Le Mythe de l’Indépendance

Mbwiti, P. (2013). Et si on te disait « Indépendant » ?. NAQD, 30(1), 163-166.

Ce texte a été présenté dans le cadre du festival de Limoges en 2011, et a fait l’objet d’une mise en espace théâtrale.

Fallait-il écrire sur cette fameuse date du 30 Juin ?
Fallait-il écrire pour ces héros nationaux ? lesquels ? je ne sais pas.
Il parait même que sur cette liste déjà très selecte vient de s’ajouter
un vivant ; est-ce une manière de le précipiter vers la tombe ?
Non, de toutes les façons même si c’était le cas il y va tout droit
rejoindre les siens, ceux de son époque, ceux-là pour qui on a
chanté indépendance tchatcha par Kalé Jeff,
ceux-là qui sont dans le club des pionniers de l’indépendance,
ceux-là dont l’évocation des noms renvoie à Léopoldville,
ceux-là qui l’ont revendiquée par leur propre voix.
Qu’est-ce qu’ils en on fait, ceux-là qui croyaient que c’était un objet palpable,
ceux-là mêmes qui pensent avoir été dupés par le jeu des colons ?

Et si on te disait « indépendant »… ?
Je répondrais faudrait-il encore que je me sente indépendant
sans le crier à cor et à cris,
sans chialer haut et fort que nous sommes une nation souveraine,
en même temps qu’on se console à appeler le belge Noko,
puisque c’est de lui qu’il s’agit, le Belge.
Faut-il encore que je me sente Congolais, non seulement moi
mais aussi mon père, ma mère, ma grand-mère, ma femme,
ma fille, mon voisin, sans que dans ma tête continue à persister cette
dualité d’avoir été Congo belge, congolaise, zaïrois, puis congolais.
De toutes les façons il n’ya pas longtemps que je suis Congolais.
En Europe, la communauté continue de m’appeler Zaïrois.
Il y a des mots et des termes qui ne se marient pas,
qui ne concordent pas, à tenir hors de la portée des enfants,
des bruits des véhicules, des moteurs vrombissants,
des silences lourds, des microbes aérobiques et anaérobiques,
le tic tac de l’horloge qui bidule, une respiration constante
et permanente, des eaux qui coulent, des tuyaux en fuites,
des mémoires valsantes, des témoins gênants,
des hommes et des femmes plus vieux que leur nation.
La nation congolaise ne nous contient pas tous, la mère nation
n’est pas génitrice de tout son peuple, notre histoire est récente,
trop jeune peut-être mais vieillie tout de même.
Vieux na nga dans notre espérance de vie à quarante-six ans pour
les hommes et de cinquante et un ans pour la femme, elle mérite
d’être appelée vieux par le Kinois, elle a quarante-neuf ans.

Et si on te disait « indépendant »… ?
Je répondrais du riz thaïlandais, du poisson
du Vénézuela, des tomates du Brésil,
des oignons péruviens, de l’eau pure canadienne,
de l’huile de palme bolivienne ;
du sucre de Chine, de la Makayabu zambienne,
de la farine du Zimbabwe, des rats chinois,
l’aiguille à coudre taïwanaise, du Vicks
chinois et des inflammations congolaises.

Et si on te disait « indépendant »…?
Je répondrais des soldats rwandais, burundais,
soudanais, des milices ougandaises,
des chars angolais, des « SIDA » importés,
des viols imposés, des morts congolaises.

Et si on te disait « indépendant »… ?
Je répondrais du coltan américain,
de la cassitérite chinoise, de l’or français,
du diamant belge, du cuivre japonais,
du cobalt suédois, de l’uranium coréen,
des dollars américains, des patrons indiens,
des riches Juifs, de la pauvreté congolaise.
Il ya des mots et des termes qui ne se marient pas.

Et si on te disait « indépendant »… ?
Je répondrais des magasins pakistanais,
des alimentations indiennes,
du chawarma libanais, des shops chinois,
des ouvriers congolais, des sous-payés,
des exploités travaillant dix heures par jour
enfermés dans l’entrepôt bondé des odeurs
chimiques des cosmétiques à décaper
la peau, le cerveau, l’âme mais aussi
la dignité, dix heures oui ! De 8 à 18 heures,
pissant et chiant dans un sachet noir
et oui bien noir, patron Mundibu, mungamba
congolais, nous sommes le 30.
Je gagne 30 dollars.
Le seuil de la pauvreté est de consommer
au moins 1 dollar par jour, c’est ce que je fais.

Et si on te disait « indépendant »… ?
Je répondrais du travail au noir chez soi,
sans papiers, sans logement, sans hosto,
sans boulot, sans Métro, sans diniero,
trop c’est trop.
Et si on te disait « indépendant »… ?
Je répondrais Mission des Nations Unies
au Congo, lieutenant malgache, capitaine
sri-lankais, major sénégalais, colonel
costaricain, caporal équatorien, sergent
capverdien, armes russes, Kalachnikov
bolchévique, armée mondiale casque bleu,
casque blanc, casque jaune, casque noir,
casque vert, village désert, cases brulées,
cimetières et églises profanés, sécurisation
planétaire et désolation congolaise.

Et si on te disait « indépendant »… ?
Je répondrais mina sema mumbafu weye,
funga kinua, uko ya wapi, i mumbafu weye.
Et si on te disait « indépendant »… ?
Je répondrais Banque mondiale, Banque
africaine de développement, Fonds
monétaire international, PNUD, PNUD
AIT, PMURR, programme multisectoriel
d’urgence, de redressement, PMU, pari
mutuel urbain, plan de redressement
biennal, triennal, quinquennal, cadre
macro-économique, les mécanismes
de redressement sectoriel, maitrise de l’inflation.
Je te répondrais, contrôle de la masse
monétaire, injection des devises étrangères,
taux d’accroissement, taux fixe, taux
flottant, taux parallèle, taux officiel,
taux de chômage, taux de change,
déperdition de la monnaie congolaise, hausse
du baril de pétrole, révision de prix du carburant,
réduction de la gramme du pain
victoire « kanga journée », des nouveaux
trous dans la ceinture.

Et si on te disait « indépendant »… ?
Je répondrais corruption, concussion,
pendaison, saucisson, assassinat,
impunité, détournement à outrance, déchéance.

Et si on te disait « indépendant »… ?
Je répondrais batanga mapanda batanga
pe yo sia ! (S’il fallait citer les indépendants,
penses-tu vraiment en faire partie ?
Mon œil !).

 

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Une réflexion sur “Le Mythe de l’Indépendance

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