Caresse

Bande sonore : Caresse – Slaï.

Hier, Me Jenny Doe m’a appelé : « T’es où! » Jenny est passée à mon appartement montréalais et je n’étais pas là, selon ce que lui a dit mon concierge, Jenny n’était pas contente, elle l’a fait savoir au concierge qui m’a appelé aussitôt après son départ : « Une dame pas sympathique voulait vous joindre, je lui ai dit que vous n’étiez pas à montréal pour la fin de semaine, elle n’a pas apprécié, je souhaitais vous en informer », « Merci Jean. C’est très apprécié. Je vais régler ça. On se voit lundi soir », « Pas de problème ! Bonne fin de semaine Monsieur Dave! » Jenny m’a appelé en hurlant, elle n’était pas contente : « Where the fuck tu es?! » « Chez Frankl, chez les vaches, pourquoi? » « C’est qui Frankl? Anyway j’ai besoin de te voir! » « Ok » « Et?! » « Si tu veux me rejoindre chez Frankl et chez les vaches, ça ne me dérange pas. » « D’accord! » Moins de deux heures plus tard, Me Jenny Doe débarquait chez moi, en pleine campagne, au milieu de nulle part. « C’est un ostie de trou ton affaire! » « Oui. » Jenny m’a regardé comme un « pas bien » puis s’est engouffrée dans la maison sans que je ne lui montre le chemin. Jenny est comme ça, elle prend toujours les devants, c’est sans doute une des choses que j’apprécie chez elle.

A l’intérieur de mon refuge campagnard, Jenny s’est mise à l’aise. En fond sonore, Slaï et son « Caresse » que je me passais en boucle depuis un bout, pensant et rêvassant à ces jeunes années quand le cœur vibrait avant d’entrer dans un coma d’adulte fini et irrécupérable, lisant tous les poèmes des Méditations poétiques d’Alphonse de Lamartine. J’étais sur celui titré « L’isolement », après avoir survécu à celui de « L’enthousiasme ». Jenny a écouté la musique de fond et s’est retournée toute écarlate.

 

Je veux caresser chaque courbe
Chaque forme de ton corps sublimé
Enveloppée toute entière
Par la lumière étrange du jour au lever
Pardonne-moi si j’ai franchi le seuil de ton intimité
Et sens dans mes caresses toute ma reconnaissance
Pour ce que tu m’as donné
On cherche le bonheur à tous les recoins
Ailleurs, dehors, il est forcément loin
Le mien je le cherchais sans trop le voir
Il est dans tes bras et dans ton regard, alors
Je veux caresser chaque courbe
Chaque forme de ton corps sublimé
Enveloppée toute entière
Par la lumière étrange du jour au lever
Pardonne-moi si j’ai franchi le seuil de ton intimité
Et sens dans mes caresses toute ma reconnaissance
Pour ce que tu m’as donné.

 

Du Slaï dans une très grande forme. Les tropiques inspirent plus de vers brûlant d’amour et d’érotisme que les froids polaires, cela coule de source solaire et caniculaire dira-t-on, les tropiques savent plus que d’autres faire l’amour aux mots et l’amour avec des mots, on n’y résiste pas, durablement. Jenny me regarde, je ne dis rien, elle a le regard ému, des yeux qui commencent à fondre comme des banquises sous la chaleur de notre irresponsabilité écologique, et je sens que ce n’est pas seulement Slaï qui lui fait un tel effet. « Je vais me séparer! » Jenny, mariée, mère de de deux bambins horribles, m’informe de la raison de sa présence dans mon trou perdu au milieu de nulle part. « Comment ça? » La nouvelle fait chez moi l’effet d’un tsunami, derrière la contenance apparente ou le flegme apparent je subis les vagues déferlantes. « Qu’est-ce que tu racontes? » « Je vais me séparer… Je suis séparée! » « Mais voyons, tu me niaises-tu? » « Non! » Jenny est en larmes, elle ne raconte pas de conneries.

 

 

Son mari ou son futur ex est tombé amoureux d’une associée d’un grand cabinet d’avocats montréalais, la jeune Lady a environ la trentaine et elle est dans une phase ascendante de sa carrière professionnelle – faut dire dans le milieu tout le monde en parle comme une future juge. Jenny est à peine dans la moitié de sa vingtaine et elle est malgré les éloges et les critiques dithyrambiques de ses pairs loin de devenir associée du cabinet d’avocats dans lequel elle travaille à piquer toutes les semaines de grosses crises de dépression. Son mari ou son futur ex diplômé d’une des plus prestigieuses écoles de médecine étatsuniennes a un cabinet dans le vieux montréal qui est loin de désemplir et sa fortune personnelle est donc colossale. Presque trentenaire, il a lâché Jenny. Je ne sais pas trop si c’est seulement dû à la fameuse crise de la trentaine ou à autre chose, dans de telle histoire il n’y a jamais une seule vérité. Je le sais, je suis passé par là. Alors, tout jugement est inutile, absurde, stupide.

Jenny effondrée n’attend pas de moi que je salisse son mari ou son futur ex, elle attend de moi que je sois là pour elle. Que j’essaie de trouver les mots justes pour lui dire que tout ira bien et que son avenir est devant elle. Jenny a besoin d’une personne ayant traversée l’enfer ou ayant visitée l’enfer comme dante pour lui dire que malgré l’indescriptible souffrance – qui pleure là chez elle, qui se déverse de ses larmes – tout irait bien.

 

« L’ouragan infernal, qui jamais ne se calme, entraîne les esprits dans sa tourmente : il les roule, il les heurte, il les moleste.
Quand ils arrivent devant l’éboulement, ce sont des cris, des pleurs, des lamentations; là ils blasphèment la puissance divine. »

« Je vins en un lieu où la lumière se tait,
mugissant comme mer en tempête,
quand elle est battue par vents contraires.
La tourmente infernale, qui n’a pas de repos,
mène les ombres avec sa rage ;
et les tourne et les heurte et les harcèle. »

 

Je ne suis plus « Dave sexuellement transmissible – Dave S.T. », je suis « Dave mon ami ». Et l’ami, toute la fin de semaine, a répondu présent du mieux qu’il a pu. Jenny et moi avons passé ce moment loin de tout, loin du monde, loin de nos vies artificielles, loin de nos masques du quotidien, ensemble, nus, dans toute l’entièreté de nos vérités à poil. Nous avons essayé de survivre à l’enfer.

Jenny ce soir a eu le sourire, une blague conne sortant de mon inspiration de salaud, elle a commencé doucement avec le sourire, puis un léger rire, enfin un gros grand gras barbare éclat de rire. Je me suis dit que nous avions survécu à l’enfer, et que demain soir nous serions dans une autre réalité avec un peu plus de soleil que cet hiver sans chaleur qui en a tant tué d’amour dans les cœurs. Jenny et moi nous sommes cette fin de semaine devenus des amis, nous ne baiserons plus jamais ensemble, cela me convient très bien, on est passés au-delà du sex toy et du coït-chewing gum que l’on mâche quand on s’ennuie ferme, nous sommes devenus des êtres humains qui sans doute pour la première fois cette fin de semaine se sont vus.

 

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En fond sonore, Chet Baker et son « Alone Together », dans la maison résonne les presque méditations poétiques de Chet aux sonorités « Hymne au soleil » d’Alphonse de Lamartine, Jenny ne pleure plus, elle souffre toujours, elle pense à ses enfants, à sa vie, à tout ce qu’elle a donné dans cette relation qui s’achève sans vraiment son consentement, à cette lutte la semaine dernière où celle qui sera désormais l’autre mère de ses enfants a réussi par une consœur à obtenir pour son futur nouveau conjoint la garde temporaire des enfants, Jenny la brillante surdouée n’a pu rien faire – comme on le dit trop souvent le cordonnier est le plus mal chaussé du village, elle a quelques fois de la colère et de la rage dans le regard, elle lâche souvent sans le contrôler des « Fuck! » et des « Fuck you! » que je devine crient dans sa tête, je suis passé par là.

 

Like it’s getting worse before it’s getting better
I’ve got troubles of my own
But as long as you’re alone
Stick with me and we’ll be alone »together

 

Ce soir, Jenny et moi nous nous sommes pris dans les bras, sur mon canapé victorien, caressant chaque courbe de nos âmes tellement amochées par la vie, âmes enveloppées par la lumière d’une télévision plate comme une ombre anorexique, regardant le blockbuster Aquaman, elle n’avait pas la tête à quelque chose d’Audiard, elle m’a dit « Stp, quelque chose de vraiment relax », j’ai proposé des films français, elle a fait « Tu me niaises-tu?! », j’ai proposé Green Book de Peter Farrelly elle a fait « Ostie que ça a l’air plate! », finalement nous avons plongé dans les abysses et nous nous sommes faits spectateurs de batailles épiques, Jenny a fait quelques fois « Tabarnak! » quand les effets spéciaux tutoyaient l’acceptable, Jenny a fait « Que c’est cuuute! » quand les scènes larmoyantes un peu « Bof bof » de romantisme trop « Lol » exigeaient du spectateur qu’il s’émeuve. Jenny a dévoré les paquets de popcorn, vidé la bouteille de vin, et s’est endormie comme un ange. Jenny n’était plus en enfer. Cela s’entendait dans ses ronflements.

Demain, Jenny et moi quitterons Frankl et les vaches, nous retournerons à montréal avec sa vie et ses rythmes si zombie, nous essaierons de faire de notre mieux, mon amie Jenny ne sera pas seule, je serai avec elle. Et quand elle se pointera à mon appartement à montréal, mon concierge saura qu’il faille désormais la traiter plus qu’une Lady :  comme une reine. Il me dira sans doute : « Compris Monsieur Dave! » auquel je lui répondrai pour la dix-millionième fois « Dave.. Dave.. Pas de monsieur je t’en supplie. » Et il n’en aura absolument rien à foutre. Au fond, ce n’est pas si grave, il est libre et c’est le plus important.

Le plus important, c’est aussi que cette semaine, Jenny qu’importe ce qu’elle fera, où elle sera, indifféremment de tout, qu’elle puisse avoir dans son cœur cette mélodie chet-bakerienne en sonorité lamartienne : « Alone together ».  Parce que cette semaine, Jenny ne sera pas seule dans sa solitude.

Bande sonore : Alone Together – Chet Baker.

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