La nouvelle école capitaliste

« La crise financière de 2008 n’a pas signifié la « fin du néolibéralisme », comme certains ont voulu le croire trop vite en confondant l’idéologie du laisser-faire et l’ensemble des politiques et des dispositifs relevant de la rationalité néolibérale. Nous sommes plutôt entrés dans une période curieuse qui voit coexister deux tendances bien différentes et, par certains aspects, contradictoires. D’un côté, les illusions des économistes officiels sur l’« efficience des marchés » sont démenties tous les jours par la réalité, de l’autre, les politiques mises en œuvre sont de plus en plus ouvertement soumises aux contraintes réelles ou imaginaires que font peser sur elles les marchés. Si le Marché a été brutalement destitué de sa place de grand fétiche, jamais les « marchés », et en particulier les marchés de la finance, ne sont apparus aussi puissants vis-à-vis des gouvernements. Après la phase de relance et de sauvetage des banques, qualifiée par erreur de « retour du keynésianisme », la crise a constitué tout à la fois un puissant levier des réformes néolibérales, un formidable révélateur des injustices et un accélérateur d’inégalités de moins en moins tolérées. Tout s’est passé comme si les élites dominantes avaient employé la « stratégie du choc », pour reprendre l’expression de Naomi Klein, en utilisant la crise comme point d’appui pour faire passer des réformes directement contraires aux aspirations du plus grand nombre. Il y a une contradiction fondamentale à prétendre chercher l’assentiment individuel et collectif au nouvel ordre mondial alors même que les raisons d’y adhérer vont de moins en moins de soi. Censée mobiliser positivement le sujet, la logique néolibérale fonctionne de plus en plus comme un système de contraintes sans autre bénéfice à espérer qu’une lutte à perpétuité où les perdants sont bien plus nombreux que les rares gagnants du « jeu ». En somme, les politiques menées se présentent de plus en plus comme un contresens historique dans un système en crise.

La compétition scolaire et le recentrage de l’école sur la norme de l’employabilité n’échappent pas à la contradiction. La logique de marché qui se diffuse dans le champ de l’éducation engendre inquiétude et désillusions chez les élèves et dans leurs familles. Si l’école est devenue un objet d’investissement accru sur le plan économique, si elle requiert une mobilisation familiale plus intense qu’avant, si la concurrence affecte chacun, toutes les familles ne sont pourtant pas logées à la même enseigne. Risques et incertitudes sont inégalement distribués selon les milieux sociaux, de même que les recours en cas de moindre réussite scolaire. En tout cas, le nombre de « perdants » relatifs s’accroît proportionnellement à l’intensité de la compétition pour les « bonnes places ». Et la situation du marché du travail n’arrange pas les choses. Quel peut être aujourd’hui le sentiment de parents ou de jeunes qui se trouvent dans une situation où l’horizon professionnel n’a que peu à voir avec l’effort consenti pour coller au modèle de l’« excellence » ? […] »

  • Laval, C., Vergne, F., Clément, P. et Dreux, G. (2011). Conclusion. Le nouvel horizon des luttes scolaires et universitaires. Dans : , P. Clément, G. Dreux, C. Laval et F. Vergne (Dir), La nouvelle école capitaliste (pp. 253-271). La Découverte.

 

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