Nue

A chaque fois, c’est comme si, à peu près, presque, un truc de la sorte, quelque chose de plus, à chaque fois, ce n’est jamais pareil. Toi. Nue. A chaque fois, ce n’est jamais comme avant. Comment arrives-tu, seulement, à changer aussi souvent ta nudité. Dis-moi. Toi. Nues. Des milliers de milliers de toi dévêtue, des milliers de milliers de toi chenue, des milliers de milliers de toi sans ornements, des milliers de milliers de toi autrement. A chaque fois, c’est comme et ce n’est pas.

 

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Cette nuit, nue, sans rien, avec quelques milliers de milliers de toi, je t’ai dévorée cru, toi endormie et dépouillée, toi perdue quelque part dans tes quelques milliers de milliers d’imaginaires, de toi je me suis nourri. A chaque fois, à peu près, certainement, pas pareil, ô toi imberbe croquis d’une toile inachevée, ô toi traits lisses d’une œuvre minimaliste, ô toi découverte et à découvert, sais-tu seulement tout ce que tu me fais, à chaque fois, de toi je ne suis jamais repu. Avide. Insatiable. Des milliers de milliers de toi dévêtues. De tes milliers de milliers de nus. Toi. Dis-moi. A chaque fois. Comment arrives-tu, sans rien, à m’avaler, tout cru. A chaque fois.

 

 

« Les sens de la nudité varient selon les époques et les cultures. Dans la tradition chrétienne par exemple, la nudité heureuse du jardin d’Éden devient vite honteuse lorsque apparaît le péché. De même de la nudité des peuples sauvages, d’abord considérée par les philosophes des Lumières comme gage de leur innocence avant d’être appréhendée comme une attitude obscène à l’heure du puritanisme.

On note aussi que, dès les sociétés antiques, la nudité des femmes se distingue de celle des hommes : quand les exercices sportifs des palestres appellent et valorisent une nudité intégrale, les femmes nues scandalisent et les femmes spartiates aux jupes courtes dévoilant les cuisses sont moquées [Barthe-Deloizy, 2003, p. 35].

Cette acceptation variable de la nudité peut sans doute s’expliquer par son double sens : les corps nus renvoient autant à notre animalité, notre fragilité et notre finitude qu’au désir, à la sexualité et à la reproduction. Or le sens donné à la nudité selon les sexes semble inspiré de cette dualité. Si, d’une manière générale, il est peu admis d’imposer au regard de l’autre une nudité animale, obscène, cette interdiction semble plus sévère encore pour les femmes. 

A contrario, la nudité suscitant le désir, érotique, est socialement encore très attendue des femmes, considérées alors comme objets du désir. On se rapproche ici de la distinction entre la nudité et le nu artistique : si la nudité en tant qu’expérience de la nature est peu tolérée, le nu, promotion de plénitude, s’offre sans réserve au plaisir de la contemplation [Jullien, 2000].

Comme le notent plusieurs philosophes, c’est en effet la chair disgracieuse qui est obscène [Avarguès, 2012], qui blesse ouvertement la pudeur. Sartre écrit ainsi dans L’Être et le Néant : « L’obscène est une espèce de l’Être-pour-Autrui qui appartient au genre du disgracieux. […] il apparaît lorsqu’un des éléments de la grâce est contrarié dans sa réalisation […] il apparaît lorsque le corps a des postures qui le déshabillent entièrement de ses actes et qui révèlent l’inertie de la chair » [Sartre, 1943]. Sans doute est-ce cette idée de disgrâce qui amène différentes législations nationales à interdire aux femmes de dénuder leur poitrine pour allaiter leur enfant dans les lieux publics, au prétexte qu’il est interdit d’y manger [Duretz, 2014].

Les seins des femmes paraissent en effet tout spécialement cristalliser les perceptions genrées en matière de nudité. Dans les sociétés occidentales, seules les poitrines de femmes sont susceptibles d’être considérées comme organes sexuels, mais encore, curieusement, parmi les poitrines de femmes, celles qui sont en mouvement. On relève ainsi que s’il est désormais généralement admis que les seins soient dénudés sur les plages [Granger, 2008], ils ne doivent pas l’être ailleurs, y compris dans les piscines et surtout pas quand les femmes s’y déplacent [Gaté, 2014a, p. 684-689]. 

La distinction entre nu et nudité renvoie à la différence entre réalité et abstraction artistique. « Alors que la nudité s’éprouve dans le mouvement, le nu exige l’arrêt, la fixité : pour qu’il y ait nu, il faut qu’il y ait immobilisation. En témoigne la pose, nécessaire à l’exécution du nu, qui exige l’immobilité la plus complète. Par cette exigence de fixité, le nu se voit ainsi en quelque sorte hissé hors du temps. Le corps est arrêté […] c’est une sorte d’arrêt, au moment où la forme la plus parfaite prend une dimension définitive » [Jullien, 2000]. Les corps nus des femmes soumis à la vue deviennent ainsi l’objet d’un désir transcendé, entre jouissance esthétique et jouissance érotique [voir la notice « Arts visuels »]. Les corps affichés doivent être lissés, départis de leur animalité [Detrez, 2002] afin de dissimuler l’instinct sexuel de ceux qui en jouissent sous des prétextes de plaisir esthète, d’art ou de culture.

Chaque époque offre ainsi une version idéalisée des corps, qui renseigne sur le rôle réservé à chacun·e en fonction de son sexe, mais encore de son origine, géographique ou sociale. Le nu masculin des nationaux est ainsi outil de propagande dans les régimes totalitaires, tandis que les corps nus des marginaux ne sont jamais montrés si ce n’est pour les humilier ou les caricaturer [Barthe-Deloisy, 2003, p. 54]. Les femmes sont pendant de longs siècles peu présentées nues dans l’art, sauf pour mettre en évidence leur fécondité. Lorsque l’image devient objet de désir, essentiellement avec l’arrivée des procédés de reproduction et reprographie, ce sont alors la femme fatale, la femme prostituée et la « femme sauvage » venue d’ailleurs [Taraud, 2009] qui sont représentées ; des femmes qui ne sont pas assimilables aux épouses que l’on aime « rangées ». Ce sont ces mêmes corps que la « bonne société masculine » vient contempler et côtoyer dans les cabarets [Olivesi, 2008].

Aujourd’hui encore, le nu, parce que inconsciemment lié à la survie (reproductive), fait vendre [Badoc et Georges, 2010]. Les publicitaires et communicant·e·s l’ont bien compris. Là encore, pour séduire le public, la nudité ne doit pas être présentée brute et ce sont de nouveau essentiellement des corps de femmes qui sont exposés [Van Hellemont et Van den Bulck, 2009]. 

Selon le dictionnaire Robert, la pudeur se définit notamment comme « un sentiment de honte, de gêne, qu’une personne éprouve à faire, à envisager ou à être témoin de la nudité ou de choses de nature sexuelle ». La pudeur peut donc être mise à mal soit lorsqu’on est contraint·e d’imaginer ou de voir ce qu’on ne souhaite pas, soit, au contraire, quand on se trouve obligé·e d’être vu·e contre son gré dans une situation sexuelle ou de nudité. Traditionnellement, le pouvoir professionnel de faire se dénuder quelqu’un (le peintre vis-à-vis de son modèle, le médecin vis-à-vis de son ou de sa patient·e) est plutôt l’apanage des hommes et l’accès de quelques femmes à ce pouvoir a suscité maintes controverses [Rennes, 2013, p. 49 et p. 121]. […] »

Gaté, J. (2016). Nudité. Dans : Juliette Rennes éd., Encyclopédie critique du genre: Corps, sexualité, rapports sociaux (pp. 409-417). La Découverte.

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