Place des Arts

Bande sonore : Les deux guitares – Opa Tsupa.

Hier, je veux dire il y a deux trois mois, j’ai rencontré un guitariste jouant du jazz manouche avec une clarinette. Le monsieur était assis devant la bien nommée Place-des-Arts, et se baladait d’un bout à l’autre des cordes, en appuyant sur les touches de l’instrument de musique à vent, en une  respiration aussi rythmique qu’un souffle chaud un soir de légèreté. Concerto pour clarinette en La majeur, K. 622 de Mozart rencontrant le Concerto pour clarinette numéro un et deux de Weber, le tout dans une atmosphère gitane. J’étais quelque part en Andalousie, j’étais avec Benny Goodman, David Krakauer, tombés amoureux de la vie, accompagnant le jupon libre de la Señorita – que je ne saurais décrire autrement que par les mots de Cocteau dans son Foyer des artistes : « La noblesse des robes gitanes qui plonge dans la nuit des temps » – dansant avec l’instant présent ; le jupon s’envolait, les cheveux bruns comme les flammes du brasier autour duquel les artistes bohèmes rendaient hommage à la joie de vivre.

Artistes aux poches trouées, artistes comme le peignait Aznavour déjà en 1965 passaient des nuits blanches à dessiner le galbe d’une hanche et qui miséreux, le ventre creux, mangeant un jour sur deux, ne cessaient d’y croire. « Tu es jolie ». La gitane danse avec la joie de vivre ; les artistes bohèmes assis, récitant des vers qui ne se lisent qu’en y prêtant l’oreille, en se laissant porter des poésies jaillissant d’instruments aussi fous qu’une liberté et aussi chauds qu’un poêle, épuisés par l’existence mais ravis d’oublier l’hiver, emplissent le vide de couleurs de feu de lumière. « Fallait-il que l’on s’aime / Et que l’on aime la vie », tout en sonorités qui accrochent des lilas sur les cœurs qui tendent l’oreille. Le monsieur jouait de la clarinette comme jamais sans doute personne ne l’aura fait.

En traversant la rue, il m’a interpellé du regard, je ne l’ai pas évité, je n’ai pas fait semblant de ne pas le voir, j’ai plongé dans ses yeux et son sourire et ils m’ont stoppé net. Planté devant lui, il a joué quelques notes colorées qui m’ont envoyé ailleurs, dans un autre espace-temps, dans une autre dimension, c’était l’automne en Andalousie, c’était la vie, c’était le souffle, c’était la gitane, le cadavre que j’étais ressuscitait d’entre les morts. Il avait le regard qui me faisait oublier l’hiver prochain, le froid de cette soirée montréalaise, il avait cette balade insensée sur des cordes guitare timides fragiles délicates qui me semblait impossible pour une clarinette, avec rien avec rien du tout il rendait l’impossible possible. Le bonheur, le mien, inattendu, invraisemblable, était dans le rien du tout. J’étais planté là devant le monsieur et sa clarinette qui jouait à me rendre heureux, à me faire pleurer. Quelle connerie la beauté de la vie.

Il a fini son air dans une envolée I Fall in Love Too Easily de Chet Baker sortant de la respiration tzigane de Django Reinhardt, j’ignorais qu’une clarinette pouvait faire ça, il a jeté sur moi un regard malicieux et complice, presque un clin d’œil : « Tout est possible mon ami ». J’ai fait silence.

À la fin, j’ai fouillé dans mes poches crevées en quête de piastres, le monsieur a fait « Non » de la main, ce moment il me l’offrait. Gratis. Cela venait de quelque part en dehors du monde réel. Au-delà de ce qui se conçoit aujourd’hui. Dans une autre dimension. Je ne sais pas pourquoi, mais je me suis assis près de lui. Posture de Bouddha près de l’artiste bohème, dieu tzigane et gitan, autour du brasier invisible, j’ai fermé les yeux, l’artiste mozartien wébérien et tous les autres a offert à la foule de passants anonymes un peu de tout le bonheur qu’il avait dans les tripes, les passants ont tendu l’oreille et ce soir froid quand ils souriront aux autres il y aura un peu de bohème. Ce qui sera aussi chaleureux qu’un poêle.

 

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« C’était ta copine tout à l’heure ? », le monsieur ne joue plus, il s’est tourné vers moi, acolyte bien taiseux le cul sur les pavés. « Non, une connaissance… » « Ah, vous aviez l’air d’être un couple, d’être amoureux ». J’ai souri. « Je suis amoureux de la plupart des gens que je rencontre, de tous ces cœurs si.., je n’ai pas de mots pour le dire… C’est étrange je sais, mais je ne peux m’en empêcher ». Le monsieur a ri. « Je te comprends. Quand j’avais ton âge, j’étais amoureux de plusieurs personnes. Aujourd’hui encore, je le suis. Ceux qui viennent, ceux qui passent, ceux qui s’évanouissent, je les aime et je n’oublie pas. » Les ombres recouvrent Montréal, il fait noir, il n’est pas encore dix-huit heures, c’est comme s’il était minuit, les passants entrent et sortent de la Place-des-Arts, nous jettent des regards de curiosité, et passent à autre chose.  « Oui, c’est effectivement ça. » Le monsieur pose la main sur moi et sourit. J’ai l’impression qu’il parle à son fils ou à une version plus jeune de lui, l’impression d’être lui il y a trente ans. Sa main déposée sur moi me fait un bien fou, c’est un peu comme s’il me rendait normal. « Que veux-tu que je te joue ? » « Je ne sais pas, que sens-tu toi ? » Le monsieur me regarde comme s’il inspectait mon âme, après de très longues secondes en apnée en moi il me dit : « Tu connais Les deux guitares de Opa Tsupa ? » Je manque d’avoir un infarctus. « Oui ! Je l’écoutais tout à l’heure ! » « Good ! » Le monsieur prend son instrument et joue la version clarinette des Deux guitares. Certaines passantes s’arrêtent, se tiennent dans les bras, se regardent tendrement, la ville est obscure mais il y a des lumières, la ville est froide mais il y a de la chaleur. Un brasier invisible.

Hier, je veux dire il y a deux trois mois, j’ai rencontré un guitariste qui jouait de la clarinette, j’ai rencontré un violoniste qui jouait de la clarinette, j’ai rencontré un artiste bohème devant la Place-des-Arts qui ressemblait tant à La Bohème d’Aznavour. J’ai été il y a quelques mois en Andalousie en étant à Montréal, assis devant la Place-des-Arts.

Pendant des semaines, je me suis demandé comment écrire cette rencontre, face à la page blanche il n’y avait pas d’angoisse seulement un tumulte d’émotions qui avait l’effet de me paralyser. Comment dire en ordonnançant en disciplinant en trouvant les mots et expressions justes du ressenti, je n’ai pas pu, su, écrire un seul mot.

Ce matin, je suis passé par la Place-des-Arts, le monsieur n’y était pas.

Je suis passé devant la Place-des-Arts chaque jour des dernières semaines, et le monsieur n’y était plus.

J’ai pensé à ces dernières paroles quand nous nous sommes quittés : « Tu sais, avant, il y a plus de dix ans, je jouais devant l’Uqam, il y avait un professeur de l’université qui venait me voir. Un jour, il m’a dit qu’il avait vécu dans un endroit en Asie et que là-bas les vieux quittaient la communauté à un certain âge et allaient mourir dans la forêt. Ils avaient tout donné, et ils s’en allaient. »

Bande sonore : Kokoroko – Abusey Junction.

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