Plaidoyer pour la mondialisation, de Jagdish Bhagwati

by dave

« Ainsi, selon la formulation de Braud, la mondialisation a comme dénudé l’hypertrophie, la délégitimation et la déterritorialisation de l’État. Morales-Gomez considère que la globalisation de l’économie constitue seulement un aspect d’un phénomène plus vaste. De la sorte, l’expression économique doit être prise comme l’une des dimensions du changement global qui affecte le développement social et humain d’aujourd’hui. En ce sens, la globalisation constitue « un phénomène complexe où confluent des facteurs économiques, politiques, sociaux et culturels en interaction à l’échelle mondiale grâce à l’expansion du savoir, de l’information, du commerce et de la technologie au-delà des frontières géographiques et des pôles de l’activité économique… ». La mondialisation n’est donc pas un phénomène facile à caractériser de façon exhaustive. Elle est un concept polysémique qui couvre une réalité polymorphe que chaque champ disciplinaire essaie de traduire de façon idiosyncrasique. » 

– Michel, L. & Su, Z. (1998). « Analyse critique de la mondialisation: tendances et doctrine (Note) ». Études internationales, 29(4), p. 913

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Assis confortablement au milieu du sérail à Davos, en regardant George Soros s’agacer de l’existence de ces drôles de jeunes « désenchantés » – héritiers de l’anticapitalisme de leurs pères (ces « personnes âgées » « communistes » « marxistes » « prisonniers d’une nostalgie pour leurs rêves évanouis »), Bhagwati prend sa belle plume d’intellectuel convaincu en vieillissant des vertus du néolibéralisme (« Pour ma génération […] le modèle de soviétique constituait une alternative séduisante », ce qui était une « terrible erreur de jugement » – p. 42 ; car aujourd’hui le capitalisme est perçu « comme un système qui peut paradoxalement détruire les privilèges et créer des opportunités »), plonge ladite plume dans l’encrier du libre échangisme (lire le dossier du Monde diplomatique dans « Manière de voir », juin-juillet 2015) et nous propose une réflexion d’économiste pro-capitalisme moral (la question centrale n’étant pas aujourd’hui de se demander « marchés ou pas marchés ? » mais « de définir le lieu où les limites aux marchés doivent être tracées », p. 48) dans un style oscillant entre le sarcasme très appuyé et la condescendance (« ces » jeunes qui manifestent pollués par les pensées d’intellectuels de gauche ou post colonialistes « ne possèdent souvent pas la formation intellectuelle qui leur permettrait de faire face à leur angoisse » et ne comprennent pas toujours pourquoi ils manifestent, p. 46), voire le mépris (Che Guevara, dieu mort comme celui de Nietzsche, figure déifiée par « ces » jeunes qui attendent dans un quasi état de transe (évangéliste) que Dieu-Guevara ressuscite comme le Christ d’entre les morts).

Réflexion qui nous dit quoi au fond ? L’anti-mondialisation est un délire presque sans raison d’être puisque la mondialisation capitaliste malgré ses quelques défauts (et encore, au fond il n’en a pas tant que ça – Madoff n’est pas le produit de Wall Street, p. 16) a beaucoup plus apporté à l’humanité que ses idéologies concurrentes.

La mondialisation (capitaliste néolibérale) est ainsi « socialement, et non pas seulement économiquement, salutaire » (p. 55), c’est un « bienfait, mais un bienfait insuffisant » (p. 59) – notamment à cause de ce dirigisme excessif (à l’instar des « thérapies de choc » que sont les réformes envisagées après la crise financière et économique de 2008, il est important selon Bhagwati d’avoir un « pilotage prudent » à une vitesse « optimale » c’est-à-dire que si faire disparaître les droits douaniers reste un objectif il faut le faire progressivement, or nous ne discuterons pas ici des effets néfastes de ce libre échangisme sur le tissu économique local des pays du Sud) qui empêche le capitalisme de remplir toutes ses promesses de prospérité économique de justice sociale (et disons- le de paix et d’amour dans le monde), nous sommes tentés de répondre : Amen. Amen, pasteur Bhagwati !

Ce qui est fort avec les économistes, c’est que sur la base de données et de statistiques ou d’instruments de mesure (dont le choix est tout sauf neutre, et qui sont assez discutables) l’on peut dire n’importe quoi de façon très intelligente.

L’on peut faire croire (à coup de chiffres ou d’arguments économiques) à un individu de la classe moyenne qu’il n’est pas pauvre alors qu’il vit dans une situation de pauvreté (cf. la definition d’Appadurai de la pauvreté : « Poverty is many things, all of them bad. It is material deprivation and desperation. It is lack of security and dignity. It is exposure to risk and high costs for thin comforts. It is inequality materialized. [.. ;] The poor are […] partly defined by official measures […] » – Appadurai, 2013, The Future as Cultural Fact, chap. 9 – « The Capacity to Aspire », p. 184), et que tout ça c’est dans sa tête.

L’on peut dire qu’un tel individu est susceptible de nourrir une famille avec deux ados grâce à un budget hebdomadaire de 75 dollars, etc.

Sauf que les chiffres, les données, les statistiques sont comme tout le reste, ils ne disent qu’une partie de la réalité (cf. Stiglitz et sa critique de la mondialisation néolibérale, ou lire Dostaler sur la critique de Stiglitz).

De l’autre côté, pasteur Bhagwati comme le très « progressiste » Soros comprend anti-mondialisation quand il est question d’une alter-mondialisation. On parle de la possibilité d’un autre monde en dehors des principes capitalistes. C’est pratiquement un dialogue de sourds.

Mais le pasteur Bhagwati tout vieillissant soit-il, à de jeunes héritiers qui sont prêts à prendre la relève à prêcher les Écritures Saintes néolibérales. Ceux-là sont sans doute mieux éduqués que les autres, ils savent ce qu’ils font.

Dave, jeune désenchanté, à Porto Alegre.

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« L’approche par les capabilités (ou capacités selon la terminologie utilisée) trouve ses fondements au début des années 1980 dans un contexte d’explosion de la dette des pays du Sud. Initiée par Amartya Sen, économiste indien et prix Nobel d’économie en 1998, cette approche a pour ambition de proposer un cadre conceptuel alternatif à l’approche orthodoxe de la pauvreté basée sur le revenu. […] 

Est donc pauvre un individu qui ne possède pas la liberté d’accomplir l’ensemble des fonctionnements qu’il valorise. Il se peut qu’un individu possède un revenu décent mais qu’il ne soit pas en mesure, pour des raisons d’absence de liberté, de la transformer en moyens d’atteindre un niveau minimal de bien-être. Le revenu ne constitue plus qu’un élément parmi d’autres du bien-être individuel. » 

– Bertin, Alexandre. « La pauvreté comme privation de capabilités », Regards croisés sur l’économie, vol. 4, no. 2, 2008, pp. 43-45.

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« Sen reconnaît que la « capabilité » ou la liberté d’entreprendre peut être très différente selon les personnes. Il n’est pas égalitariste au sens traditionnel du terme : le problème de l’équité se pose sur un fonds de différences entre individus. Ces différences viennent de l’hétérogénéité humaine (psychologie, éducation, capital social, richesse) mais aussi des ouvertures que permet l’environnement social et naturel (isolement, sécurité physique, proximité des marchés, des infrastructures publiques, etc.). Il propose donc une définition multidimensionnelle de la pauvreté, à la fois individuelle et sociale, à partir de laquelle il cherche à identifier les critères d’équité sur lesquels fonder une société éthiquement satisfaisante. »

– Jacquet, P, et al. « Amartya Sen, la pauvreté comme absence de capacité », Revue Projet, vol. 280, no. 3, 2004, pp. 72-77.

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« La mondialisation libérale favorise la concentration des pouvoirs économiques entre les mains des multinationales et retire aux différents peuples la maîtrise de leurs évolutions. La mondialisation libérale est une utopie négative, un discours idéologique, celui du marché auto-régulateur, alors même que dans bien des cas il s’agit d’une fiction. C’est ainsi que bien des prix « mondiaux » de produits agricoles, loin d’être le résultat d’une confrontation d’une offre et d’une demande sur un marché auto-régulateur sont abondamment subventionnés par les États de pays riches. »

– Roustang, Guy. « Mondialisation et économie solidaire », Hermès, La Revue, vol. 36, no. 2, 2003, pp. 175-182.

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« Rejoindre l’économie mondiale ne se limite plus à démanteler les obstacles aux échanges et aux investissements. Les pays doivent désormais satisfaire à une longue liste de conditions d’admission, allant d’une nouvelle réglementation en matière de brevets à des normes bancaires plus rigoureuses. Pour que les pays en développement puissent, comme le veut le cliché, maximiser les gains et minimiser les risques de la participation à l’économie internationale, les apôtres de l’intégration économique prescrivent des réformes institutionnelles globales que les pays développés d’aujourd’hui ont mis des générations à accomplir. L’intégration mondiale tend ainsi à se substituer, dans tous les domaines de l’action politique, à une véritable stratégie du développement.

Cette tendance est néfaste pour les pauvres de la planète. Le nouveau mot d’ordre de l’intégration dans l’économie mondiale repose sur des bases empiriques incertaines et elle dénature gravement les priorités des décideurs politiques.

En privilégiant l’intégration internationale, les gouvernements des pays pauvres détournent des ressources humaines, des capacités administratives et un capital politique de priorités plus urgentes pour le développement comme l’éducation, la santé publique, les capacités industrielles et la cohésion sociale. Ils sapent également les institutions démocratiques naissantes en éliminant du débat public le choix d’une stratégie de développement.

Les marchés mondiaux sont une source de technologie et de capital : il serait stupide pour les pays en développement de ne pas exploiter ces opportunités.

Mais la globalisation ne constitue pas un raccourci pour le développement. Les stratégies efficaces de croissance économique ont toujours requis un dosage judicieux de pratiques importées et d’innovations locales. Le défaut le plus rédhibitoire de la foi intégrationniste est qu’elle empêche une réflexion sérieuse et ruine les efforts allant dans ce sens. »

– Rodrik, Dani. « Le commerce des illusions », Reflets et perspectives de la vie économique, vol. tome xli, no. 2, 2002, pp. 41-51.

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« « Aujourd’hui, la mondialisation, ça ne marche pas. Ça ne marche pas pour les pauvres du monde. Ça ne marche pas pour l’environnement. Ça ne marche pas pour la stabilité de l’économie mondiale ». Est-ce encore un discours de militant « antimondialisation » ? « 

– Joseph E. Stiglitz, La Grande désillusion, 2002, (Globalization and Its Discontents), 324 pages. 

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« Aux USA et dans d’autres pays avancés, la désillusion suscitée par la mondialisation alimente depuis quelques temps une vague de populisme, sous la houlette de politiciens qui déclarent que le système est inéquitable à l’égard de leur pays. Ainsi Donald Trump prétend que les négociateurs américains sur le commerce se sont fait manipuler par ceux du Mexique et de la Chine.

Pourquoi la mondialisation qui devait bénéficier à tous, aussi bien dans les pays développés que dans les pays en développement, est-elle maintenant dénoncée presque partout ? Comment un accord commercial peut-il être désavantageux pour toutes les parties signataires ? »

– Mondialisation du mécontentementStiglitz, 2017. 

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« Bien des dirigeants libéraux estiment que les succès économiques doivent être attribués au libre échange, dont le non-respect expliquerait échecs et retards. C’est là un mythe qui a pris naissance au XVIIIe siècle et qui a accompagné la première comme l’actuelle phase de mondialisation…« 

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« Pour comprendre l’imposture de ce discours, il faut d’abord démonter ses présupposés :

• Le premier, qui fonde tous les autres, est que l’ouverture totale des marchés, le libre-échangisme sans limites, serait bénéfique à tous, pays et populations pauvres et riches. Les pays non industrialisés, mais qui voudraient le devenir, auraient, nous dit-on, tout à gagner à abaisser leurs barrières tarifaires aux produits industriels et aux services fournis par des firmes transnationales du Nord dont la productivité est sans commune mesure avec celle des entreprises locales.

Ce n’est pas seulement le simple bon sens qui invalide une telle allégation, c’est aussi l’expérience. Les pays les plus fréquemment cités comme des « success stories » en la matière (la Corée, Taïwan) ont fait exactement l’inverse : ils ont bâti leur industrialisation sur la protection de leur marché intérieur, de manière à permettre à leurs industries naissantes de ne pas être étouffées dans l’œuf.

• Le deuxième est qu’il existerait un marché mondial des produits agricoles. C’est faux : plus de 90 % des produits agricoles sont consommés sur place. Seuls moins de 10 % sont exportés, pour une bonne part dans des conditions en totale violation des principes libre-échangistes. Aussi bien l’Union européenne (UE), via la politique agricole commune (PAC), que les Etats-Unis subventionnent massivement leurs exportations dans ce domaine, causant la ruine des petits producteurs des pays du Sud, en particulier des cotonniers d’Afrique de l’Ouest.

• Le troisième est la confusion délibérément entretenue quant à l’accès des produits agricoles des pays du Sud aux marchés développés. On nous présente cet accès comme un facteur de développement, d’où l’hypocrite désignation du Cycle de Doha. De quel accès s’agit-il ? Non pas des produits de l’agriculture paysanne, destinés à la consommation familiale ou locale, mais bien de ceux de la grande agriculture productiviste, de l’agro-business. Cette dernière ne change pas de nature au motif qu’elle serait de nationalité brésilienne ou argentine, surtout quand on sait qu’elle est souvent entre les mains de transnationales américaines ou européennes implantées sur place.

• La quatrième est la référence constante des médias, notamment économiques et financiers, aux gouvernements des pays du Sud pour tenter de culpabiliser les opposants au libre-échange. Or nombre de ces gouvernements, celui du Brésil en tête, lorsqu’ils s’expriment à l’OMC, sont les porte-parole non pas des intérêts de leurs petits paysans, mais de ceux de l’agro-business. Ces gouvernements réclament à juste titre la suppression totale des subventions aux exportations, acquise pour 2013, mais, dans une logique strictement libérale, ils s’opposent aux revendications de sécurité et de souveraineté alimentaires, donc de protection aux importations, que défendent les organisations paysannes du Nord comme du Sud regroupées dans La Via Campesina. »

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