Le panafricanisme est-il (définitivement) mort?

Il y a peu, j’assistais à une conférence donnée par le professeur Patrick Dramé intitulée « Libérer et intégrer l’Afrique : Le projet d’intégration panafricaine dans la pensée politique de Kwamé Nkrumah ». Elle – la conférence – découlait de la réflexion de l’universitaire publiée en 2017 dans son ouvrage L’Afrique postcoloniale en quête d’intégration. S’unir pour survivre et renaître.

« Expression du sentiment de solidarité parmi les Noirs d’ascendance africaine victimes de l’esclavage et de la discrimination, la pensée panafricaniste attire l’attention dès les années 1920. Cette idéologie qui vise à libérer l’Afrique de la domination coloniale est surveil­lée de près par des autorités qui y voient la source d’une pensée séditieuse. Après la décolonisation, dans un contexte international marqué par la Guerre froide, l’unification continentale devient alors pour ses promoteurs la voie idéale pour assurer la survie et le renouveau de l’Afrique. Bien que l’écrasante majorité des chefs d’État soit convaincue de la nécessité de l’union, les désaccords sur la périodisation et la forme de l’intégration à bâtir conduisent dès 1963 à la primauté de l’Afrique des États-nations au détriment de l’union continentale.

Après des décennies de désaffection, la pensée panafricaniste renaît dans les années 2000, notamment avec le Nouveau parte­nariat pour le développement de l’Afrique (NEPAD) et le lancement de l’Agenda 2063 comme réponses aux défis de la mondialisation. L’auteur expose ici la complexité des enjeux de cette quête de réin­vention et de renaissance dans l’Afrique postcoloniale, tout en soulignant ses divergences ainsi que son inéluctable constance. » – Notice de présentation du livre de Patrick Dramé, https://pum.umontreal.ca/catalogue/lafrique-postcoloniale-en-quete-dintegration

 

 

L’idée de cette conférence était de présenter la double vision politique et identitaire de Kwamé Nkrumah traduite par la conception et la mise en place d’un projet d’intégration africaine : le panafricanisme.

Projet demeuré embryonnaire ou ayant été tué dans l’œuf – par l’élimination de Nkrumah ainsi que de tous ceux qui à l’époque tentèrent de reprendre le flambeau à l’instar de Thomas Sankara ou de Patrice Lumumba, la marginalisation des groupes dits africanistes, la modernisation d’un type occidental imposée par des anciennes puissances coloniales qui n’ont jamais quitté le continent et assurée par les potentats locaux ayant prêtés allégeance aux néocolons – l’idée d’une unification de tout le Continent noir sous le même étendard reste de nos jours un discours plus incantatoire dans des cercles relativement restreints – voire anonymes – qu’une réalité africaine contemporaine.

 

 

A l’heure de l’Union africaine, institution copiée sur celle de l’Union européenne, idéologiquement d’un libéralisme économique inspiré et encouragé par les institutions de Bretton Woods – donc plus avantageux pour l’Occident que pour les peuples africains, et de la montée des identités nationales – où l’on se considère comme partout ailleurs d’abord le produit d’une communauté nationale et exclusive bien plus que membre d’une espèce de fraternité universelle qui tant sur le plan de la génétique que du point de vue historique semble beaucoup moins fantasmagorique que la notion d’Etat-nation.

L’Union africaine, cette mosaïque d’Etats africains juxtaposés les uns près des autres, liés par des liens économiques capitalistes, parlant de solidarisme uniquement pour la forme, n’est pas le panafricanisme de Nkrumah. Ce dernier en aurait sans doute honte. Et c’est un euphémisme.

Le panafricanisme nommait le projet de construction continentale d’un Etat unitaire africain (les Etats-Unis d’Afrique) et de dissolution des identités africaines dans un ensemble quasi homogène. Dans l’esprit de Nkrumah, les Africains comme une pluralité d’identités sont une artificialité coloniale contribuant à la balkanisation du continent et faisant le jeu du néocolonialisme. Il invite dans son célèbre et monumental Africa Must Unite – son œuvre intellectuelle centrale – les Africains à gommer (ou à transcender) les particularismes à la fois mentaux (les appartenances ethniques, tribales, tels des enfermements psychologiques) et matériels (les frontières nationales héritées de la colonisation et du partage de l’Afrique par les puissances impérialistes).

Nkrumah l’Afrique – l’Afrique noire en l’occurrence, car pour lui le Maghreb n’est pas l’Afrique, le Maghreb est une sorte de continent arabe avec toutes ses nuances (d’ailleurs Nasser développera le panarabisme dans cette perspective), position discutable certainement mais au vu de l’actualité récente dans laquelle des Africains noirs sont refoulés du Maghreb comme des indésirables et de la mentalité esclavagiste (pour éviter le mot raciste) encore présente dans certaines populations de cette partie du continent, la tendance du Maghreb à s’identifier au monde arabe bien plus qu’au sud du continent, il est difficile de lui donner tort – l’Afrique disais-je doit passer par la case de la véritable unité pour avoir une chance de survie et de renaissance. Son approche pour son époque détonne. Les Africains longtemps assujettis à une sorte d’apartheidisation coloniale devaient retrouver le chemin (périlleux) d’une conscience identitaire globale.

Ce périple pour Kwamé passait nécessairement par la réécriture ou la relecture du passé du continent (par les Africains) afin que les concernés redécouvrent une histoire des peuples loin du récit colonial dans lequel ils n’étaient que sauvagerie bestialité primitivité – en dehors de l’humanité et proche l’état animal. Rehistoriser le passé africain pour donner un autre sens à la mémoire, pour mettre fin à l’inexistence, pour redonner une fierté et une dignité à des peuples dont la sous-humanisation plus que centenaire est à elle-seule une singularité. Pour dire, du jamais vu.

Kwamé Nkrumah a toujours considéré que l’Afrique avait perdu la bataille de la mémoire et de l’histoire, du moins celles contrôlées par l’Occident. Il s’agissait pour lui de sortir de la vérité historique coloniale non pas dans une volonté de démontrer aux occidentaux que l’Afrique n’était pas ce no man’s land établi par les écrits coloniaux – dans cette optique Wole Soyinka répondant à Césaire et Senghor, les promoteurs de la « négritude », dira : « un tigre ne proclame pas sa tigritude, il bondit sur sa proie et la dévore ».

Se définir par opposition à l’image barbare construite par l’Occident et se découvrir en gardant toujours pour référent l’idée coloniale de soi (ou en s’y comparant permanemment) cela revient au final à rester des otages de l’ancien colon et du néocolon, à maintenir une mentalité de colonisé. Reprendre la main sur l’histoire africaine, c’est avoir pour seul interlocuteur l’Africain. Les Africains doivent devenir maîtres de leur passé, contrôler leur mémoire, posséder leur histoire. Le colon, l’occidental, est hors champ. Il faut mettre fin à cette espèce d’obsession de l’Occident, les Africains n’ont rien à prouver à personne d’autre qu’à eux-mêmes. La redécouverte du passé africain par les Africains était ainsi dans l’esprit de Nkrumah très afrocentrée.

 

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Cette Afrique antérieure aux invasions des colons occidentaux était composée de civilisations matrices, avec sa modernité, et suivait son propre cheminement. La colonisation a été un vol innommable. Un vol de la mémoire et de l’identité, un vol du territoire et une dépossession des corps, un vol du destin – ce qui est sans doute la chose la plus odieuse commise par l’Occident (et toujours effective). Les Africains sont devenus des détroussés que l’on ne cesse de défroquer, rétrogradés en indigènes, encore considérés de nos jours comme une sous-catégorie, des assimilés engloutis qui louent les dieux des autres et maudissent autant qu’ils trahissent tout ce qu’ils ont de grand.

Le second moment du périple nkrumahien vers l’unité africaine est le rejet du régionalisme. Pour Kwamé, la constitution des blocs régionaux tel que l’on le voit aujourd’hui est purement et simplement un néocolonialisme ; c’est le maintien des frontières coloniales et le maintien de l’identité africaine fragmentée. L’Afrique des régions est une Afrique morcelée, encourageant le reflexe du repli sur soi, c’est l’émergence des micro nationalismes. Dès les indépendances Kwamé militait pour un panafricanisme immédiat, en ce sens il n’était pas un étapiste (ou réfutait la vision gradualiste de l’intégration africaine). Il avait conscience que prendre le temps, c’était risquer la balkanisation.

L’histoire ne lui a pas donné tort, l’Afrique actuelle est plus une balkanisation qu’une fédération d’Etats liés par une « communauté de souffrances » et unis par un rêve commun. L’Afrique d’aujourd’hui, ce sont des Afriques. Les peuples divisés par les drapeaux nationaux instrumentalisés par des politiciens sans inspiration et des dirigeants étatiques si illégitimes. Mais, l’identité africaine unifiée et fédératrice telle que le souhaitait Nkrumah n’est pas morte, il suffit pour s’en convaincre de voir comment les peuples africains sont capables de s’unir derrière un pays du continent dans une compétition sportive mondiale. Il n’y a plus de passeports, il y a seulement le Continent.

Le panafricanisme de Nkrumah est la reconnaissance de valeurs communes partagées, un Etat fédéral et continental africain idéologiquement socialiste car selon lui le socialisme était plus compatible avec les traditions et valeurs africaines, et plus adapté au passé africain. Ce socialisme n’avait rien à voir avec le socialisme senghorien enraciné dans le libéralisme, ce socialisme était de nature marxiste anti-libéral anti-impérialiste (cf. son livre Le néocolonialisme : Dernier stade de l’impérialisme). L’Afrique unie de Nkrumah était sur le plan des politiques mondiales un non-alignement (sur telle puissance ou sur un bloc de puissances). Sur le plan économique, il prônait la mutualisation des immenses ressources du Continent (avec un organe politique central en charge de la gestion de cette mutualisation). La création d’un marché commun africain aurait permis de mettre les nombreuses et riches ressources économiques africaines en complémentarité (l’esprit étant proche d’une forme adaptée de troc). La création d’un système africain de défense propre et le démantèlement des bases militaires étrangères (des anciens colons).

Le panafricanisme de Nkrumah est dès le départ peu populaire parmi les chefs d’Etats africains – ceux qui devaient beaucoup leur place aux néocolons, ceux qui sont davantage des masques blancs que leur peau noire. Nkrumah se rendra compte qu’il est très minoritaire, et il ne survivra pas à son idéal africain.  

 

« […] en clair, [Frantz Fanon] fait œuvre [dans « Peau noire, masques blancs »] de lecture et d’analyse des mécanismes d’aliénation qui cimentent la relation entre les blancs et les noirs ; de destruction des mythes qui alimentent le rapport colonial (y compris à travers certains travaux scientifiques de l’époque, par exemple lié au complexe d’infériorité […] Il montre comment la sémantique de la « race », de la couleur, est reliée à tout une gamme de mots et d’images, véhiculant la symbolique du « côté noir » de l’âme du colonisé, de sa noirceur, par opposition à celle du blanc, de la blancheur : « La blancheur n’est-elle pas symboliquement toujours attribuée en français à la justice, à la vérité, à la virginité ? ». Et encore : « En aucune façon ma couleur ne doit être ressentie comme une tare. A partir du moment où le nègre accepte le clivage imposé par l’Européen, il n’a plus de répit et, « dès lors, n’est-il pas compréhensible qu’il essaie de s’élever jusqu’au Blanc ? S’élever dans la gamme des couleurs auxquelles il assigne une sorte de hiérarchie ? » » 

 

Qui se souvient encore du panafricanisme ? Que se souvient-on du panafricanisme ? D’un Nkrumah, mégalomane, tyran et despote d’un Ghana qui sous son règne était un échec économique saisissant ? D’un Nkrumah penseur africain essayant d’incarner une synthèse de la rencontre entre le marxisme, le léninisme, et le socialisme, adaptée aux particularismes africains qui soit une voie alternative au libéralisme d’hier et au néolibéralisme d’aujourd’hui ? D’un Kwamé synthèse de la pensée de W.E.B. Dubois et de Marcus Garvey ? Que reste-t-il de Kwamé Nkrumah ?

 

 

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« Les hommes politiques africains utilisent la mobilisation pour le panafricanisme comme un outil de gouvernance pour montrer leur attachement à l’Afrique. L’UA est une variable résiduelle. Les chefs d’État préfèrent en faire un élément de théorie politique plutôt que de gouvernance réelle sur le terrain. Quelle UA veulent les Africains depuis les indépendances ? Une UA supranationale ou celle qui préserve la coopération des États souverains ? La question institutionnelle n’a jamais été réellement tranchée et les chefs d’État africains préfèrent le statu quo actuel à une décision radicale. La question : comment passer d’un panafricanisme de confusion politique à un panafricanisme fondé sur la réalité des faits ? […] Il faut dépasser le panafricanisme d’évocation et d’empathie compulsionnelle. »

 

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« Selon Patrick Dramé, cette méconnaissance de l’Afrique nourrit une certaine tendance à la généralisation. « Les gens pensent souvent que tous les Noirs partagent une même culture », fait remarquer M. Dramé, professeur au département d’histoire de l’Université de Sherbrooke et spécialiste de l’histoire de l’Afrique. L’Afrique présente en fait des différences culturelles majeures, mais en même temps, des groupes ethniques partagent des points communs, à certaines variations près. Ainsi, les Bantous, présents du Nigéria jusqu’en Afrique du Sud, ont des traits culturels similaires en matière de langue, de philosophie, de littérature… Quant aux pays d’Afrique de l’Ouest comme le Sénégal, la Mauritanie, le Burkina Faso ou la Guinée, ils possèdent de très forts liens de parenté.

« Par exemple, les pays pratiqueront une même religion traditionnelle, mais les dieux ne portent pas le même nom, les rituels peuvent diverger, les totems familiaux varient selon les cultures », explique Patrick Dramé.

Pour le professeur, le mot « métissé » décrit bien la culture africaine. Le Maghreb, avec ses traits culturels spécifiques plus proches de ceux du Moyen-Orient, contribue notamment à ce mélange des cultures. « L’Afrique subsaharienne a importé beaucoup de traits culturels maghrébins, mais les a transformés à sa manière. La langue swahilie est truffée de mots en arabe et le wolof, parlé au Sénégal, emprunte des mots arabes, français et anglais», donne-t-il comme exemple.

[…] Ce traitement sans nuance de l’Afrique donne l’impression d’un continent complètement pauvre et corrompu, alors que certains pays réussissent bien sur les plans économique et des droits de l’homme, rappelle le professeur. » – L’Afrique, lieu de métissage par Sarah Saidi, La Tribune, 5 août 2015

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