Rêver les yeux ouverts

Dans son ouvrage Le Principe de responsabilité, Hans Jonas a proposé un nouvel impératif moral catégorique : « Agis de façon telle que les effets de ton action ne soient pas destructeurs pour la possibilité future d’une telle vie ».

 

« La thèse liminaire de ce livre est que la promesse de la technique moderne s’est inversée en menace, ou bien que celle-ci s’est indissolublement liée à celle-là. Elle va au-delà du constat d’une menace physique. La soumission de la nature destinée au bonheur humain a entraîné par la démesure de son succès, qui s’étend maintenant également à la nature de l’homme lui-même, le plus grand défi pour l’être humain que son faire ait jamais entraîné. »

 

Jonas envoyait un message clair à la société industrielle, et je pourrais prendre la liberté si tu le veux bien de l’extrapoler à la société de consommation, car il n’est pas simplement question de techniques et de sciences, il est question de l’individu – toi et moi. Si l’industrie existe et est florissante c’est parce qu’elle a besoin de toi et moi, et nous aussi car elle paie les factures et est source de développement technologique qui nous facilite la vie, qui la rend confortable. Voilà en si peu de mots présenté la complexité de cette problématique. Tu le sais déjà, tu en as conscience.

Nos différentes époques industrielles nous ont rendu dépendant de l’industrie, grâce à elle nous avons allongé notre espérance de vie, à cause d’elle nous avons créé et développé d’autres problèmes (d’importance) : la pollution, les nouvelles maladies à la fois psychologique (liées au travail) et somatique (exposition aux produits dangereux – cancers), destruction de l’écosystème, mise en péril de la biosphère, fragilisation de la dignité humaine, etc.

Entre modernité et primitivisme (je ne te parle pas d’art, mais de l’état des sociétés dites primitives – mais Fanon le dirait le primitif est un jugement de valeur bien plus qu’un saisissement de l’objet ou du sujet dans toute son essence d’ailleurs complexe), entre civilisation et barbarie, nous sommes désormais le cul entre deux chaises, mouillés jusqu’au coup, le système est tel qu’un retour en arrière – une sortie radicale de la spirale infernale – serait encore plus apocalyptique que d’y rester.

Voilà en si peu de mots, le dilemme terrible de notre contemporanéité. Et personne ne veut se sacrifier, c’est aussi cela la réalité. Toi comme moi, on tient à nous conserver autant que possible, on tient à nos acquis, on ne peut plus s’en passer. Voilà en si peu de mots notre esclavagisme, nous êtres libres. En ce sens, notre liberté est une chimère, notre liberté est un bobard, notre liberté a perdu tout sens (si jamais il eût fait sens).

Alors quand tu te dis libre, foncièrement tu te racontes des histoires. Et je ne te parle pas que d’industrie. Je ne te parle pas du contrat social qui crée une dette mutuelle parce qu’elle fait de toi et moi un débiteur et un créancier, réciproquement. Je ne te parle pas de solidarité qui oblige envers l’autre, envers ce soi-même ricoeurien. Je ne te parle pas de de possibilité structurelle ou matérielle (cf. The Quality of life de Nussbaum et Sen).

Je ne te parle pas du don (comme conceptualisé par ricoeur) dans les relations de l’intersubjectivité par exemple. Je ne te parle pas de la face goffmanienne d’autrui qui se présente à toi et que tu dois valider si tu veux que l’espace social soit durablement viable, je ne te parle pas du visage levinasien d’autrui qui te contraint à la responsabilité, je ne te parle pas de l’impératif catégorique kantien qui te demande faire de chacune de tes actions une maxime qui puisse être érigée en règle universelle (c’est-à-dire qu’autrui puisse aussi vouloir), je ne te parle pas des grammaires de la reconnaissance qui font en sorte que ton estime de soi est inhérent à la validation d’autrui (cf. les « Like » de ta quotidienneté qui sont à cet effet des injonctions à la conformité ou à maîtriser de telles grammaires de la reconnaissance, je pourrais te citer d’autres cas comme le fait de te comporter d‘une certaine façon si tu veux être reconnu dans la vie de tous les jours, etc.).

Je ne te parle pas d’amour et d’amitié (car pour être aimé encore faut-il un peu beaucoup sacrifier de ce que l’on est ou voudrait être), je ne te parle pas de la vie professionnelle, ou même du fait que lorsque tu sors de chez toi tu dois prendre un chemin tout tracé balisé – je te parle de la rue, du trottoir, du métro, etc.

Et je ne te parle surtout pas de l’idéologie qui est toujours en arrière-fond de toute nos pensées, nos actions, mais pas du tout de la culture qui nous offre un univers de sens et de significations à partir duquel nous définissons nous-mêmes et autrui. Un habitus (en reprenant l’idée de bourdieu). 

Et tu me diras : « Nous sommes assujettis aux aléas de notre environnement naturel ». Oui, voilà, mère-nature souvent ne nous laisse pas le choix.

Alors, être libre est une notion tout à fait relative. T’es pas libre de péter, ton corps t’oblige à péter, tu peux refréner ton rectum autant que tu peux mais quelquefois tu lâches les gaz comme dans fast and furious. Oui tu peux forcer un pet, mais encore là, faudrait-il que tu aies en réserve des gaz, qu’ils soient disponibles. Oui tu peux décider de x ou y mais seulement tu ne peux contrôler absolument les conditions de réalisation de ton vouloir, ta vie comme la mienne est une contingence (ça peut être ou ne pas être), cela ne dépend pas que de toi et moi (et là le sartrien en toi ne sera pas d’accord), et notre existence en soi en tant qu’être n’est absolument pas une nécessité (pour la planète) – dans un sens différent de contingence (c’est-à-dire la nécessité comme un ce qui ne peut pas ne pas être).

Seulement, même si la liberté est un foutage de gueule, toi et moi nous pouvons exercer une autonomie de la volonté, cette autonomie toi et moi la ressentons la vivons dans notre intériorité (notre esprit) – nous sommes à cet effet (relativement) souverain de notre esprit ou (relativement) législateur de nous-mêmes, la liberté n’est pas ainsi l’indépendance mais c’est cette autonomie qui puisse s’exercer de façon rationnelle ou raisonnablement, et dans l’exigence kantienne être susceptible de s’ériger en un loi morale universelle (que tout le monde puisse vouloir) – pour dire qu’elle soit de dignité humaine (ce qui implique de se mettre de s’oublier un peu – nous être égoïste et égotique, comme hegel le dirait le propre de la personne c’est renoncer à son isolement à sa particularité pour l’universalité [Locke et Rousseau n’en diraient pas moins]. Bref, l’autonomie de la volonté : voilà notre pouvoir, notre salvation

Quand tu dis : « Je veux. » C’est d’abord parce que tu l’as exercée (l’autonomie de la volonté). L’autonomie de la volonté est une instance critique, tu évalues, tu remets en cause, tu compares, tu balaies d’un revers de la main, tu rationalises, etc. C’est cela la liberté. La liberté n’est donc pas l’indépendance (qui est une vue de l’esprit plus qu’une effectivité).

 

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Dans le Liberté – Égalité – Fraternité, il n’y a rien de réel, de vrai, c’est un idéal, un devoir-être et non un être. Personne n’est libre, personne n’est égale (dans le sens pareil, sauf que tu me diras l’égalité c’est d’abord une question de singularités qui sont vues comme semblables parce que tout le monde l’est – singulier, là je te dirais oui j’suis d’accord avec toi, l’égalité est davantage la reconnaissance de la même nature singulière de tout le monde et non l’homogénéisation de tout le monde dans une totalité uniforme), personne n’est fraternelle (mais derrière cette fraternité il y a une question de solidarité, et non le fait de s’aimer comme des frères et sœurs – ce qui serait dans notre (post)modernité de rejet des rapports incestueux tout de même difficilement concevable).

Bref, tout ça pour dire, nous sommes un peu baisés. Seulement, pas totalement. Puisque prendre conscience de tout ça est déjà en soi une autonomie de la volonté, une attitude lucide puisque critique de la réalité. C’est aussi pourquoi, je l’ai souvent dit l’utopie et l’idéalisme c’est rêver les yeux ouverts.

 

« Alors que l’idéologie vient légitimer le réel, l’utopie se manifeste comme une alternative critique à ce qui existe. Si l’idéologie préserve l’identité des personnes ou des groupes, l’utopie, pour sa part, explore ou projette du possible. Toutes deux se rapportent au pouvoir et font partie de notre identité, mais la première est orientée vers la conservation, la seconde vers l’invention. »

 

Point de grands discours qui idéologiquement aveuglent l’individu, point de jugement qui comme tu le vois est absurde – les choses étant si complexes, point de facilité, point d’éthérique, point de grandes citations révolutionnaires, juste du réel à partir duquel on rend tout possible. La vie. Le futur. La concrétisation de cet impératif catégorique jonasien de notre siècle.

« L’accroissement du champ de notre liberté, a accru celui de notre responsabilité. »

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