Towards post-multiculturalism ?, de Steven Vertovec

 

« Towards post-multiculturalism ? Changing communities, conditions and contexts of diversity. » de Steven Vertovec, article paru dans l’International Social Science Journal (2010, vol. 61, n°199, pp. 83 – 95), dans un contexte de contestation de critique et de remise en question du multiculturalisme comme modèle de gestion de la diversité (ethno)culturelle, souhaite à la fois décrire expliquer en quoi le multiculturalisme contemporain génère un discours public d’accusation, qu’est-ce qui a changé, et finalement discute l’idée de plus en plus suggérée que l’on se dirige vers un monde post-multiculturaliste.

Pour y parvenir, l’auteur – anthropologue de formation – va partir de la série de questions suivantes : qu’est-ce qui changé dans le discours public (et politique) sur le multiculturalisme, quelles sont les caractéristiques des nouvelles formes d’immigration, comment ces nouvelles formes impactent les théories multiculturelles, quelles sont les relations entretenues par les immigrants et leur milieu de départ (pays d’origine), comment les nouvelles réalités multiculturelles contribuent-elles au supposé post-multiculturalisme ?

Le plan suivi par Vertovec est découpé en trois grandes parties : un retour sur les aspects-clés du « multiculturalisme conventionnel » (avec ses critiques), un examen des tendances émergents en matière de migration (qui selon l’auteur permettent d’observer la constitution d’une « Super diversité »), une analyse des modèles d’identification diasporique et du transnationalisme, et afin une présentation évaluative du débat public et de la critique du multiculturalisme ainsi que de la variété des mesures politiques prises en réponse. Dans sa conclusion, l’auteur termine par des discussions spéculatives sur l’émergence de perspectives multiculturelles cherchant à favoriser en même temps la reconnaissance de la diversité et le maintien des identités nationales collectives.

 

Le « Multiculturalisme » : origine contemporaine d’un modèle de gestion de la diversité (ethno)culturelle, échec(s) et critique(s)

Le Multiculturalisme est un modèle de gestion, de traitement, des groupes ethniques (migrants) venant d’ailleurs (ou des Ailleurs) par la société d’accueil. Il est un processus visant à considérer (identifier, reconnaître, maintenir) les différences (ethno)culturelles de ceux qui arrivent (et sont arrivés) en vue de constituer un vivre-ensemble (relativement pacifié de heurts interculturels) par la promotion de l’égalité et du respect des groupes identitaires. Plusieurs pays occidentaux (principalement) ont fait depuis trois décennies de ce modèle un objectif « global » des politiques d’intégration des migrants dans leurs sociétés d’arrivée. L’adoption de ce modèle s’est manifestée par l’élaboration de stratégies allant de la plus grande représentativité positive ethnoculturelle médiatique, l’appui aux associations communautaires, l’incitation à la diversité culturelle sur les lieux de travail, les mesures d’accommodement sur la base de différences culturelles, la langue et la pratique sociale.

Le contexte contemporain

Mais ces politiques ont été au début du XXIe siècle sérieusement (et fortement) remises en question, pour dire vertement critiquées et contestées dans le débat public. De l’autre côté, la transformation de l’immigration mondiale, la dégradation des conditions socioéconomiques à l’intérieur des Etats-nations ainsi que celles de l’immigrant et des groupes ethniques minoritaires, ont rendu obsolètes les « vieux » modèles du multiculturalisme.

En Europe, spécialement, et de plus en plus ailleurs, le discours public qu’il soit de gauche ou de droite converge vers des appels à amender ou à dépasser voire à supprimer le multiculturalisme comme modèle. Puisqu’il a échoué selon la gauche et la droite, même si pour les deux sphères politiques du discours public on n’est pas d’accord sur le « pourquoi » et « en quoi ». Ainsi, à droite, le multiculturalisme est un constat d’échec parce qu’il a contribué et contribue à la « rupture sociale », il nourrit les tensions inter-ethniques et favorise ou est source de l’augmentation du terrorisme, de l’extrémisme. A gauche, les commentateurs autrefois « volontairement aveuglés » par les inégalités sociales sous-jacentes au modèle multiculturel ont commencé à le remettre en question l’accusant de fragiliser l’Etat providence et de contribuer à la disparition des services publics. En bref, de gauche comme de droite, le multiculturalisme provoque la bronca, mais pas pour les mêmes raisons.

Dans ce contexte contemporain, l’auteur commence par faire remarquer deux choses importantes (et validées historiquement) :

1) même dans les groupes hétérogènes (ethnique, religion, culture, langue), il s’est toujours posé des questions sur la « gouvernance » des sous-groupes et la négociation entourait les pratiques et interactions quotidiennes. En d’autres mots, l’hétérogénéité apparente d’un groupe masque mal l’existence de particularismes des membres et des sous-groupes qui compose l’ensemble. Dès lors, la négociation constitue le pilier de la gouvernance, du vivre-ensemble.

2) La gestion de cette diversité a toujours visé la non-aliénation d’un groupe spécifique, la limite apportée au conflit, et le bon fonctionnement de la société.

C’est à partir de ces deux constats que le multiculturalisme comme modèle de gestion de la diversité a été théorisé. Il s’opposait aux politiques assimilationnistes développées dès la moitié du XIXe siècle en Europe et ayant eu cours jusqu’à la fin de la première moitié du XXe siècle.

Sans expliquer concrètement et clairement ce qui ne fonctionnait pas avec l’assimilation, Vertovec explique qu’à partir de la seconde moitié du XXe siècle (dans les années 1950), il a été question pour les politiques de réfléchir sur un modèle de gestion des vagues migratoires provoquées principalement par le second grand conflit mondial, mais aussi cette réflexion s’est faite dans un contexte de mouvements de droits civiques et de luttes pour les indépendances des territoires colonisés. La question se résumait à l’époque de cette façon : comment parvenir à « intégrer » la diversité ? L’accommoder (lui reconnaitre sa différence et l’encourager à la maintenir) ou la contraindre à se dissoudre dans une identité nationale construite à partir de la majorité ethnoculturelle (propre à cette dernière)? Le multiculturalisme comme paradigme est né.

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Que signifie le multiculturalisme ? Qu’est-ce cela implique ?

A cette époque, la naissance du paradigme multiculturel est animée par un esprit de préservation des différences (ethnoculturelles, religieuses, etc.) et la construction d’une identité nationale collective inclusive. Partir de la diversité et de la pluralité afin d’en arriver à une Communauté des Egaux fondée sur le respect et la reconnaissance. Elle était là l’intention. Concrètement, sur le plan de la gestion de cette diversité, il s’agissait de : a) offrir des opportunités à la diversité de représentation locale et nationale (autorité politique) ; b) restructurer les institutions pour un service public pluraliste ; c) adopter et rendre effectives les mesures de promotion de l’égalité, du respect et de la tolérance (surtout dans une situation de domination d’un groupe sur une ou plusieurs minorités) ; d) fournir des ressources permettant la préservation et la continuité des traditions et des identités chez les groupes immigrants.

Dans certains pays, une telle approche s’est traduite en actions publiques comme : une reconnaissance publique par le soutien apporté aux minorités ethniques ; en éducation, le soutien linguistique et le droit d’établir aux minorités d’avoir leurs propres écoles, la modification du cursus en faveur d’une plus grande représentation de la diversité (des programmes scolaires diversifiés) ; la reconnaissance des pratiques culturelles sensibles (services sociaux, prestataires de soin, police et tribunaux) ; la reconnaissance juridique des exceptions culturelles (assermentation sur les livres saints, traditions du mariage, du divorce, héritage, etc.) ; les accommodements religieux (création de lieux de culte, etc.) ; une plus grande visibilité médiatique des minorités ethniques, le rejet des stéréotypes, etc. ; la reconnaissance de l’abattage rituel (halal, casher, etc.).

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Multiculturalisme ou multiculturalismes ?

L’auteur fait remarquer que ce paradigme multiculturel tel qu’énoncé précédemment a été diversement appliqué par les pays (en Australie, au Canada, aux Etats-Unis, au Royaume-Uni, en Suède, aux Pays-Bas, etc.). De telle sorte qu’il n’existe pas véritablement un modèle multiculturel unique, il y a par contre diverses conceptions appropriations du multiculturalisme. D’un pays à un autre, le multiculturalisme ne signifie pas toujours la même chose : dans les faits sociaux et les politiques.

Ainsi, pour les Libéraux, le multiculturalisme « subordonne » la différence à la revendication d’une citoyenneté universelle. Pour les Conservateurs, c’est une assimilation des différences ethnoculturelles aux coutumes de la majorité. Pour les partisans du « multiculturalisme pluraliste » celui-ci corrige les différences à l’intérieur. Pour les sympathisants et promoteurs du « multiculturalisme commercial », l’Autre et sa différence – dans le « spectacle de son exotisme » – est exploité et consommé comme un simple produit commercial. Quant au « multiculturalisme d’entreprise » c’est la gestion de la différence ou de la diversité se faisant dans les intérêts du « centre ». On n’omettra pas les idées et autres programmes entourant le « multiculturalisme radical » ou le « multiculturalisme polycentrique » ou bien encore le « multiculturalisme insurgé », encore moins le « multiculturalisme de l’espace public », sans parler du « multiculturalisme de la différence », etc.

En somme, parler de multiculturalisme c’est se poser la question primordiale de savoir de quoi il est question, quelle est la théorie ou l’idéologie qui la sous-tend, ensuite de voir comment il se manifeste par des actions politiques ou publiques dans les communautés nationales précises. Car comme on le voit le multiculturalisme ne dit pas la même chose selon qui en parle, où il en parle et qui l’écoute, où il l’écoute. En fin de compte, le multiculturalisme est un champ imprécis, une idée spongieuse et diffuse, un ensemble de fausses pistes et d’une universalité trompeuse.

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Critique(s) du multiculturalisme

Néanmoins, malgré cette plurivocité du concept, il n’en reste pas moins que plusieurs réflexions universitaires, opinions médiatiques et politiques, affirment que les structures et les programmes de mise en œuvre du multiculturalisme ont engendré de nombreux problèmes :

1) il a contribué à marginaliser les minorités ethnoculturelles en les gardant en dehors de l’agenda politique des gouvernements ;

2) il est accusé d’être la manifestation du « diviser pour mieux régner » dont les gouvernements se servent comme stratégie politique ;

3) il crée et nourrit la concurrence ethnique afin d’obtenir de l’influence politique ; etc.

Malgré ces critiques, qui ne sont pas propres à notre époque, qui ont déjà été formulées dès l’adoption de ce modèle dans les années 1950 ou au moins dans les années 1960, dans l’espace public d’après Vertovec les dispositions pluralistes ou en faveur du pluralisme ethnoculturel ont reçu un bon accueil. Car l’opinion publique a convenu du besoin et de la nécessité de faire preuve de sensibilité (culturelle). Une attitude moquée (aujourd’hui comme hier) puisque qualifiée de « rectitude politique ». Cela n’a pas empêché que ces politiques pluralistes deviennent « normales », « évidentes ». C’est l’apogée du modèle multiculturel, nous sommes dans les années 1980 – 1990. Au point que Nathan Glazer affirmera que : « We are all multiculturalists now ».

C’est vers la fin des années 1990 que les choses commencent dans le débat public à se compliquer pour le modèle multiculturel. Bien sûr, il y a eu le 11 septembre 2001, servant d’amplificateur, de caisse de resonance, à la critique ou aux critiques.

 

Le multiculturalisme dans le monde post-11 septembre

Les critiques sur l’échec (relatif selon l’auteur) du multiculturalisme ne date pas de l’écroulement des Tours jumelles à New York. Antérieurement à l’évènement, il convient de noter la persistance de la discrimination et du racisme dans des sociétés dites pluralistes et où l’opinion publique se réclame en faveur de l’égalité entre tous les membres de la communauté nationale. Si dans les années 1980 – 1990, cette opinion publique adhère au modèle multiculturel il n’en demeure pas moins que la discrimination et le racisme produisent des schémas d’inégalité profonde (taux de chômage élevé dans les minorités ethnoculturelles, faible niveau d’instruction, emplois médiocres, faibles revenus, logements de mauvaise qualité, mauvaise santé, peu de mobilité socioéconomique). Les minorités ethniques évoluent dans des vies parallèles (des rapports ont en effet montré que les Autochtones et les immigrants ou les minorités ethniques « vivaient des vies parallèles marquées par la ségrégation résidentielle », de « réseaux sociaux », de « lieux de loisir », entre autres choses), et une espèce d’apartheid invisible – un peu tabou – est instauré. Un paradoxe que n’explique pas l’auteur.

Le 11 septembre n’a pas créé l’extrême-droite, il l’a rendue plus audible et plus crédible (comme l’illustre le succès des partis populistes nationalistes anti-immigrants). Mais avec le 11 septembre et le terrorisme comme cadre discursif des politiques nationales et internationales, à droite de l’échiquier politique le multiculturalisme devient la cible : il met les minorités ethniques à distance des valeurs communes et « détériore » ou décompose l’identité nationale. A gauche, le multiculturalisme n’assure pas chez les individus le sens des obligations mutuelles (nous prenons pour exemple le sens de la solidarité) et ne les encourage pas à contribuer à l’Etat providence. Les deux discours ont ceci de communs qu’ils conviennent que : a) le multiculturalisme accentue ou préserve les différences culturelles (« maintien des traditions culturelles et identités culturelles distinctes » dont les conséquences négatives pour ces groupes minoritaires sont les obstacles institutionnels, la reproduction des schémas de pauvreté socioéconomique, etc.); b) de telles différences conduisent à une « séparation commune » (nous disons une bunkérisation) ; c) cette séparation entraîne une absence de mobilité socioéconomique, une rupture des liens sociaux (relations sociales), constitue un terreau idéal pour le conflit (interculturel, inter-ethnique) et l’extrémisme, le terrorisme. Etc. Un discours commun, ayant sa logique, et partagé par certains immigrés et certaines minorités ethnoculturelles.

Devant ce constat d’échec, face à ces critiques, l’auteur va revenir au contexte contemporain pour expliquer en quoi la diversité comme on l’entendait dans les années 1950 n’est plus la même, et que les politiques (diverses politiques) multiculturelles n’ont pas tenu compte de cette mutation au point de rendre le modèle du multiculturalisme conventionnel à la fois inefficient et inefficace.

 

La « Super diversité »

Le concept de « Super diversité » vient de Vertovec. Il découle du fait que le contexte contemporain est différent de celui des années 1960 – 1970, où la diversité (ethnoculturelle) n’était pas aussi complexe que nous la connaissons aujourd’hui. De l’autre côté, dans ces années-là les capacités de gestion d’organisation, les structures (internes ou communautaires – exemple : les familles d’accueil, les associations communautaires, externes ou relevant des acteurs publics), ne permettent plus d’absorber les vagues migratoires (l’auteur note que l’augmentation mondiale de migrants est d’une ampleur sans doute sans précédent) de manière efficace. Les nouvelles vagues migratoires sont composées de groupes plus petits, transitoires, plus socialement stratifiés, moins organisés, et légalement plus différenciés. Des vagues migratoires donc plus complexes, avec la variété comme élément-clé.

Or, cet aspect, cette mutation, n’est pas toujours prise en compte dans le traitement, l’analyse, du phénomène. Il ne figure pas dans l’agenda politique. Les modèles servant de cadre de compréhension et de réflexion sont encore basés sur le contexte antérieur, les vagues migratoires précédentes, les dynamiques et logiques anciennes. Alors que cette nouvelle réalité avec ses variétés et ses singularités exige une réévaluation des modèles connus par une étude scientifique sociale et politique de la « nature de la diversité contemporaine ». Une « compréhension retravaillée des nouvelles complexités de la diversité, des structures et politiques destinées à traiter la diversité », pour dire que le multiculturalisme devrait être intégré cette donne indéniable.

La « Super diversité » est une diversité complexifiée introduisant des variables supplémentaires dont doivent tenir compte les spécialistes en sciences sociales, les décideurs politiques, les praticiens, le public. Cette « Super diversité » voulant dire « l’interaction entre ces facteurs » nouveaux, et le terme vise à « saisir le niveau et la nature de cette complexité dépassant tout ce que n’importe quel pays d’accueil n’ait jamais expérimenté ou tout ce qu’ils ont déjà expérimenté ». Elle se caractérise par une « interaction dynamique des variables » incluant le pays d’origine (ethnicité, traditions, identités, valeurs culturelles et pratiques), le canal de migration (flux et réseaux sociaux spécifiques), le statut légal.

De telles variables conditionnent les résultats de l’intégration avec les facteurs entourant le capital humain des migrants (exemple : la formation universitaire), l’accès à l’emploi, la localité

[notion que l’on retrouve développée (toujours) du point de l’anthropologie par Arjun Apparaduai dans le chapitre 8 – « Le Production de la localité » de son livre Après le colonialisme, les conséquences culturelles de la globalisation, 2001 (version française d’une publication anglaise de 1996).

Apparaduai s’intéresse entre autres choses à la question de savoir ce qu’est la « localité » dans un monde où la notion d’Etat-nation est fragilisée par les particularités déstabilisatrices du transnationalisme, question à laquelle Arjun commence par répondre en disant que la « localité » n’est pas une question d’échelle et d’espace mais de relation et de contexte, « Localité » qui diffère du « voisinage » car elle est formée d’une série de liens entre le sentiment de l’immédiateté sociale, les technologies de l’interactivité et la relativité des contextes, alors que les « voisinages » sont des communautés identifiées caractérisées par leur actualité spatiale ou virtuelle et leur potentiel de reproduction sociale.

De telle sorte que le « sujet local » est un produit des rites de passage qui sont des techniques mécaniques visant l’agrégation sociale et des techniques sociales visant la protection des indigènes (dans sa définition anthropologique) : comme par exemple la circoncision est un rite de passage visant à inscrire la localité sur le corps, mais aussi pour le sujet ainsi devenu local de l’incarner ; un autre exemple de rite de passage serait le baptême, pour le migrant un rite de passage serait sans doute la cérémonie d’obtention de la citoyenneté de son pays d’accueil, etc.],

et les réponses des autorités locales, des résidents locaux (réponses construites souvent sur les présomptions issues d’expériences antérieures avec les migrants et minorités ethniques).

Pour illustrer comment cette « Super diversité » comme phénomène contemporain peut s’identifier et permettre l’élaboration des politiques adéquates, Vetovec prend le cas de la « Super diversité » britannique, et l’analyse.

 

Etude de cas : la « Super diversité » britannique

Pourquoi le cas britannique ? Vertovec considère qu’il est représentatif des processus de diversification, tendances, caractéristiques de la diversité dans de nombreux pays d’accueil des migrants.

En se penchant sur ce cas précis, Vertovec note trois caractéristiques importantes :

a) c’est selon l’auteur la plus remarquable des caractéristiques de la nouvelle migration, il s’agit de la multiplicité des pays d’origine des migrants. Avant, dans les années 1950 et jusqu’à la fin des années 1990, le « lien historique » (colonial ou de post-colonialisme) entre les pays d’origine des migrants et les pays d’accueil expliquait leur choix de destination (exemple : les migrants maghrébins en général au vu du lien colonial ou postcolonial avec la France choisissaient cette dernière comme destination, les populations des Indes britanniques choisissaient le Royaume-Uni, etc.). Or, selon l’auteur, de nos jours, les pays d’accueil n’entretiennent souvent aucun lien historique avec les migrants (exemple : les migrants maghrébins et le Canada, etc.). La nouvelle diversité n’est donc pas nécessairement ou automatiquement issue des anciennes colonies.

2) Les canaux de migration et les statuts d’immigration impliquent l’existence d’axes socioculturels de différenciation tels que l’ethnicité, la langue, l’origine nationale, la religion, qui peuvent contribuer au conditionnement des identités des immigrés ou des schémas d’interaction (réseaux sociaux, accès aux services publics, à l’emploi, etc.). Une façon de dire que ce n’est pas parce que l’on est un migrant Arabe que l’on a la même biographie (statut social, statut professionnel, etc.) que tous les Arabes ayant migrés ou en migration dans un pays donné, et que ne pas tenir compte de la spécificité de cette biographie et se contenter de mettre dans une même case tous les Arabes parce que du fait de l’ethnicité (de leur appartenance identitaire ethnique) l’identité ethnique) constitue un problème (les approches centrées sur l’ethnicité ou autres attributs pris de façon exclusive – exemple : la religion – comme modèle de compréhension et de traitement des communautés minoritaires sont limitées insuffisantes « inadéquates » voire « inappropriées »). L’auteur rappelle que les canaux de migration peuvent souvent dire le statut d’immigration, ce dernier jouant un rôle important dans le regroupement des gens et dans le choix de leur lieu de vie ainsi que cela peut influencer leur autonomie réelle (un migrant irrégulier peut être frappé d’une immobilité sociale économique que ne connait pas le migrant régulier – accès à l’emploi aux services communautaires contrat de travail rémunération survie quotidienne etc.).

3) La différenciation entre les migrants provenant du même pays d’origine. Pour l’auteur, les migrants d’un même pays d’origine peuvent être très différents les uns des autres (religion, appartenance politique, tribale, clanique, linguistique, etc.). Il existe des variations importantes et significatives d’un individu à l’autre ou d’un sous-groupe à l’autre (exemple : les degrés de dévotion religieuse, de loyauté envers la tradition, de pratiques, d’acceptation, d’appropriation, etc.). Cette différenciation entre les migrants recouvre aussi les questions du genre, de l’âge, etc.

De ces trois points principaux, l’auteur en arrive donc à dire que la « Super diversité » est la nouvelle donne, et qu’elle exige des décideurs politiques et des agents publics qu’ils remodèlent leurs outils (socioéconomiques, stratégiques, budgétaires, règlementaires, légaux) afin de les rendre plus efficaces. Puisqu’une prise en considération de cette nouvelle réalité permettrait de renforcer la cohésion communautaire, l’intégration, la gestion des migrations et les identités plurielles.

 

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Concrètement, les politiques devraient revoir leurs structures et leurs modes de gestion de la diversité qui est désormais une « Super diversité ». Cela veut dire : l’organisation de forums sur le partage des expériences et des besoins d’accès aux services, etc. La concertation entre l’autorité publique (locale, nationale) élargie à toutes les associations communautaires (qu’elles soient plus ou moins organisées), car les « grandes » associations communautaires ne sont plus représentatives des groupes ethniques minoritaires (qui sont plus petites, disparates, moins bien organisés ou totalement désorganisés). Les « grandes » associations demeurent essentielles mais doivent être vues comme une partie des groupes et communautés migrantes. Il est donc important d’identifier les partenaires représentatifs de l’ensemble et d’adopter une approche cohérente globale commune des politiques d’inclusion et d’intégration. Ce qui passe selon l’auteur par le fait de « rassembler les informations de base sur la nouvelle diversité ».

L’autre élément important qui devrait être considéré par les politiques selon l’auteur est le transnationalisme.

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Le transnationalisme, quelles implications pour l’intégration des migrants et de la diversité culturelle ?

Pour Vertovec, le transnationalisme est un fait (incontournable). Les liens transfrontaliers et nationaux maintenus par les migrants est une composante de la mondialisation. Sur ce point, nous disons que le transnationalisme est un élément indissociable de la figure du migrant, il dit l’attachement à un milieu de départ et la duplicité voire la multiplicité de son identité individuelle. Etre migrant, c’est nécessairement selon notre opinion être transnational, même si cette situation peut être pour le milieu d’accueil l’expression d’une non-intégration dans le sens assimilationniste du terme (rupture totale avec ses origines pour épouser et se fondre dans la société d’accueil), ou d’un manque de loyauté (cela implique de demander à des individus de choisir entre où ils sont et où ils viennent, or cela reviendrait à leur demander de tuer une partie d’eux, exigence que nous trouvons somme toute inhumaine).

L’auteur considère quant à lui que le transnationalisme soutient la préservation des pratiques culturellement distinctes et des identités diasporiques, ce qui est inhérent au modèle multiculturel conventionnel. Ce transnationalisme dans cette perspective comme mentionné précédemment pour l’auteur ne signifie pas que les migrants ne s’intègrent pas ou ne sont pas suffisamment intégrés dans leur société d’accueil. De plus, pour Vertovec, nombre d’études universitaires ont montré que ces liens transnationaux ont généralement un impact positif sur les processus d’intégration (sur le plan de l’adaptation). Nous croyons effectivement que le fait de maintenir les liens transnationaux comblent le sentiment de solitude, les souffrances liées au déracinement, constitue un soutien tout au moins psychologique important pour les migrants, ayant souvent l’impression d’être ailleurs et là-bas en même temps. Les liens transnationaux comble relativement un vide, attenue relativement le vertige provoqué par la présence en une terre inconnue, etc., bref d’après notre opinion ils sont cruciaux.

Avec cette nouvelle diversité et ses particularités, est-ce que le modèle multiculturel conventionnel est-il encore pertinent ou est-ce qu’il ne faudrait pas comme le laisse entendre le discours public actuel penser un modèle post-multiculturel ?

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Le post-multiculturalisme ( ?)

Si le multiculturalisme est un terme associé à la « désintégration sociale », perçu comme une « réticence supposée des migrants » à s’intégrer à leur société d’accueil, alors pour l’auteur on comprend mieux les mesures coercitives (exemple : cours de citoyenneté obligatoire, tests pour les migrants, acquisition de connaissances sur le civisme national, les normes et valeurs culturelles dominantes, etc.) de plus en plus adoptées par les gouvernements et visant à favoriser la cohésion communautaire, une identité nationale, et des processus d’intégration (qui nous paraissent inspirés de la doctrine assimilationniste). Dans ce modèle post-multiculturel, le migrant doit démontrer qu’il est acceptable (exigences linguistiques, une santé de fer, une bonne moralité, etc.) et pas dangereux. C’est selon l’auteur tous ces éléments (-clés) qui constituent le post-multiculturalisme. Ces éléments (mesures) résolvent-ils le problème de la mobilité (hormis dans le domaine de la langue) des migrants à l’intérieur des sociétés d’accueil (à l’instar de la mobilité socioéconomique) ? La question reste ouverte.

Ce qui semble être moins incertain c’est le fait que le modèle multiculturel tel que l’on le conçoit aujourd’hui ne signifie pas l’auteur le simple retour à l’assimilation (ou tout au moins comme pratiquée dans la première moitié du XXe siècle). Il signifie davantage l’emphase mise sur la conformité, la cohésion, l’identité nationale et le maintien des valeurs culturelles du groupe ethnique dominant. Ainsi, les politiques post-multiculturalistes combinant une forte identité et des valeurs dites communes, la reconnaissance des différences culturelles. Le modèle post-multiculturel vise à reconnaitre les différences culturelles et à contenir ou éviter la fragmentation (hiérarchique) de la société.

Il y a dans ce modèle une quête d’une fusion des agendas de gauche (célébrer la diversité, favoriser le capital social, réduire les inégalités socioéconomiques, etc.) et de droite (promotion de l’identité nationale, marginalisation ou élimination de la concurrence des identités et des valeurs, limitation de la nouvelle immigration présumée être une source de division, etc.). Le modèle que l’on veut postérieur au multiculturalisme conventionnel est en fin de compte une « gamme de cultures » dans lequel la volonté de renforcer le sentiment d’appartenance commune est fortement affirmée.

Notre opinion est que ce modèle post-multiculturel s’il n’a pas l’intransigeance du modèle assimilationniste en est au fond une version plus ou moins soft. L’équilibrisme qu’il semble pratiqué entre des intérêts idéologiques (gauche / droite) dans les faits est une droitisation hard. Et il nous est difficile de voir comment il pourrait éventuellement diminuer la discrimination ethnique raciale ou religieuse, les actes de racisme, l’apartheid invisible et la ségrégation indéniable touchant les minorités ethnoculturelles. Il est une réponse qui sécurise la majorité ethnoculturelle tout en gardant les minorités (malgré le tokénisme observé) toujours dans des vies parallèles.

 

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En conclusion, Vertovec affirme que le multiculturalisme n’est pas mort. Il doit être amendé (surtout en présence du phénomène de la « Super diversité » : tenir compte des affiliations plurielles des migrants par exemple). Et que même s’il est le (nouveau) « N word » [Nigga word] auquel les politiques ne veulent plus être associés (sauf peut-être au Canada [et encore, peut-être pas pour longtemps]), les sondages d’opinion (en 2007) en Europe montrent que malgré la rhétorique anti multiculturaliste le respect de la diversité reste une exigence populaire et que les populations (européennes) considèrent une telle diversité comme enrichissante pour la vie culturelle du pays. L’auteur trouve que la cohésion sociale et l’identité nationale peuvent coexister dans la sphère publique en valorisant la diversité (assurer la représentation des communautés ethniques minoritaires), ce qui donnerait un plus grand sens au cosmopolitisme.

Nous croyons que l’auteur fait preuve de beaucoup d’optimisme et de générosité (pour ne pas dire d’aveuglement volontaire) lorsqu’il prend pour acquis en se fondant sur un sondage que l’opinion publique européenne est réellement ouverte à la diversité. Si l’article date de 2010, près d’une décennie plus tard il est plus facile d’invalider cette assertion en observant la montée des nationalismes et populismes anti migrants en Europe (tant comme nouveaux partis plus ou moins d’extrême-droite que de la ratification ou de l’appropriation des thématiques propres à la droite néo nazi ou xénophobes par les partis dits traditionnels de gauche et de droite). Si par le passé, la revendication de l’opinion publique comme ouverte, sensible à la diversité, convaincue par l’égalité des tous et le traitement de chacun dans sa dignité et sa différence, n’a pas expliqué l’apartheid invisible dont de telles minorités sont victimes, en 2018 cette revendication ne vaut tripette. Nous croyons que le multiculturalisme vit ses derniers moments, il est mort dans certains pays et va mourir dans d’autres à plus ou moins moyen terme. Le retour à l’assimilation est fracassant. Ce qui ne laisse présager rien de rassurant pour le vivre-ensemble.

 

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