Übermensch

Bande sonore : op. 30 – Richard Strauss.

« Saisis ta nature surhumaine, toi, misérable ver de terre ! Il est là ton châtiment, deviens et transfigure, elle est là ta malédiction, misérable ver de terre ! » Ainsi parla Zara. L’inscription se lisait sur le fronton du magasin-temple. Émilie n’y prêta aucune attention, elle entra. Dans ce lieu de pèlerinage, haut-lieu d’une religion monothéiste, elle se mit à faire ses emplettes. Des sous-dieux en babioles, des étoffes de sous-divinités, des parures de sous-saints, Émilie remplit son sac, ce soir elle voulait être surhumaine pour son rencard avec Christopher qui lui était passé par-là en matinée motivé par le même besoin qu’Émilie. Les deux dîneront d’éclat, il y aura beaucoup de lumière, des bougies et des étoiles, habillés de sous-divinités, et discutant de leurs sentiments partagés dans une langue monothéique – celle de l’amour. Ils s’aimeront, avec les regards, avec leurs corps, une nuit d’éclat, une passion surhumaine, sous les yeux attendris d’une voûte céleste protectrice.

En attendant, Émilie poursuit son pèlerinage, passe par les allées du magasin-temple, examine les étoffes, caresse les babioles, essaie les parures, fait déborder son sac. A un moment, elle est frappée par le visage qui apparaît dans un des miroirs du temple. Nul ne sait comment ni pourquoi, le reflet d’elle est dans une nudité malaisante, Émilie figée examine ce qu’elle voit, un corps sans rien, pas de chair, pas d’os, une tête biscornue, des dents vampire, des yeux écarlates, un nez tranché. Elle lâche son sac, celui-ci tombe comme une pomme pourrie sur le sol en marbre, son contenu se déverse en mer rouge, les étoffes les babioles les parures sont des cadavres flottant sur cette mer qui ne cesse de s’étendre sur toute la surface du temple. Émilie ne comprend pas ce qui lui arrive, son reflet est une silhouette chthonienne, nue, sans corps, et une tête monstrueuse. Le cri qu’elle lâche résonne en plusieurs échos dans le temple, ceux qui fréquentent le haut-lieu ne l’entendent pas, c’est comme si elle n’existait même pas. Émilie ne se rend pas encore compte, elle hurle mais quelqu’un a coupé le son, le silence en ondes de choc parcourt le temple, personne n’écoute.

 

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Christopher se prépare pour le dîner, passe sur lui les étoffes achetées au temple, porte les parures, caresse les babioles, il s’admire dans le miroir de sa chambre, l’éclat de sa nature surhumaine a transfiguré le misérable ver de terre, Christopher est devenu, et il apprécie ce châtiment, cette malédiction, Émilie en sera tout à l’heure éblouie. A un moment, il constate que quelque chose d’étrange lui arrive. Son reflet dans le miroir n’est plus le même. Un visage en pleine métamorphose, un corps qui est dépouillé de sa chair et de ses os, une nudité spectrale, Christopher figé comme une statue de sel devant cette image monstrueuse de lui, tête biscornue, dents vampire, yeux écarlates, nez tranché. Il lâche les babioles qui tombent comme la foudre frappe la terre, les babioles explosent en milliers de diamants qui brûlent le plancher de sa salle de bain. Le feu dévore l’espace et s’étend à toute la surface. Christopher ne comprend pas ce qui lui arrive, son reflet est une silhouette chthonienne, une abomination, il a envie de vomir mais se rend vite compte qu’il n’a plus de bouche.

Ce soir, Émilie et Christopher n’ont pas dîné d’éclat. Il n’y avait pas beaucoup de lumière malgré les bougies. Ils n’étaient pas habillés de sous-divinités, et ne se sont rien dit. A un moment, ils se sont regardés ; et dans une passion surhumaine, sous une voûte céleste aux yeux crevés, sans étoiles, cédant à leur nature sur-animale, se sont dévorés.

 

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« Saisis ta nature sur-animale, toi, misérable surhumain ! Il est là ton châtiment, deviens et baise la terre, elle est là ta malédiction, misérable surhumain ! » Ainsi ne parla Zara.

Bande sonore : Symphony No. 4 in E-flat major – Anton Bruckner.

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