L’appel de l’absolu silence

Il est quatre heures du matin et des flocons de neige. Je ne sais pas quelle heure il est chez vous. Je vous imagine, un peu, beaucoup, comme ça. Avez-vous le sourire, le cafard, cette Insoutenable Légèreté de l’être, êtes-vous heureux? Je vous devine, de loin, entre nous il y a un désert et beaucoup trop d’océans. Je ne sais pas nager. Encore moins naviguer. Et le désert est une traversée qui prend tout mon temps, l’absolu silence est un chant de sirène, j’ai arrêté la caravane et j’ai plongé dans les dunes. Je ne sais pas nager. 

Il est un temps où rêver nous tombe dessus, on pique de la tête, et on s’évanouit. Il est un temps où rien ne nous tombe dessus, le ciel est solide et distant, la terre ferme, les rêves des tombes. 

Il fait beau, la nuit est blanche. Des flocons de neige sur le macadam, des étoiles scintillantes à mes pieds. Ce tapis étoilé recouvre mon chemin, je marche, j’avance, je manque de trébucher, je trébuche, je me relève, et je m’enfonce dans la nuit sourde et si silencieuse. Je pense à vous. Que faites-vous, là, tout de suite? Où êtes-vous? Sans qui et avec quoi? Avez-vous le sourire? 

Il est quatre heures du matin et une tempête de neige. Je ne sais plus à quel moment passera le marchand de sable, j’en ai à lui revendre. Mon âme pique vers quelque chose, de la tête, tambourine un mur invisible ou est-ce un tronc d’arbre. Que sais-je? 

« Enfant, je m’imaginais le désert comme une immense mer de sel et de soleil, sans vagues. Un jour, j’irais vers ces espaces. Mon oncle m’y emmènerait-il en camionnette ? Non. Les larmes lui coulaient sur les joues, et il disait : “Il ne reste plus rien. Le silence a rongé les maisons.” Et puis ces histoires, tels des mirages, ont fini par se dissiper, laissant place à l’Histoire. Il y eut un temps doré où les mineurs extrayaient le salpêtre et où cet engrais partait vers l’Europe. Le salpêtre, il y en avait tant que le Chili aurait parfaitement pu s’appeler ainsi : Salpêtre. Même s’il n’y avait pas un seul arbre sur la place de ces villages, le travail attirait les hommes, qui abandonnaient leurs familles dans le Sud, dans la région des lacs et des longues ombres végétales, des pluies et de la boue, des pommes et des copihues.

Des années plus tard, à Santiago, lorsqu’on me demandait où j’étais né et que je répondais Antofagasta, inévitablement, on m’administrait une vigoureuse tape sur le dos. “T’es du Nord, toi”, souriait-on. C’est ainsi que j’ai appris qu’au Chili être “du Nord” voulait dire qu’on venait du désert. S’être endurci dans un climat rude, d’une aridité extrême. Et avoir appris dès l’enfance à supporter l’adversité, à mépriser la mort et les ornements, les beaux discours et la pompe. » – L’appel de l’absolu silenceAntonio Skármeta

 

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