Bâtard

Je ne suis qu’un bâtard. Un rejeton planqué sous le tapis comme une poussière qui fait tâche. Un scandale caché derrière le mur des convenances comme on cacherait un sein que l’on ne saurait voir. De tous ces regards qui m’ont cloué sur la croix, de tous ces crachats qui ont recouvert mon visage, de tous ces frères qui ont passé leur chemin, oui qui ont changé de trottoir, de toutes ces sœurs qui m’ont regardé et n’ont rien vu d’autre que l’immorale nature de mon état, j’ai reçu l’humiliant mépris avec beaucoup de dignité. 

Le fils adultérin exilé si loin de tout, là où l’on a espéré qu’il se meure, dans l’oubli, dans le néant. Le voilà que l’on porte en triomphe, dont le prénom est prononcé comme on brandit un étendard. La fierté des gens bien a foutu le camp devant la gloire. La mémoire ne se souvient plus de toutes ses promesses ; celles qui martèle ce « jamais » définitif en bombant le torse ou en scellant des pactes avec quelque entité obscure, invisible, de chair et d’os. La mémoire est oubliée, mieux encore elle est jetée aux orties, parce que vivre avec sa conscience l’exige, pour que l’on puisse s’accepter sans douleurs et avec toute la merde qui souille nos mains. Le fils balancé dans le caniveau n’a pas crevé sous les flots, il s’est accroché à une vie sans espoir, il a rampé hors des déjections, il s’est tenu debout contre les vents contraires, a plié sans s’écrouler, et le survivant est désormais prodige. L’héritier. Personne ne se demande s’il en a quelque chose à cirer, cela n’a pas d’importance, on ne se défait pas de son destin.

Étant plus jeune, enfant, j’ai voulu faire chirurgie, chirurgie plastique. À cette époque, il n’y avait qu’un seul de la sorte avec la même couleur que moi. Je voulais être le second. Je souhaitais réparer des difformités, corriger des injustices. J’étais fasciné par la blouse des médecins, par l’odeur si particulière de l’hôpital. L’odeur de la mort qui rode dans les couloirs, cette senteur des mouroirs. J’étais attiré par l’odeur et la couleur du sang. Je voulais aider les respirations de l’agonie, les derniers souffles, et apporter des réponses aux prières de l’espérance. Puis un jour, Andrew qui ne m’avait pas adressé la parole depuis ma naissance vint me voir et me dit : « J’ai appris que tu souhaites devenir chirurgien, c’est bien mon fils, tu suis les traces de ton père, malgré tout je n’en attendais pas moins de toi. » Ce jour-là, ce rêve, je l’ai tué, je l’ai égorgé. Je ne suis pas devenu chirurgien plasticien.

Mon père. Père. Andrew. Absent. Inexistant. Fuyard. Lâche. « Qu’aurais-tu voulu que je fasse ? Tu aurais fait pareil à ma place ! » Grandeur méprisable. Soleil pitoyable. Juste du sang dans mes veines, une trace atavique avec ses tares inévitables, une ombre spectrale planant dans des cieux vides. Celui-là qui ne fut rien, et qui est moi, à qui je ressemble tant, pour qui je ne suis qu’une option par défaut, longtemps illégitime quand je n’étais pas hors de propos, et aujourd’hui fils au statut rectifié parce que tous les autres sont des cadavres ambulants, ou des vivants ingrats, des avenirs foutus. Héritier comme un survivant désigné et déposé sur un trône au milieu d’un foutoir. L’empire. Je ne suis plus rien, je suis un prénom avec un nom.

Le nom. Nom. Non. No. Lourd. Prestigieux. Que je l’ai souvent maudit. Ô dieux, que je l’ai détesté. Qu’il m’a fait mal. « Tu fais partie de la famille des… ? » « C’est toi le bâtard de… ? » Non. Oui. Ai-je le choix ? 

Je ne suis qu’un bâtard. Sur le visage, une copie certifiée conforme du visage paternel. Les balafres invisibles des hontes, des souffrances ; mon visage est moche. Dans le cœur, les marques des coups enragés de poignard, au point qu’il est devenu une passoire.  Dans l’âme, de sombres hématomes recouvrent la monstruosité ambivalente qui tangue d’une extrémité à l’autre de la nuit. Dans l’esprit, une colère qui ne trouve aucune paix et qui a tant envie d’en découdre, tout le temps. Je me suis si détesté. Je n’ai toujours pas appris à m’aimer, cela est futile, ce qui importe c’est se comprendre. Comprendre pour tenter d’être différent. D’évoluer. D’être la version la plus authentique de soi. Celle qui est à la fois dégueulasse, terrifiante, humaine, fragile, puissante, inspirante, décadente, instable, éclatée, néant et tout. Celle qui contient tous ces je polysémiques et polymorphes cohabitant plus ou moins harmonieusement dans un espace à la fois très clos et nécessairement ouvert. L’authenticité de soi. Soit.

Un bâtard, dans tout ce qu’il y a d’abject. Que l’on a pris plaisir à éclabousser. Et qui se tient désormais sans glaive devant cette foultitude de frères, de sœurs, avec dans les yeux l’empathie de ceux qui ont erré dans le désert. Le regard de ceux qui ont marché dans la nuit.  

Je ne suis qu’un bâtard. De cette histoire que j’ai écrite avec mon encre, de cette existence que j’ai conduite avec si peu, de ces convictions portées par mes tripes, dans la solitude et l’abandon, pour cesser de survivre et pour enfin pouvoir vivre il reste encore quelques pages à conquérir, des sommets inespérés à atteindre, arriver au bout de cette fatalité pesante qui m’a enterré avant que je n’eusse été. Je ne suis désormais qu’un bâtard avec une couronne et qui s’en moque, tellement. Le prince au sang mêlé d’eaux souillées et d’eau bénite, avec la vermine, le sable, des cendres, lui baisant les pieds. Un bâtard royal, c’est pire que rien.  

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