Le monde contemporain est un Empire biopolitique

« Empire » de Michael Hardt et d’Antonio Negri publié en 2000 se situe dans les approches critiques en relations internationales (à côté de la théorie critique avec entre autres du cosmopolitisme d’Ulrich Beck et le réflexivisme). « Empire » est plus précisément dans le postmodernisme. Ce qui signifie que les auteurs ne participent pas directement au grand débat entre les réalistes et les idéalistes – débat sans doute dépassé en ce début de nouveau millénaire.

 

Le virage postmoderniste est celui d’une triple déconstruction (idéologique, économique et politique), qui s’amorce au début des années 1970. Il rend non seulement l’ordre bipolaire obsolète et accélère son délitement, mais conditionne encore aujourd’hui le fonctionnement d’un système économique et financier détaché des centres de décisions étatiques, ainsi que le décloisonnement des représentations politiques et des formes de violences. – Verschuuren, Pim. « 1973, virage postmoderniste », Revue internationale et stratégique, vol. 91, no. 3, 2013, pp. 89-96.

 

Dépassant ce plafond de verre, ils prennent acte que la contemporanéité est un monde qui voit émerger une nouvelle réalité : l’Empire. Ce nouveau phénomène ringardisant quelque peu la lecture classique des relations internationales transformées en politiques mondiales par la mondialisation est une question d’importance afin de concevoir des actions d’opposition.

Clairement, le propos des auteurs disséquant anatomistes ce nouvel ordre mondial qu’est l’Empire souhaite non seulement prouver son existence et l’ampleur du phénomène, montrer sa dangerosité, offrir des manières de penser les stratégies de résistance, mais aussi veulent implicitement envisager un alter monde. Un monde alternatif, un autre monde. Ainsi, la réflexion de Hardt et Negri s’inscrit dans l’ère de l’altermondialisation ou de l’altermondialisme.

 

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L’Empire ou le nouvel ordre mondial postmoderne

L’Empire selon Hardt et Negri est – en s’inspirant de l’Ancien Empire romain – un système juridico-politique caractérisé par la promesse de la paix et de la justice pour tous les peuples, par la centralisation du pouvoir exécutif exercé par une puissance unitaire productrice à la fois de paix sociale et de « vérités éthiques » – valeurs universelles.

Autrement dit, une sorte de « gouvernance sans gouvernement » (structurellement parlant, imperceptible quelques fois sans jamais cesser d’être effective) absorbant les acteurs internationaux dans un « tout » agrégateur ou dans une « totalité systémique ».

C’est aussi un processus d’intégration et simultanément de constitution d’une autorité suprême qui se nourrit de l’état permanent de crise, de conflit duquel elle tire sa légitimité (son existence, son pouvoir, l’usage de la force).

La singularité de l’Empire postmoderne – en cours de réalisation –  contrairement à son ancêtre romain réside dans le fait que le nouvel ordre mondial est déjà constitué (il ne s’agit donc pas de l’élaborer – c’est déjà un existant), chaque action des acteurs de notre réalité est à la fois déterminée par le système (institutionnalisme, régimes) et ne saurait évoluée à l’extérieur (absence d’émancipation et d’autonomie hors système).

Également, ce système totalitariste produit au même moment une continuelle contractualisation (formation du consensus – qui ne se construit pas à partir de la multitude, mais sur la base de valeurs partagées par les acteurs et de langage commun – exemple : le libéralisme, le langage capitaliste, etc.) et un permanent appel à l’autorité.

Autorité qui est un pouvoir établi et relativement autonome des États-nations, fonctionnant comme le centre du nouvel ordre mondial, exerçant une régulation effective et coercitive (une puissante fonction de police ou de chien de garde contre les « nouveaux Barbares » et les « esclaves rebelles » qui le menace. C’est une autorité interventionniste.

De la sorte, l’Empire présenté par Hardt et Negri est le centre de la mondialisation des réseaux et il tente d’englober toutes les relations de pouvoir dans son ordre mondial.

 

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Genèse et constitution de l’Empire

Pour Hardt et Negri, la constitution de l’Empire est tributaire d’un monde en crise.

C’est la crise qui la rend nécessaire (le besoin d’en arriver à la réalisation de l’idée kantienne de « Paix perpétuelle » – avec la transcendance des expériences particularistes – exige l’existence d’une autorité supranationale capable de résoudre les conflits) et sert à renforcer son pouvoir (à chaque appel à cette autorité, cette dernière consolide son pouvoir par l’élargissement du consensus international initial sur son action pacificatrice).

De fait, l’Empire est d’abord l’expression de l’échec des États-nations à résoudre les crises historiques (exemple les deux guerres mondiales) qui ont progressivement fait évoluer l’ordre international hérité du Traité de Westphalie (stato-centriste) vers un ordre mondial susceptible d’atténuer cette situation de conflit permanent. Celui-ci s’est vu doté d’une structure supranationale et d’un pouvoir juridique international à même de remplir cette attente (à l’instar de l’ONU). C’est en effet le droit (international) tel qu’élaboré à partir du positivisme juridique kelsenien qui est un des éléments constitutifs fondamentaux de l’ordre impérial mondial.

Selon les auteurs, cette transition vers cette autorité juridique supranationale –  formalisant l’assujettissement des systèmes juridiques nationaux à une régulation internationale (conformément à la hiérarchie des normes juridiques de Hans Kelsen), est l’un des piliers de la légitimité du pouvoir impérial.

C’est lui qui fonde le modèle d’autorité impériale caractérisé par deux données initiales : la capacité d’intervention dans un contexte de crise (les modalités de l’intervention, les conditions de demande d’intervention) et la capacité de mobiliser toutes les différentes ressources pour la résolution des conflits à l’instar de l’usage du « droit de police » ( le déploiement de la force policière comme une intervention préventive, répressive, la force rhétorique dans le but de maintenir ou de reconstruire l’équilibre social).

Sans une base juridique supranational, sans un centre de production de normes (les instruments juridiques), l’Empire est difficilement constitué.

C’est le droit qui en tant qu’agent de régulation du monde social dans sa totalité, élément central de la normalisation des relations globales de pouvoir et du marché mondial, qui génère dans la réalité une nouvelle souveraineté (une puissance mondiale supranationale) limitative de celle des États-nations.

Ce droit ne s’arrête pas simplement à la modification des relations internationales (par exemple en introduisant une norme éthique suprême d’égalitarisme entre les États), il altère les relations de pouvoir à l’intérieur de chaque État (indirectement ou directement comme c’est le cas de la pénétration par le droit international du droit administratif national exerçant ainsi une influence significative sur la vie des individus et des sociétés). Pour les auteurs, cette transition est « un symptôme des modifications de la constitution biopolitique de nos sociétés ».

Si le droit est un agent régulateur déterminant de l’ordre impérial, il convient de souligner aussi que dans notre postmodernité (que l’on ne devrait pas confondre avec la notion de postmodernisme) il est aussi une arme de guerre contre les États-nations.

En effet, la renaissance du concept d’Empire se manifeste dans le développement récent du bellum justum (la doctrine de la guerre juste), par exemple celle du golfe ou celle contre le terrorisme après les attentats du 11 septembre 2001. La guerre (juste), banalisée par sa récurrence, éthiquement justifiée et sacralisée, servant d’action de répression policière contre les États-nations, tire sa légitimation des mêmes sources que le droit (international) : assurer la double promesse de paix (eudémonisme) et de sécurité (protection). La guerre juste est étriquement liée au projet kantien, et le système juridique supranational actuel fortement inspiré du même projet (le droit impérial pouvant servir de medium par lequel sont véhiculées des valeurs considérées comme universelles et intemporelles – dans ce cas d’espèce de la même nature ontologique que l’Empire).

Dans nos sociétés postmodernes à l’identité cosmopoliste (dans le sens beckien, c’est-à-dire celles du sentiment d’appartenance à la communauté du pluriel et de l’intérêt universel) nos idées et pratiques de justice ne résultent plus des « médiations locales de l’universel » – re significations ou réinterprétations de l’universel selon les codes culturels et sociaux, mais sont dissoutes dans l’universel établi par l’Empire. Nous sommes dès lors poussés à y participer sans toutefois être capables de véritablement y exercer notre influence. Les « boucliers domestiques » qui naguère protégeaient contre l’extériorité invasive ou en diluaient la portée ont disparu, nous sommes désormais contraints à nous conformer sans médiation à un ensemble de valeurs universelles nous imposant un ordre social prédéterminé par les catégories éthiques politiques et juridiques de l’Empire.

De l’autre côté, ce pouvoir de l’Empire en constitution est favorisé par un contexte mondial qui a transité de la société de la discipline vers une société du contrôle.

Reprenant la réflexion de Foucault, les auteurs notent que si dans la société de la discipline les régulations normatives (pratiques, coutumes, etc.) avec les institutions disciplinaires (prison, usine, hôpital, université, etc.) établissaient une logique d’observance et prescrivaient l’agir (définissant le comportement normal et l’attitude déviante), de nos jours la société du contrôle est une intériorisation par les sujets eux-mêmes de la norme sociale.

En d’autres mots, le (bio)pouvoir impérial est exercé par les machines qui structurent directement les cerveaux (systèmes de communication, réseaux d’information, etc.), modèlent les corps (système de santé, service de bien-être, etc.) et mènent à un « état d’aliénation » découlant d’un sens de la vie volontairement imposé. Ce contrôle à la fois de l’extériorité sociale et de l’intériorité des individus est une intensification et une généralisation de la disciplinarité, l’extension jusque dans l’intimité de la conscience des sujets des institutions sociales (le pouvoir d’administrer la vie dans toutes ses dimensions – de la banale activité sociale à l’intime – bien qu’une simple gestion de la réalité extérieure, comme le dirait Foucault « c’est la vie qui est maintenant l’objet de pouvoir »).

Ainsi, le corps social dans la société (bio)politique est compromise par la machine du pouvoir impérial (qui dévore littéralement la conscience du sujet et la substitue par sa propre virtualité) au point que ce corps n’est plus un ensemble hétérogène d’individualités, mais une seule et même individualité. La société du contrôle, le biopouvoir, est en ce sens totalitariste.

Paradoxalement constatent les auteurs cette situation d’absorption engendre des résistances qui du fait de l’absence d’intermédiaire ou de médiation – car le biopouvoir cannibalise chaque élément des forces sociales – se déplace de la marginalité vers un rôle actif central. L’effet totalisant ou globalisant de la société du contrôle produit de façon contradictoire une singularisation et une pluralité des oppositions (oppositions qui sont davantage selon les auteurs des « menaces idéologiques que militaires »).

 

 

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L’Empire ou une fenêtre d’opportunité pour l’alter-monde

L’Empire et son pouvoir biopolitique porte en son sein la possibilité de l’alternative (qui va au-delà de l’obéissance ou de la désobéissance, de la collaboration ou de la non-participation, incarnant des opportunités de repenser les notions de pauvreté et de richesse, de production et de production sociale, etc.)

Pour dire, ce contexte contemporain est une fenêtre d’opportunité pour la construction d’un monde alternatif. Ceci passe selon Hardt et Negri par l’adoption d’une approche plus en adéquation avec la réalité du nouvel ordre mondial impérial.

Ce qui signifie l’exigence de dépasser l’approche du matérialisme historique – purement économique – pour une considération des dimensions culturelles, corporelles – somatiques ou biologiques, subjectives de la société capitaliste du contrôle. Une nécessité puisque la théorie marxiste semble ne plus être un cadre d’action et de réflexion pertinentes face au capitalisme ayant évolué de la simple superstructure de production (économique) à l’hyperstructure de production de la vie (dans le sens qu’il est dorénavant un biopouvoir).

Une nouvelle réalité mutante qui impose des valeurs et des symboliques universalisées et intégrées par les individus de plus en plus désincarnés (nous adoptons ici le terme de Roland Jaccard dans son essai L’exil intérieur). Valeurs et symboliques à l’instar de la culture d’accumulation et de consommation, l’adoption du langage monétaire et de l’idéal matériel, etc.

Le capitalisme contemporain contrôle l’imaginaire. La communication lui sert de moyen d’expression de ses valeurs et d’élément qui organise l’ensemble du mouvement de la mondialisation. Ce développement du capitalisme comme une composante de la machine impériale construit des « fabriques sociales » qui neutralise toute espèce d’opinion contraire (par la force coercitive) quand il ne réussit pas à l’absorber. Il importe donc à la résistance de comprendre son ennemi. Et de trouver les outils appropriés d’une action efficace.

Dans cette perspective, Hardt et Negri invitent la résistance a changé de stratégie, à organiser le mouvement révolutionnaire autour d’un modèle de subversion intensive, nomade, implanté dans le fonctionnement du système impérial.

Il y a chez les auteurs des pensées de déconstruction proche de l’anarchisme (donc d’une certaine mise-à-mort de la notion même de souveraineté, de l’autorité suprême) et d’une autogestion politique des communautés (de la multitude), d’une conceptualisation libertarienne de l’autonomie, bref d’un dépassement des approches traditionnelles du pouvoir et du contre-pouvoir et leur réinvention. D’une réactualisation des idéologies de résistance.

 

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En somme, Hardt et Negri ont souhaité dans leur « Empire » démontrer que les vieilles querelles idéologiques de la modernité n’ont plus leur place dans le monde global capitaliste et totalitariste actuel.

Il ne s’agit plus de savoir si les politiques mondiales sont stato-centristes ou non, de s’émouvoir sur la disparition de la souveraineté des États-nations, d’appuyer l’existence du transnationalisme, mais de dire grosso modo que ce qui est cours dans les affaires mondiales c’est l’émergence d’un Empire qui est à la fois inédit par son pouvoir et dangereux par sa puissance.

Le propos des auteurs n’est pas neutre sans perdre de son objectivité, il est vivant engagé et méthodique. Je crois aussi comme eux que l’anarchisme ou un monde alternatif fondé sur les principes anarchistes est une perspective beaucoup plus adaptée à une réalité contemporaine qui a atteint les extrêmes de l’indécence et de l’injuste.

Les luttes devront comme le conviennent les auteurs être d’abord de nature intellectuelle (ou de l’ordre des idées) car si le capitalisme est aujourd’hui triomphant c’est parce qu’il a su malgré tout convaincre les esprits avant sans doute de corrompre les corps (de les engloutir).

Maintenant, quant à la forme, le texte est fluide sans que la pensée soit aussi évidente à saisir. Aussi, les auteurs – interdisciplinaires – auraient davantage pu ne pas « flirter » avec les idées des autres (Hegel en l’occurrence) et vraiment faire corps avec (ou corps-à-corps avec). Pour dire une bonne vieille et belle étreinte d’idées.

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