« Les conséquences des mouvements sociaux » de Chabanet et Giugni

« Les conséquences des mouvements sociaux » – de l’ouvrage « Penser les mouvements sociaux. Conflits sociaux et contestations dans les sociétés contemporaines. » d’Agrikoliansky, Éric, Isabelle Sommier, et Olivier Fillieule, publié en 2010, est un vaste état de la recherche (scientifique) sur les conséquences des mouvements sociaux, bien plus qu’une analyse affirmant clairement que la mobilisation militante sociopolitique a une influence (ou des influences) tant sur la société les acteurs politiques que sur les « biographies » des acteurs militants.

En effet, le propos de Chabanet et Giugni est de montrer au lecteur les progrès réalisés dans ce champs précis par les « investigations » des chercheurs, de souligner les limites des avancées, de relever les découvertes notables et leurs implications dans la compréhension de ce phénomène dans nos sociétés dites démocratiques. Dès lors, à l’interrogation de savoir si les mouvements sociaux sont utiles – dans le sens qu’ils parviennent (ou non) à atteindre leurs objectifs et/ou à être un apport significatif (ou non) au développement global des sociétés, les auteurs proposent grosso modo une réponse à choix multiples.

 

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Les mouvements sociaux ont-ils une influence décisive sur les enjeux sociopolitiques et culturels ? Oui. Non. Peut-être. Ce n’est pas aussi simple, et tout est à découvrir.

 

Réponse A : Oui.

Pour Chabanet et Giugni, il est important de ne pas adopter une approche « performative » dans l’évaluation des conséquences des mouvements sociaux (imposant une lecture réductrice et manichéenne). Il est crucial de sortir de la lecture « succès » / « échec » car un mouvement social peut avoir une influence indirecte, non-immédiate, et pas « nécessairement » d’ordre du changement politique. Ainsi, en élargissant son évaluation, le mouvement social comme phénomène de transformation sociopolitique et culturelle, peut être saisi en ce sens dans toute son entièreté (prise en compte de ses effets segmentés et généralisés selon qu’ils affectent le seul groupe mobilisé ou une population plus grande, considération des effets dans le temps, etc.). En ouvrant de telles perspectives, les auteurs remarquent que les mouvements sociaux ont au moins trois conséquences générales principales (ou impacts) : (socio)politiques (modifiant le mode de gouvernement et les relations de pouvoir), culturelles (modifiant l’environnement de valeurs, de perceptions, d’opinions, d’attitudes), biographiques (modifiant la « trajectoire de vie des individus – militants – concernés »). En outre, deux autres conséquences spécifiques viennent s’ajouter aux dernières : internes (à l’intérieur du mouvement) et externes (sur l’environnement). Cette réponse A nous semble justement trop large pour qu’elle soit réellement à même de délimiter avec précision les impacts (véritables et non fantasmés) des mouvements sociaux, d’établir un lien de causalité clair entre les groupes mobilisés et les changements observés. La réponse A est une auberge espagnole. Cette situation questionne la méthodologie utilisée.

 

Réponse B : Non.

Les auteurs le disent d’emblée, évaluer les conséquences des mouvements sociaux soulève trois enjeux méthodologiques quasi insurmontables : le problème de l’adaptation des buts (circonstanciels, non-figés, pluriels et hétérogènes), la stabilité des effets dans le temps (« le gain d’un mouvement social étant un phénomène cumulatif inscrit dans la durée »), les effets interdépendants (influence mutuelle des mouvements sociaux) et les effets non-intentionnels ou pervers (qui dépassent quelques fois les intentions initiales des mouvements sociaux ou produisent des effets contraires à leurs objectifs telles que l’émergence d’un contre-mouvement ou la répression étatique). Autrement dit, méthodologiquement parlant, il est presque impossible de prétendre qu’un mouvement social à l’instar de mai 68 a été le point de départ d’un bouleversement du rapport de force entre l’État français et la société civile (mouvements estudiantins et professionnels), d’un basculement dans un paradigme socioculturel moins autoritariste (est-ce que le slogan « Il est interdit d’interdire » a-t-il eu pour effet la fin d’une espèce de mise sous tutelle permanente et écrasante du citoyen ? Et a été le catalyseur de la construction de l’enfant-roi ?) En l’absence d’une méthodologie commune, les recherches tendent à être biaisées et à souffrir d’une limitation pratiquement congénitale. Dès lors, ce n’est pas tant le manque de réponse qui constitue un problème, c’est que les réponses peuvent ne pas être objectives et universalisables. Et cet état des choses devrait pousser l’esprit critique à la retenue, ou tout au moins à la nuance.

 

Réponse C : Peut-être. Ce n’est pas aussi simple, et tout est à découvrir.

C’est la force du propos des auteurs. Bien conscients de l’insolubilité de la question de méthodologie, ils essaient tout de même de dire qu’il y a quelque chose plutôt que rien. En rappelant les travaux de William Gamson (The Strategy of social protest – 1975) et des enseignements majeurs à en tirer (par exemple que les groupes mobilisés aux demandes portant sur des enjeux spécifiques obtiennent plus souvent satisfaction que ceux aux demandes concernant des enjeux multiples, et que l’usage de la violence ou des moyens radicaux est associé à la réalisation des objectifs, etc.), le binôme souligne que les conséquences des mouvements sociaux sont très souvent tributaires des facteurs externes (les « conditions facilitantes » tels que le contexte politique : le rôle central du système des partis, les structures d’opportunités comme les périodes électorales ou l’instabilité gouvernementale). Et qu’elles peuvent être mesurer autant par le changement d’une politique que par la modification de la perception sur l’enjeu défendu (élaboration d’une nouvelle grille de lecture de l’enjeu, réécriture d’un nouveau récit, re signification de l’enjeu, construction d’un vocabulaire balisant les manières de dire et de penser, les effets d’enchaînement ou d’imitation des mouvements sociaux, le fait que le fort engagement militant peut modifier durablement l’existence des individus – il se dégage des travaux une sorte d’archétype de l’individu post période militante (solitaire, reclus de la norme sociale ambiante, plus cultivé et éduqué que la moyenne, pauvre, etc.).

En somme, la question des conséquences des mouvements sociaux n’admet ni une réponse définitive (réductrice, fermée) ni une réponse ayant de nature une trop grande élasticité. En fait, pour les auteurs, la vraie réponse est une recherche qui n’en est qu’à ses « balbutiements ». Tout est à découvrir. Comme une invitation lancée aux jeunes chercheurs.

 

9782707156570

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