La Déclaration universelle des droits de l’homme : un ethnocentrisme impérialiste

LE BASCULEMENT DE L’HISTOIRE ? LES ATTAQUES CONTRE L’UNIVERSALISME DES DROITS DE L’HOMME

La Déclaration universelle des droits de l’homme (DUDH) (articles 2 à 7) est adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies le 10 décembre 1948. Elle a été rédigée par le Comité de rédaction. Elle est juridiquement non-contraignante. Toutefois, elle sert d’argument, de référence (d’ordre moral) autant dans les luttes d’émancipation des peuples que les combats pour le respect de la dignité humaine.

La DUDH est la reconnaissance des valeurs communes (liberté, égalité, fraternité) partagées par la « famille humaine » et l’identification des droits fondamentaux à portée universelle qui leur sont associés. Son ambition est de prévenir des « actes de barbarie » et de favoriser l’émergence d’un monde de liberté dans lequel les individus « libérés de la misère » pourraient jouir, sans craindre l’oppression, de droits inaliénables. Dès lors, le texte dans son article 2 confère aux membres de la « famille » des droits et libertés individuels dont ils peuvent se prévaloir sans qu’il ne soit toléré une quelconque différenciation (raciale, sexuelle, ethnique, sociale, politique, etc.), et sans qu’il ne leur soit opposable des dispositions juridiques nationales contraires.

Concrètement, cet article proclame leur universalité (la prohibition de toute forme de discrimination injustifiée et injustifiable dans un État de droit – une société libre et démocratique[1]). L’article 3 vient préciser ces droits fondamentaux (la vie, la liberté, la sûreté). En ce sens, des pratiques telles que le commerce d’êtres humains comme dans la Lybie post-Kadhafi actuelle – article 4, les mutilations génitales féminines, les actes de torture dans la lutte contre le terrorisme ou la peine de mort – article 5, sont inacceptables au sein de la « famille humaine », en quelque lieu que ce soit. Par conséquent, chaque individu doit bénéficier de la reconnaissance de sa personne comme sujet de droit ainsi que d’une protection sans frontière de ce statut juridique – article 6. L’article 7 lui affirme l’égalité entre tous les sujets de droit afin de proscrire toute hiérarchisation entre ces derniers devant la loi, mettant au même niveau riches et pauvres, puissants et faibles. On notera par ailleurs que dans cette perspective, l’article 10 introduit la notion d’équité procédurale (sans jamais oser consacrer les principes d’Equity[2] tels qu’appliqués en Common law, même s’il est admis qu’un procès juste ne signifie pas un jugement juste).

La DUDH est une drôle d’affaire. Déjà son intitulé « […] de l’homme » est prima facie discriminatoire (ou peu inclusif), ça part assez mal pour une Charte qui se veut universelle, à la vue et à l’ouïe elle a tout d’un phallocentrisme[3]. Bien entendu, l’époque y est sans doute pour quelque chose, en ces temps lointains parler de l’universalité (des droits) était d’abord une question de mâles, à croire qu’au fond Eleanor Roosevelt n’a eu qu’un rôle secondaire. Plus sérieusement, la DUDH souffre de deux problèmes majeurs. Le premier, son absence de caractère obligatoire.

En effet, si la DUDH et les articles 2 à 7 ont servi de fondement du droit international des droits humains, il n’en demeure pas moins que cette Déclaration en termes d’effectivité est une tentative avortée de sanctuarisation et d’universalisation de la dignité humaine[4]. Elle n’a jamais arrêté les violations (massives) des droits humains de 1948 à nos jours, elle est sans effet sur la montée de l’illibéralisme[5] des années 2010. La DUDH est un idéalisme.

Et c’est là son second problème majeur, puisqu’il s’agit d’un idéalisme occidental[6]. Une « conception du monde entier » selon une perspective ethnocentriste[7] qui prétend s’imposer à chacun pour le bien de tous[8]. Or, le monde entier ne donne pas aux notions de liberté et de droits le même sens que l’Occident. D’un côté prédomine des droits humains centrés sur l’individu – l’hédoniste et le self profit maximizer – et de l’autre sur la collectivité – eudémoniste et communautaire (Déclaration des droits humains de l’ASEAN). Ce qui importe n’est pas tant que l’on soit libre en tant que je – sujet pensant, mais également que la finalité de cette liberté individuelle ait pour horizon l’intérêt général. Liberté est synonyme de devoir, le devoir rend la responsabilité non-optionnelle, la société et la cohésion en bout de ligne.

La DUDH a une universalité qui se heurte à la spécificité culturelle, et n’apporte rien de substantiellement nouveau aux déclarations des droits fondamentaux antérieures où la dignité humaine est affirmée (Bill of rights, Charte du Manden), hormis son intention internationaliste (impérialiste).

Est-il donc possible de rebaptiser cette Proclamation en Déclaration occidentale des droits de la personne ? De laisser chaque civilisation décider de sa propre vision des choses sans être taxée de rétrograde[9] ? Le relativisme culturel en matière de droits humains ne serait-il pas plus respectueux de chacun et plus juste pour tous ?

 

 

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[1] R. c. Oakes, [1986] 1 R.C.S. 103

[2] Sheridan, L. (1969). La notion d’equity en droit anglais contemporain. Les Cahiers de droit, 10(2), 327–340

[3] Spivak Gayatri C, « Féminisme et déconstruction. Négocier, encore », Tumultes, 2010/1 (n° 34), p. 179-209. DOI : 10.3917/tumu.034.0179. URL : https://www.cairn.info/revue-tumultes-2010-1-page-179.htm

[4] Bonjour Pierre, « La dignité humaine, philosophie, droit, politique, économie, médecine. À partir de l’ouvrage coordonné par Thomas De Koninck et Gilbert Larochelle », Reliance, 2006/2 (no 20), p. 85-92. DOI : 10.3917/reli.020.92. URL : https://www.cairn.info/revue-reliance-2006-2-page-85.htm

[5] Rupnik Jacques, « La démocratie illibérale en Europe centrale », Esprit, 2017/6 (Juin), p. 69-85. DOI : 10.3917/espri.1706.0069. URL : https://www.cairn.info/revue-esprit-2017-6-page-69.htm

[6] Goldmann Alain, « Les sources bibliques des droits de l’homme », Pardès, 2001/1 (N° 30), p. 155-164. DOI : 10.3917/parde.030.0155. URL : https://www.cairn.info/revue-pardes-2001-1-page-155.htm

[7] Médevielle Geneviève, « La difficile question de l’universalité des droits de l’homme », Transversalités, 2008/3 (N° 107), p. 69-91. DOI : 10.3917/trans.107.0069. URL : https://www.cairn.info/revue-transversalites-2008-3-page-69.htm

[8] Papaux Alain, « Aux sources du droit : L’autorité et la ruse », Revue interdisciplinaire d’études juridiques, 2013/1 (Volume 70), p. 207-223. DOI : 10.3917/riej.070.0207. URL : https://www.cairn.info/revue-interdisciplinaire-d-etudes-juridiques-2013-1-page-207.htm

[9] Yacoub Joseph, « Pour un élargissement des droits de l’homme », Diogène, 2004/2 (n° 206), p. 99-121. DOI : 10.3917/dio.206.0099. URL : https://www.cairn.info/revue-diogene-2004-2-page-99.htm

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