Tous les Chemins mènent à l’Humanité

Cela fait quelques mois que j’ai envie de raconter ce qui m’a conduit à m’intéresser à la diversité, la diversité culturelle, l’identité de l’individu, et ensuite le(s) mondes contemporains. À chaque fois, je ne le fais pas, faute de temps, faute de raisons me poussant à le faire, sentiment de lassitude devant nos réalités postmodernes, à chaque fois je me suis dit que cela ne servirait strictement à rien. Mais, cette nuit j’ai été particulièrement hanté par les actualités. Après des jours d’abstention de lecture de celles-ci, une mise à distance pour le bien-être mental comme me l’a si souvent conseillé mon Ami et Frère Luc, une bunkérisation de l’esprit pour se survivre à lui-même, j’ai lu les nouvelles du monde. Et j’ai fait « Merde. »

Les bonnes nouvelles existent, les mauvaises nouvelles les rendent insignifiantes, les insignifiantes nouvelles divertissent les  condamnés à crever avant leur montée sur l’échafaud, le divertissement débilise au point de rendre les têtes un peu foutus de chez presque irrécupérables, les têtes foutus et irrécupérables s’accordent aux cœurs insensibles ou d’une sensibilité à géométrie variable, la sensibilité à géométrie variable dit l’appartenance tribale ethnoculturelle sociale politique de l’individu et tout ce qui est en dehors n’a pas beaucoup ou si peu d’importance voire cela n’existe même pas, ce qui n’existe pas est en fait frappé d’invisibilité ou mis loin très loin en dehors de ce que l’individu considère intimement comme véritablement humanité, et en fin de compte l’humanité pour l’individu a le visage de sa tribu de son clan social ethnoculturel politique, le reste ou les restes au fond : aucune importance, ou si peu.

Les nouvelles défilaient, je les lisais, j’avais l’impression de ne pas être au XXIe siècle. Surtout en lisant les commentaires que des gens presque comme moi et toi y laissaient. Que ce soit sur un journal dit sérieux ou pour intellos, que ce soit sur un journal dit poubelle ou pour cette catégorie de gens presque comme toi et moi qui fait populace malgré ses habits de marque, son image sociale photoshopée ou avec beaucoup de filtre, ses illusions ostentatoires, ses pathétiques duperies de soi, peuple(s) de foutus et d’irrécupérables lisant des nouvelles écrites par des journalistes des chiens de garde foutus et définitivement irrécupérables. Les commentaires bien plus que les nouvelles sont des indicateurs du degré de putréfaction que nous avons atteint – nous morts bien plus que vraiment vivants, et même ceux des bonnes nouvelles.

Au bout de cette odyssée dans les actualités, mon impression initiale a été invalidée, la putréfaction c’est le XXIe siècle. Mon temps, le tien, le nôtre. Et chacun de nous, tribaux claniques bunkérisés photoshopés ou avec beaucoup de filtres, nous en sommes autant les auteurs – d’une façon comme d’une autre – que les produits. Nous sommes notre siècle. J’ai fait, comme toi sans doute ou quelques fois : « Misère ».

Cette nuit, j’ai repensé à ce qui m’a poussé à m’interroger sur ce que nous sommes, nous naturellement divers, nous diversité en soi, individuellement (assurément), collectivement (si jamais cela veut dire encore quelque chose). Ce fût un séminaire auquel je m’étais inscrit, il y a un an de cela. Il portait sur les aspects internationaux du droit et des politiques mondiales. Je m’attendais à parler de droit international, de droit international des droits humains, d’affaires internationales, de politiques dans le système international, bref de théories et d’abstractions voire encore et encore beaucoup trop de blablabla qui éclaire tout en volant un peu trop haut dans des cieux sous lesquels n’évoluent pas au quotidien ma réalité.

L’enseignant, François-Xavier, déçut mes attentes. Ce dont il parlait n’était pas haut dans les cieux ou d’autres cieux ; ce dont il parlait était proche de moi et profondément ancré dans ma réalité : la dignité humaine, la guerre, la paix, l’eau, la valeur de la vie, la justice, l’air, l’espace, l’étranger, l’identité et ses expressions, et tous ces aspects de l’existence dans lesquels humain conscience liberté et responsabilité font chambre commune.

 

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L’international me ramenait au local, à moi plongé dans ma bulle, enfermé dans mon bunker, le droit international donnait un autre sens à ma réalité, les politiques mondiales m’offraient des raisons de sortir de ma bulle trop aseptisée et trop confortable, de battre le pavé – plus d’une décennie après avoir pris d’assaut la rue comme étudiant en colère et révolté, plus d’une décennie après avoir vu mes camarades étudiants tombés sous les balles d’un régime allergique à ces jeunes fous qui hurlaient liberté dignité et justice alors qu’ils ne vivaient pas dans un pays en guerre, plus d’une décennie après avoir écouté ma mère demandant à son fils de la mettre un peu en veilleuse parce qu’elle préférait un étudiant dans les rangs qu’un fils mort, plus d’une décennie après avoir compris que la mort de mes camarades et les sacrifices des autres de toute notre génération de sacrifiés n’auront servi finalement à rien, nous étions des chiens aboyant sans dents et la caravane est passé en presque toute sérénité, rien n’avait changé et rien a changé, plus d’une décennie après dans cette salle de cours à l’université l’ex étudiant en colère et revolté a ressuscité d’entre les morts.

Je n’ai jamais été particulièrement courageux ; le courage à la Martin Luther King Jr., de Mandela, de Malcom X, de Rosa Parks, et autres grandes figures de l’engagement pour l’humain et la justice m’était non seulement hors de portée mais incompréhensible. J’ai si souvent eu la boule au ventre, la trouille, une peur terrible, dévorante.

Les seules fois où j’ai agi c’était parce que je n’avais pas le choix. Je devais faire le choix du courage, ou vivre avec ma lâcheté, et ça ce n’était pas possible. Vivre avec la lâcheté et me regarder dans le miroir, cela était au-dessus de mes forces, mes petites forces. La lâcheté de l’indifférence, la lâcheté de l’asservissement, la lâcheté de l’humilié, je ne pouvais simplement pas. Le courage à chaque fois fût la seule option qu’il me restait, et la rage la colère si souvent étouffée en moi rejaillissait et m’engloutissait.

Puis, je me décourageais, et je crois que cet état d’épuisement et ce sentiment de déception est désastreux pour l’individu, c’est une descente aux enfers. Crises existentielles, auto-flagellations, tristesses, colères et rages, néants et tourments infernaux. Tu l’as aussi sans doute connu, tu vois tu n’es pas seul(e), nous sommes légion à être aussi passés par là.

Après la traversée du désert, la descente en enfer, il y a toujours un moment où tu te rends compte que tu n’as pas d’autre choix que de redécouvrir le courage en toi, parce que les choses ont peu changé, les choses n’ont pas changé, les choses se sont empirées. Alors, tu respires un bon coup, conscient de toutes les souffrances, de toutes les solitudes que tu vivras, des enfers dans lesquels que cette décision te plongera, tu rempiles pour une énième folie. Durant ce séminaire, j’ai rempilé.

 

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Avant ce séminaire, je ne m’étais jamais intéressé aux questions de diversité, d’identité, et des monde(s) contemporain(s). Hormis, des études très classiques et donc assez théoriques sur le droit international et les relations internationales, la politique et ses avatars, voir et observer les phénomènes sous cet angle m’était inconnu. Ce séminaire m’a offert une opportunité comme on ouvre une fenêtre, et ce que j’y ai vu m’a ébranlé. Ma réalité était plus qu’une urgence, il était question de ma survie, de la nôtre en tant que collectivité et communauté, « famille humaine » comme le dirait la Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948.

Les rangs de ceux qui avaient continué le combat de la justice de la dignité et de la liberté comptaient des individus convaincus et très inspirants, ils n’avaient pas abandonné comme moi, ils n’avaient pas jeté l’éponge, ils avaient refusé le pessimisme et la fatalité, et comme je l’écrivais dans un compte-rendu obligatoire adressé à François-Xavier les droits-de-l’hommistes et les juristes internationaux avaient dans un monde de matérialisme ou de courses à la richesse matérielle, au prestige social, et autres trucs au fond dérisoires devant l’essentiel, ils avaient consciemment fait vœux de pauvreté et parlaient une langue étrange – l’Humanité – à des humains qui se demandaient bien quels martiens ils étaient.

Contrairement à leurs collègues du droit international privé, ces juristes-là savaient qu’ils n’auraient pas de jets privés, n’iraient pas faire la java sur une plage édénique d’un paradis fiscal, stressés les fins du mois devant la pile de factures et autres dettes, auraient indubitablement de la misère à atteindre les fins de mois et ne s’imagineraient rien d’autre que des échecs à répétition qui malgré ça ne seraient pas grand-chose devant les petites et rares réussites. Ces individus avaient fait le choix du courage. Et j’ignore vraiment pourquoi. Tout semblait si désespéré, si foutu, si irrécupérable. Ils avaient quand même fait ce drôle de choix. C’était suicidaire à notre époque où lâcheté rime avec sécurité, humanité avec individualité. Ils m’ont ébranlé.

Durant ce séminaire, j’ai été obligé de faire une présentation orale devant mes collègues internationalistes, une contrainte d’évaluation attendue. Lorsque, François-Xavier nous a faire part des consignes et qu’il nous a offert le choix du sujet de présentation parmi les thèmes sur sa liste de propositions, le thème « Diversité culturelle et droit international » ne fût pas mon premier choix. Il fût mon choix par défaut.

Mon premier choix, je ne m’en souviens plus, mais je crois que c’était sur un sujet international d’actualité, un truc à la mode, le truc sexy de ce moment. La diversité culturelle n’avait rien de sexy, mais la raison pour laquelle ce thème ne m’intéressait pas c’était parce que je l’associais systématiquement aux questions ethnoculturelles, de minorités culturelles, avec toute la problématique inhérente. Cela ne m’intéressait pas, du moins je ne voulais pas le traiter ou m’y intéresser.

En tant que migrant ou importé dans une société d’adoption, j’en avais eu mon voyage comme on dit au québec de ce thème, j’en avais marre pour le dire franchement. Quelques mois après l’attentat terroriste contre la mosquée de la ville de québec, évoluant dans une société qui depuis mon arrivée n’avait eu de cesse de rabâcher et de taper dur sur les minorités culturelles, j’étais plus que dégoûté par ce thème, je ne voulais simplement plus être réduit à ça et me laisser réduire à ça. « Diversité culturelle », non merci.

 

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Seulement, le destin c’est un truc étonnant. Mon premier choix, le thème sexy, avait suscité l’intérêt de mes collègues, nombreux avaient inscrit leurs noms afin de souligner de leur volonté de le traiter, François-Xavier exigeait une présentation de groupe de trois personnes, quatre au maximum, et nous étions trop. Pendant plusieurs jours, personne ne voulait vraiment retirer son nom afin que le nombre de participants réponde à l’exigence de l’enseignant, de l’autre côté « Diversité culturelle » était orpheline – pas de collègues qui voulaient s’y coller. C’est à contre-cœur que j’ai décidé d’abandonner mon premier choix pour ce truc pas très sexy. Et j’étais seul dans mon nouveau groupe, je crois qu’aux yeux de mes collègues j’avais l’air un peu suicidaire. Foutu et irrécupérable.

C’est donc comme ça, seul et à contre-cœur, que j’ai fait la connaissance de « Diversité culturelle » cette superbe pas très sexy. C’est comme ça que j’ai appris non seulement qu’elle ne se réduisait pas à l’ethnoculturel mais qu’elle touchait l’essence même de ce que toi et moi sommes : nous identités, nous singularités, nous dignité, nous humains et humanité.

C’est comme ça que j’ai découvert que derrière cette belle et si conflictuelle « Diversité culturelle » il y a ton sens, le mien, le nôtre, tes significations, les miennes, les nôtres, en quoi tu es si différent(e) et en quoi je suis ton semblable malgré notre différence, pourquoi tu me parles souvent avec une langue que je ne saisis pas et pourquoi tu ne comprends pas tout ce moi que porte ma langue, j’ai découvert que tout l’international est localisé d’abord chez l’individu qui lui est un labyrinthe et un énorme point d’interrogation, j’ai découvert que ta culture n’est pas nécessairement toi et que ma race n’est pas totalement moi, que ta langue et la mienne doivent être préservés parce qu’elles disent au-delà du système de signes ou moyen idiomatique de dire elles offrent des univers de sens et de significations d’une richesse infinie – et donc toi tu es un univers riche, une infinité de richesses.

« Diversité culturelle » était sexy, très sexy, comme l’humanité est sexy, très sexy, même si souvent toi et moi on l’oublie quelques fois.

 

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Mon plus grand défi était de traiter de traiter de toute la diversité de « Diversité culturelle » de façon cohérente, simple, limpide, tout en montrant sa profondeur voire à quel point elle était surprenante étonnante et oui fabuleuse. Et de souligner en filigrane que le droit international (public ou privé), les politiques mondiales, et tout le reste, n’était rien ou très peu de choses sans « Diversité culturelle », sans l’individu divers qui l’incarne, sans l’idéologie souvent teintée du culturel, sans cette compréhension de l’identité et de l’humain. Tout part de là, tout se construit à partir de là.

Mon plus grand défi en préparant ma présentation était de penser la façon la plus efficace de montrer cette nécessité de s’intéresser à cette « Diversité culturelle » pas ou si peu sexy, cette « Diversité » mot-trouble et fouteur de trouble(s), cette « Diversité » qui est toi et moi et qui nous tient si souvent à distance l’un de l’autre – dans ces mondes à part où nous sommes avec notre tribu, notre clan, les nôtres. De transmettre la passion et la fascination, l’émerveillement que fût le mien en travaillant sur ce thème. D’offrir tout ce que ce sujet me donnait. J’ignore si j’y suis parvenu. Mais, j’ai essayé. De mon mieux.

A la fin de ma présentation, mes collègues et moi nous avons clôturé ce moment de partage en reprenant les paroles du « S’il suffisait d’aimer » chanté par Céline Dion. Hymne d’amour, fraternel, d’universalité. Ce moment-là pour moi fût un hommage rendu à mes camarades morts dans nos manifestations estudiantines, eux qui rêvaient d’un monde fraternel, d’amour, de cœurs si semblables et si différents dans une étreinte sans murs sans frontières, eux qui sont tombés en ayant eu le courage de rêver et de vouloir rendre leur rêve possible, ce jour-là mes collègues qui ne le savaient pas leur rendaient hommage car ce « S’il suffisait d’aimer » fût l’hymne de toute une génération dont certains ne sont plus.

 

 

En reprenant en chœur et de bon cœur cette chanson, mes collègues ne le savaient pas mais nous rendions hommage à ces grandes et petites figures qui se sont battus pour la dignité en toi et en moi, dans cette salle de cours du divers avec ses visages si singuliers et ces richesses si infinies je nous regardais chantonner en me disant : « Voyez, voyez, illustres et inconnus, historiques et anonymes, voyez, vos rêves ne sont pas morts ».

Après ce séminaire, j’ai poursuivi mon chemin, en m’inscrivant à d’autres séminaires qui m’ont ouvert des fenêtres et ouvert sur des réels qui m’ont ébranlé, et je sais que je ne suis plus pareil, je sais que je n’accepterai plus d’être le même, je ne saurai exister autrement.

J’ignore qui tu es, je ne sais pas ce que tu es, ce que je sais c’est que tu es une opportunité, un possible. J’ignore si tu es courageux, je ne sais pas si tu es courageuse, si c’est le cas je veux que tu saches que qu’importe où tu es je suis avec toi et nous sommes légion à être avec toi, nous sommes ensemble. Si ce n’est pas le cas, je comprends, je suis aussi passé par-là, je passe souvent aussi par-là, et oui comme toi je m’enferme dans mon bunker, je rejoins ma tribu et mon clan, je ne m’émeus pas tout le temps pour toutes les déshumanités, je m’emmure et me sarcophage aussi, et j’ai quelques fois envie de jouir du soleil affalé et extatique sur une plage édénique sous le soleil d’un paradis fiscal en ayant pris un jet privé.

Mais, vois-tu, quand je fais ce rêve, à un certain moment donné il y a des cercueils qui flottent sur les eaux émeraudes de cette plage magnifique, il y a en regardant à travers le hublot du jet privé une vue imprenable sur le cimetière où tout en bas repose tout un monde et toute une humanité, il y a cette odeur de putréfaction qui s’introduit dans mon bunker et dans ce rêve ma tribu et mon clan ont trépassé, ce qu’il en reste est un ensemble de mirages ou quelques fois une communauté de spectres, de silhouettes fantomatiques. Ce rêve, à un moment, devient un cauchemar. Mais, vois-tu, je sais que nous n’avons pas les mêmes cauchemars. C’est aussi cela la « Diversité ».

En fin de compte, tu sais, si j’ai appris une chose, depuis ce séminaire, depuis au moins un an, c’est que qu’importe nos différents cauchemars, nos différents rêves, nos courages, nos peurs, nos bunkers, nos tribus, nos clans, notre sensibilité à géométrie variable, nos langues qui ne parlent pas toujours d’humain et nos chansons qui ne sont pas toujours des hymnes à la fraternité, nos écrits sans amour et nos discours qui ne disent pas toujours universalité, ces nouvelles d’actualité qui attristent et les autres qui donnent espoir, nos rages et nos colères, qu’importe où nous sommes localisés, nos parcours nos expériences nos identités nos singularités nos réussites nos échecs nos exaltations nos traumatismes, à un moment ou à un autre, que nous le voulions ou non, tous ces chemins mènent à l’Humanité.

 

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