La Déclaration d’indépendance d’Israël : un texte romancé et romanesque, of course

La « Déclaration d’indépendance de l’État d’Israël » lue le 14 mai 1948 par David Ben Gourion, homme politique juif, est la concrétisation politique du « Projet sioniste » visant la création d’un territoire étatique de population juive en Palestine[1]. En l’absence d’une constitution israélienne formelle[2], sur le plan juridique interne, il a valeur de Loi fondamentale[3].

L’objectif de cette Déclaration est de légitimer la création de l’État d’Israël, avec pour perspective de favoriser sa reconnaissance par « la famille des nations ». Pour ce faire, le texte s’appesantit sur des arguments considérés comme historiques, rappelle largement les souffrances les errances les exils juifs au fil du temps, fait une description succincte de la situation particulière des Juifs dans un monde occidental encore marqué par le nazisme et les charniers de l’Holocauste. Dès l’incipit, la notion de « peuple juif » est rattachée à un lieu géographique déterminé et délimité (« Eretz Israel »). Cet ancrage physique effectué, s’ensuit une présentation générale de l’identité nationale juive (incarnée par un peuple « spirituel, religieux » ayant – bien que « contraint » de quitter son lieu de naissance – conserver sa « culture ») préservée malgré les « dispersions ». Il y a là une volonté de démontrer de l’existence effective, réelle, maintenue, du peuple juif dont le « droit naturel » à l’indépendance est – selon le texte – reconnu par la Déclaration Balfour en 1917, puis par la Société des Nations, et au final confirmée par la résolution de l’Assemblée générale des Nations Unies du 29 novembre 1947. La suite de la Déclaration dessine les contours institutionnels de l’État en devenir, et se termine sur l’énumération de droits fondamentaux garantis conformément aux principes de la Charte de San Francisco.

Est-ce que cette Déclaration réussit-elle à atteindre son but ? Avoir le droit implique deux choses distinctes : la légitimité et/ou la légalité. La première signifie le bien-fondé (moral, historique, culturel, identitaire etc.), la seconde provient d’une reconnaissance normative de faire par une autorité. Le texte essaie de jouer sur les deux tableaux, mais il finit par pencher d’un côté, celui de la légitimité bien plus que la légalité. C’est un choix conscient puisque la reconnaissance des États est avant tout une affaire politique[4]. En 1948 comme de nos jours, il n’existe pas en droit international public d’instance suprême en charge de décider de la naissance ou la disparition des États, une entité qui revendique sa place sur la scène internationale ne peut durablement exister que si la Communauté internationale – tant est qu’on puisse la définir – est disposée à l’intégrer en son sein. Bien entendu, des critères juridiques tels que le territoire délimité, la population entretenant un lien de solidarité et désireuse de converger vers un avenir commun, le gouvernement exerçant de manière relative et satisfaisante une autorité sur la collectivité, la présence d’actes de souveraineté, peuvent être importants, mais en fin de compte tout est laissé à la discrétion et à l’appréciation des États[5]. La preuve s’il en est de cette compétence exclusive propre aux États est que malgré son adhésion à l’Onu comme un État-membre, Israël demeure non-reconnu par de nombreux États (21) tout aussi membres des Nations Unies.

Cette Déclaration est une argumentation politico-morale plus que juridique. Un discours de légitimation s’enracinant – pour reprendre Régine Robin – dans le « roman mémoriel », juif en l’occurrence.  Le récit romancé et romanesque construit à partir de l’assemblage de divers éléments (textuels, rituels, symboliques etc.) dans lequel le passé est nécessairement altéré, fantasmagorique, et la « vérité historique » balisée par une croyance quasi canonique, close. Toute « la mythologie politique de [Menahem] Begin » suinte de cette Déclaration : le tragique, le mythe rédempteur du retour, le droit sacré à cette terre palestinienne. Cette stratégie discursive a au moins un double effet : fabriquer une obligation morale de l’humanité envers le peuple juif et provoquer une mise hors-jeu du voisin Arabe (qui n’a pas connu les fours crématoires, n’a pas été exilé, qui n’a pas fait « don de la Bible au monde entier »). La suite de l’Histoire le confirme, la récente reconnaissance de Jérusalem comme capitale de l’État juif par le président américain Trump l’illustre. Dès lors, la « question palestinienne »[6] est-elle foutue ? C’est-à-dire n’admettant qu’une impossible réponse ?

 


[1] Dieckhoff Alain, « Réflexions sur la question sioniste », Mouvements, 2004/3 (no33-34), p. 43-48. URL : https://www.cairn.info/revue-mouvements-2004-3-page-43.htm

[2] Schenhav Mordechaï, « Pour une nouvelle définition de l’État d’Israël », Les Temps Modernes, 2009/1 (n° 652-653), p. 124-129. DOI : 10.3917/ltm.652.0124. URL : https://www.cairn.info/revue-les-temps-modernes-2009-1-page-124.htm

[3] Jussiaume Anne, «La Cour suprême et la Constitution en Israël : Entre activisme et prudence judiciaire », Jus Politicum, n° 3.URL : https://juspoliticum.com/article/La-Cour-supreme-et-la-Constitution-en-Israel-Entre-activisme-et-prudence-judiciaire-156.html

[4] Sierpinski Batyah, « Le droit international de la reconnaissance ? », Civitas Europa, 2014/1 (N° 32), p. 21-36. URL : https://www.cairn.info/revue-civitas-europa-2014-1-page-21.htm

[5] Marcovich Malka, « L’ONU, Israël et les juifs », Les Temps Modernes, 2009/1 (n° 652-653), p. 287-307. URL : https://www.cairn.info/revue-les-temps-modernes-2009-1-page-287.htm

[6] Meynier Gilbert, « Le colonialisme israélien ou les origines de la question palestinienne », NAQD, 2005/1 (N° 21), p. 11-35. URL : https://www.cairn.info/revue-naqd-2005-1-page-11.htm

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