’elle était rendue auprès du Très-Haut, je n’ai pas eu le culot de lui demander s’il s’agissait de l’Empire State Building ou du Burj Khalifa. J’ai soupiré : Dommage… Il a eu un sourire, et j’ai cru lire sur ses lèvres une malice du type « Tu ne la souilleras point ». Jean-Jacques ne le sait pas, je viens du paradis, on y baise comme dans un show hardcore d’un porno en real reality. Les mouches captent tout, chient comme nous jouissons, Dieu en tout point. Et pour une fois, j’ai la certitude que son ignorance est, pour lui, salutaire.

Bande sonore : Arne Vinzon – Lente Dépression.

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