Vive la colère

The Atlantic en janvier dernier s’est posé la question toute rouge de savoir : « Why Are we so Angry ? ». La question posée sur une couverture écarlate (bien évidemment), avec le visage très minimaliste d’un être pas content du tout, la gueule ouverte qui est en fait les états-unis. Le numéro janvier-février 2019 du magazine américain s’articule autour du « The Untold Story of American Rage – And Where It’s Taking Us ». Le contexte est le trumpisme (encore une fois, bien évidemment, et The Atlantic est loin d’être le Breitbart – en tout euphémisme). La situation est une société étatsunienne en colère, furieuse, rageuse, Trump n’a pas arrangé les choses (et manifestement ne fait rien pour arranger les choses). Et l’article de Charles Duhigg dont le titre fait la couverture nous apprend en quoi la colère n’est pas une si mauvaise chose. Un message plus ou moins explicite adressé à tous ceux et celles qui vocifèrent, se mobilisent, contre le Grand blond à la Maison blanche.

 

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La colère est selon Duhigg une des formes de communications les plus denses (ou intenses, fortes) ; et que cette forme de communication transmet plus d’information, plus rapidement, que la plupart des autres types d’émotion. Pour l’auteur, la colère a toujours été une part de l’humanité, de notre humanité, et je dirais que la colère est une des expressions de notre humanité parce que ce sentiment (ou cet état) dit que l’on ressent quelque chose, que l’évènement déclencheur vient nous chercher, qu’il touche quelque chose d’humain en nous. En ce sens, contrairement à ce que l’on a aujourd’hui l’habitude de vouloir imposer comme norme aux individus, être en colère est tout à fait sain, normal. La norme dont je parle est celle qui fait comprendre qu’être en colère, le manifester, n’est pas normal, sain, civilisé. Il n’y a rien de pathologique à la colère, il n’y a rien d’anormal à la colère (puisqu’elle fait partie de notre humanité), et être en colère n’implique pas automatiquement que l’on est un barbare, un sauvage, un primitif. Le contrôle des émotions ne signifie pas être de marbre, cela signifie ne pas se laisser emporter dans le « trop », ne pas être excessif. Savoir garder une certaine maîtrise de soi (maîtrise extérieure) alors que l’on vit une éruption ou un tumulte intérieur.

Le contrôle de soi est une discipline de soi, et quelques fois il faut savoir ne plus être en contrôle pour montrer l’humanité qui bouillonne en nous, quelques fois la colère nous humanise, les gens se rendent compte qu’au fond malgré votre flegme presque robotique ou cadavérique vous avez un cœur comme tout le monde – ce qui n’est pas si mal, je crois. La question est : dans quelle situation il faut lâcher les fauves de la colère ? Bonne question, je vous dirais et c’est simplement mon opinion que dans les cas d’atteinte à la dignité par exemple, l’injustice notamment, la déshumanisation ou la chosification de l’être humain, et dans la vie de tous les jours les expériences de mépris. Je veux dire devant ces différentes situations, la retenue est une insulte à la victime (à nous-mêmes si nous sommes la victime), une injure à l’humanité. Mais, il est possible que nous ne soyons pas d’accord, c’est tant mieux, j’aime m’entourer des personnes totalement différentes de moi, nos discussions sont véritablement enrichissantes pour moi.

La colère n’est donc pas toujours un manque de discipline de soi, une expressivité qui dit à quel point l’on est capable de se retenir, car dans certaines situations la discipline de soi dit simplement que l’on n’a pas de cœur. Devant certaines situations, garder son sang-froid relève de l’animal (à sang froid), du mort. Quelques fois, il faut savoir s’emporter pour montrer et vivre le vivant en nous. C’est dans cette idée que je vous dirais que sans colère il n’y aurait pas ce que nous sommes. Il n’y aurait pas nos droits humains, notre réalisation ou notre matérialisation de l’idée de justice, nos révolutions (et je ne parle pas uniquement de la Révolution française, celle d’Octobre rouge, celle ayant conduit à l’Habeas Corpus, aux indépendances de certains pays, etc.).

C’est la colère bien plus que l’amour ou la zénitude qui est l’énergie qui a alimenté les luttes pour le changement (social, politique, moral, etc.), la transformation (sociale, politique, morale, etc.). Gandhi, Mandela, Luther King Jr., Malcom X, et les Autres, étaient des individus en colère. Chacun d’eux a choisi de différentes façons d’exprimer cette colère, et aujourd’hui nous convenons tous que ce qui fait de nous des personnes civilisées ce n’est pas tant le rejet de la colère, encore moins le refus du conflit, c’est le respect. Le respect de la dignité de chacun. Le respect de la dignité humaine. L’idée d’être civilisé, me semble-t-il, est d’abord une question de respect – c’est-à-dire le souci de ne pas porter atteinte à la dignité de l’Autre. C’est à partir de celle-ci que l’on peut envisager la négociation, la tolérance, etc. Le conflit, je crois, n’est pas la guerre. Le conflit est une opposition d’antagonismes qui rentrent en confrontation (directement ou indirectement, explicitement ou implicitement, ouvert ou larvé). La guerre, c’est le conflit qui dégénère, en négation de l’Autre comme dignité (humaine). La guerre, c’est l’Autre comme chose. Le conflit, c’est l’Autre comme personne à laquelle on s’oppose au point d’en arriver à la lutte (ou une espèce de lutte). Du moins, c’est ce que je crois. Pour l’instant.

 

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Pour revenir à Duhigg, les épisodes de colère ne se terminent pas nécessairement en de « blowouts fights ». Ils n’empirent pas forcément les situations, au contraire ils peuvent même les améliorer en résolvant les tensions. La colère comme forme de communication dit l’existence d’un problème, elle invite à la conversation, et converser c’est un dialogisme qui oblige à écouter et à s’écouter, pour y arriver l’on est contraint d’adopter à la fois une même grammaire que l’Autre et un vocabulaire commun (je veux dire que l’on s’accorde sur le sens donné aux mots, aux expressions, aux idées, aux sentiments, etc.). Comme Duhigg le souligne dans les situations de colère il y a une part de volonté d’exprimer les choses véritablement, il y a un parler-vrai (on se dévoile lorsque l’on exprime sa colère, il y a là une vérité qui est nudité), ça peut sortir tout croche ou adéquatement, mais il faut saisir cette vérité pour en arriver à résoudre la situation. En ce sens, la colère est une opportunité, une opportunité de comprendre, de se réviser ou de réviser, d’amender ou de s’amender, de construire de nouveau ou de reconstruire sur des bases nouvelles.

Les épisodes de colères obligent ainsi ou conduisent la plupart du temps à faire des accommodations mutuelles (réciproques). Le changement ou la transformation vient de cet aspect de la colère. Et comme le mentionne Duhigg certaines relations humaines se sont vues plus renforcer après un épisode de colère. Ainsi, de tous ces points, Duhigg en arrive à dire que la société étatsunienne a toujours été une nation en colère et je dirais de colères. De la révolution aux luttes d’émancipation en passant par les combats actuels (je pense notamment au Black Lives Matter). La colère est une indignation, Hessel n’en dirait pas moins. L’indignation est une protestation qui est lié au sentiment d’injustice, d’affront, d’outrage. L’indignation est un sentiment de colère. Dans le « Indignez-vous ! », il y a avant tout le « Soyez en colère ! ».

La colère permet à ceux qui sont désignés comme fautifs de le reconnaître, et en s’appuyant sur une étude menée par James Averill parue dans l’American Psychologist, Duhigg montre que ceux qui font l’objet de la colère, de la récrimination, finissent souvent par réaliser leurs fautes (d’en prendre conscience) et qu’ils prennent les actions appropriées de rectification ou d’actions conséquentes (par exemple : des excuses, des changements d’attitude, bref tout ce qui peut montrer que l’on accepte le blâme ou que l’on se rend compte de notre faute, etc.).

 

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Une des choses intéressantes de l’article de Duhigg c’est que nous avons tendance selon les études subséquentes à percevoir les personnes qui expriment leur colère comme des personnes compétentes, puissantes et à même d’être des leaders qui pourraient relever des défis (une manière de dire que nous faisons plus confiance à des personnes qui ont exprimé leur colère qu’à ceux qui ont tout gardé en eux et donc ne nous semblent pas vraiment humains). La colère étant une source de motivation nous permettant de prendre en main les tâches difficiles. Nous sommes plus créatifs quand nous sommes en colère parce que comme le souligne Duhigg l’outrage subi, l’affront essuyé, nous aide à trouver des solutions. En ce sens, l’activité mentale d’une personne en colère est similaire selon Dacher Keltner (de la Berkeley Social International Lab) à une personne qui expérimente le bonheur (ou qui vit un moment de bonheur). Pour dire, la colère nous permet de repousser nos limites, ou de redéfinir nos limites.

Trump a été élu sur la colère, Trump a saisi l’importance de la colère (l’importance de sa compréhension) dans la politique (américaine). Et d’une certaine façon Obama. Sauf que ce dernier en saisissant la colère de ce que l’on nomme très archétypalement « l’Américain moyen » en a fait une source d’espoir (« Audacity of Hope » –  le livre qu’il a publié et le discours prononcé lors de la convention démocrate en 2004 qui l’a révélé au grand public, dont le « Yes We Can » constitue la suite, presque logique) comme avant le « I Have A Dream » de Luther King Jr. pour l’Afro-Américain. La réponse « espoir » à la colère permet selon moi deux choses : d’une, de respecter la colère (le non-respect de la colère peut engendrer frustration humiliation et ainsi l’amplifier jusqu’à pousser la personne en colère à une attitude radicale) ; de deux, c’est tenter d’aller au-delà de la colère (en proposant un idéal peut-être dans lequel celui qui est en colère verra son sentiment à la fois considéré et intégré dans la vision d’avenir que l’on voudrait commune). Le « I Have A dream » l’illustre parfaitement, je crois.

Tout ceci demande en effet de transformer la colère en une force. Une force qui ne fasse pas plus de mal que de bien, une force qui permette l’être-avec (c’est-à-dire la compénétration) bien plus que l’être-à-côté (les mondes à part, les solitudes séparées), une force qui crée plus qu’elle ne détruit, une force transformationnelle et méliorative (et bien entendue améliorative). Ce qui est plus facile à dire qu’à faire. J’en conviens, totalement, comme (sans doute) vous.

 

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