Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine – Mearsheimer & Walt

« […] La description des trois moyens d’action du « lobby » (nous conservons ce terme pour la clarté de l’exposé tout en maintenant nos critiques relatives à l’usage de ce concept dans la recherche proposée) peut sembler séduisante au premier abord. En premier lieu, le « lobby » agirait essentiellement par le financement de campagnes électorales. L’argument pourrait être convaincant tant il semble qu’une personnalité politique souhaitant être élue ne saurait, au regard du fonctionnement politique américain (notamment du Congrès), se passer de soutiens financiers en période de campagne électorale. Mais trop peu nous est dit sur l’argent du « lobby ». D’une part, ce groupe semble se résumer à l’AIPAC dans cette partie (cette organisation finançant certains candidats et permettant des rencontres avec des donateurs privés) et, d’autre part, l’explication se concentre sur les acteurs politiques que cette organisation a choisi de soutenir. Ainsi, on ne saurait dire ce que l’argent a fait aux acteurs politiques ainsi retenus, ni pourquoi certains n’ont pu être élus malgré le soutien du « lobby ». Cette explication, qui repose principalement sur des articles de presse et des déclarations officielles trop peu contextualisés, se situe finalement plus dans une démarche relevant du sens commun que d’une rigoureuse administration de la preuve. Il manque ainsi à cette analyse l’explication de « ce qui se passe » dans l’interaction entre acteurs du « lobby » et acteurs politiques. Enfin, trop peu d’intérêt est porté aux autres financeurs de ces campagnes électorales pour juger de l’influence réelle ou supposée du « lobby pro-israélien ». On pourrait en outre penser que le « lobby » est également influencé dans son positionnement par ces acteurs politiques ou encore que l’argent n’ait fait que renforcer des convictions déjà présentes.

Le deuxième levier de ces organisations pro-israéliennes serait d’utiliser ceux qui partagent leurs vues et seraient donc déjà convaincus de la légitimité de leur action. Dès lors, il est possible de s’interroger sur le rôle effectif du « lobby » si les personnalités politiques sont déjà de fervents soutiens d’Israël. Enfin, il exercerait des pressions sur les universités et les médias (médias pourtant largement utilisés dans la recherche proposée). Or nous ne savons pas à la lecture de l’ouvrage comment, depuis une influence sur les médias, le lobby influe sur les hommes politiques ou l’opinion publique (bien que la sociologie politique permette de comprendre ce phénomène).

Si la présentation du programme de recherche est stimulante – après la lecture des premiers chapitres descriptifs, le lecteur attend avec impatience la description des modalités d’action du « lobby » – une première constatation méthodologique s’impose : l’analyse de l’influence des organisations pro-israéliennes ne fait pas l’objet d’une comparaison avec d’autres lobbys. Dans la mesure où les auteurs estiment que le « lobby pro-israélien » est le plus influent, nous ne pouvons nous empêcher de regretter qu’un tel travail n’ait été fait sur d’autres lobbys « pro-arabes » (expression issue de l’ouvrage) afin de comprendre en quoi le lobby « pro-israélien » est spécifique. In fine, on se demande en quoi ce dernier joue un rôle prépondérant lors des prises de décision de politique étrangère des États-Unis puisque les auteurs n’évoquent que les prises de position des « pro-israéliens » sans que l’on sache si d’autres acteurs ou facteurs explicatifs allaient dans le même sens. Il est par exemple permis de douter que seul le lobby pro-israélien ait poussé à l’invasion américaine de l’Irak. Le découpage de l’objet et l’angle de recherche poussent cependant les auteurs à conclure en ce sens.

De la même manière, si le lien qui unit les États-Unis à l’État d’Israël semble incontestablement fort, l’ouvrage ne décrit pas avec autant de finesse en quoi ce lien est plus important que celui entretenu avec d’autres nations. Outre les problèmes méthodologiques posés (comment affirmer que le « lobby » est plus puissant que d’autres sans s’intéresser à ces autres ?), on peut penser que ce choix a concouru aux accusations d’antisémitisme dont ont été victimes les auteurs. N’aurait-il en effet pas été plus légitime, neutre et moins polémique de comparer rigoureusement le lobby pro-israélien et le lobby pro-palestinien par exemple ?

S’il est bien démontré que le « lobby » n’est pas un groupe homogène, on ne comprend pas ce qui fait l’unité d’un groupe ainsi nommé « pro-israélien ». Ce qualificatif est en effet trompeur et peut signifier tant être pro-gouvernement israélien que pro-opposition, mais surtout, il induit l’idée d’une homogénéité de la population israélienne. Les auteurs affirment pourtant que le « lobby », s’il peut desservir la politique étrangère américaine, dessert également Israël. Nous pensons précisément que ce paradoxe pourrait être levé par une analyse plus fine du groupe ainsi nommé « pro-israélien ». Une question importante, mais à laquelle l’ouvrage ne répond pas, est de savoir pourquoi les lobbyistes pro-israéliens sont des lobbyistes pro-israéliens. Si leurs actions (financement, pression sur les élus, etc.) sont explicitées, les clés permettant de comprendre les motivations de ces acteurs du « lobby » sont inexistantes. Comprendre ce qui les pousse à agir ainsi permettrait pourtant de comprendre des prises de position vues comme incohérentes au regard des intérêts d’Israël ou des États-Unis : s’agit-il par exemple de soutenir certaines personnalités politiques israéliennes, de maintenir sa propre position au sein d’un groupe ou du jeu politique américain ? Autant de questionnements absents de cette recherche puisque les phénomènes de routine des organisations, de luttes au sein du champ politique américain ou du lobby, ou encore la prise en compte des contraintes pesant sur chaque acteur ne sont pas étudiés.

La démarche peut donc sembler séduisante au premier abord par son érudition journalistique alors même que peu nous est dit pour expliquer les échecs du lobby. Bien que rares selon les auteurs, ces échecs existent pourtant. Ils évoquent par exemple une « autre petite victoire de l’administration à l’automne 2003 » (p. 237). Outre le fait que le lobby serait donc l’adversaire de l’administration, l’explication de ce cas atypique – et donc particulièrement intéressant – tient en quelques lignes : « Sharon menaçait de chasser Arafat de la Cisjordanie et de l’expulser. Powell et Rice firent savoir aux Israéliens que les États-Unis considéreraient comme inacceptable l’expulsion du dirigeant palestinien. Le message fut bien reçu et Arafat resta en Cisjordanie » (p. 237). Pourquoi le soi-disant argent du « lobby », son soi-disant contrôle des médias et du Congrès ou des universitaires n’eurent pas d’impact en ce cas ? Selon Stephen Walt, l’explication réside dans un contexte particulier (popularité des leaders etc.). Les échecs ne tiendraient qu’à un contexte particulier (sous-entendu qu’il en existerait de « non-particuliers » ?) et les succès à l’action du « lobby ». Une piste pertinente de recherche serait alors précisément de comprendre mieux le contexte dans lequel le lobby sortirait « vainqueur » et ainsi de prendre la mesure dans laquelle ces succès lui sont attribuables ou doivent autant, sinon plus, au contexte politique et à la conjonction de nombreux facteurs extérieurs au lobby. C’est finalement la méthodologie utilisée qui peut expliquer ces problèmes d’argumentation tant par les sources utilisées que par les questionnements posés.

Pour mener leur recherche, les auteurs se sont en effet principalement appuyés sur la littérature académique existante (groupes d’intérêt, impact des groupes ethniques en politique étrangère, lobby) ainsi que sur d’autres sources (américaines et israéliennes) : journaux, magazines, émissions de télévision et radio, interviews menées par les auteurs.

Pourtant, à la lecture, il semble que les sources secondaires aient été privilégiées : peu de citations d’entretiens comparativement aux déclarations officielles, et lorsque celles-ci existent, peu nous est dit sur le contexte de réception du discours, préalable pourtant nécessaire à une bonne utilisation de ce type de sources. Les déclarations officielles sont également trop peu souvent contextualisées : certaines déclarations de campagne électorale présidentielle sont citées comme « preuve » du soutien de tous les candidats à Israël. Barack Obama est par exemple cité : il a en effet affiché son soutien à l’État d’Israël durant sa campagne, mais peut-on considérer qu’il s’agit d’une preuve de son soutien réel ? Comment dès lors expliquer ses prises de position en faveur de la Palestine (également citées par les auteurs) ? Il semble paradoxal de prendre les prises de position pro-israéliennes pour des « vérités » tandis que les positions pro-palestiniennes ne seraient que du déclaratoire.

L’ouvrage a donc le mérite de bien décrire le soutien des États-Unis à Israël, de le déconstruire et de montrer qu’il ne tient pas à une stratégie rationnelle ou instrumentale. Pour autant, on peut se demander si la variable explicative que représente le « lobby » est réellement plus pertinente. Plus généralement, on ne peut qu’être sceptique face à une explication monocausale d’un phénomène social aussi complexe qu’une décision de politique internationale impliquant de très nombreux acteurs aux intérêts nécessairement contradictoires. À force de n’observer que le lobby, les auteurs ont peut-être oublié d’élargir leur champ de vision ou, pour le dire autrement, plus que de comprendre le phénomène, les auteurs semblent avoir cherché à conforter leurs hypothèses. S’ils nuancent ci et là la toute-puissance du lobby, leur positionnement semble tout de même assez clair : « La véritable raison pour laquelle le monde politique américain fait preuve d’autant d’égards [envers l’État d’Israël] réside dans l’influence politique du lobby pro-israélien » (p. 15).

Plus qu’une conclusion scientifique, c’est finalement un programme de recherche qui s’ouvre à qui voudra mieux comprendre le phénomène. L’ouvrage contient en effet de nombreuses informations factuelles qui incitent à la mise en œuvre d’une analyse sociologique des relations internationales. Des entretiens menés avec les acteurs de l’administration américaine permettraient de mieux comprendre comment leur positionnement est modifié ou non par les acteurs du lobby et comment ces derniers exercent ou tentent d’exercer leur influence au quotidien (téléphone, courriers, rencontres). Cela permettrait une meilleure analyse – malheureusement absente de l’ouvrage proposé ici – de la réception de ces actions. De la même manière, postuler que l’argent peut faire la politique mériterait une analyse plus approfondie de ce que fait concrètement l’argent. Il s’agirait également de mieux voir les autres contraintes pesant sur la politique étrangère américaine en ce qui concerne Israël : le jeu diplomatique onusien et les négociations qui s’y déroulent, les pressions directes des acteurs politiques israéliens, les contraintes des autres États dans le monde, la pression d’autres lobbys (pétrolier par exemple). Concernant plus directement le « lobby », comprendre grâce à une analyse plus ethnographique les luttes internes aux divers groupes étudiés et les ressorts de l’action de leurs membres éclairerait sur leurs objectifs et, par suite, sur leur influence réelle ou supposée. Prennent-ils des positions par conviction ou suivent-ils un mouvement en cours pour assurer leur positionnement ? Il s’agirait de mieux comprendre dans quelle mesure ils sont influencés par le jeu politique et le fonctionnement de leur champ. Autant d’analyses qui permettraient de mieux saisir « ce qui se passe » lors des processus décisionnels évoqués.

Finalement, les choix méthodologiques et théoriques opérés par les auteurs de l’ouvrage n’ont donc servi ni la science – puisque d’autres angles de recherche semblaient plus pertinents – ni ses auteurs qui, en retour, se sont attirés les foudres des défenseurs d’Israël, des acteurs politiques, et du monde académique aux États-Unis. Comme beaucoup d’ouvrages, Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine peut être stimulant sur le plan méthodologique uniquement parce qu’il y a à en dire. Malheureusement, et comme trop souvent dans ce type de recherche, l’intérêt de cet ouvrage repose essentiellement sur les informations factuelles qu’il présente puisque la méthodologie utilisée, le contexte de réalisation ainsi que les postulats théoriques de départ, empêchent de mener une réelle analyse dont le programme de recherche semble pourtant bien écrit entre les lignes. »

Godefroy, M. (2012). Mearsheimer (John J.) et Walt (Stephen M.), Le lobby pro-israélien et la politique étrangère américaine, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers Libres », 2010, 500 p.. Politix, 98(2), 208-213

 

9782707157010

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