Populisme(s)

« À l’origine, le mot « populisme », en français, désignait un courant littéraire, avant de traduire le russe narodnitchestvo’, qui renvoie à une idéologie. L’usage péjoratif du mot date des années 1980. Il est aujourd’hui dominant, même si certains responsables politiques assument et revendiquent cette qualification pour mieux la neutraliser. Le populisme est, pour reprendre la formule de Paul Ricœur, presque toujours le « discours de l’autre ».

Tirant argument du caractère politiquement indéterminé de la notion, certains rejettent un terme qui, sous couvert de nommer, ne fait que condamner. « Le terme de “populisme” ne sert pas à caractériser une force politique définie, affirme Jacques Rancière. Il ne désigne pas une idéologie ni même un style politique cohérent. Il sert simplement à dessiner l’image d’un certain peuple.

Le fait qu’il existe un populisme « de droite » et un populisme « de gauche », un populisme des classes dominantes et un populisme des classes dominées.

L’hypothèse serait alors que si le populisme n’est pas une idéologie à la manière du libéralisme ou du socialisme, c’est parce qu’il renvoie davantage à un style qu’à un contenu politique. Le populisme se reconnaîtrait à des manières de parler et à des postures. Mais on peut, à l’inverse, plaider en faveur d’une consistance réelle du concept de populisme, sans oublier pour autant les contradictions pouvant le traverser. Il est arrivé plus d’une fois dans l’histoire récente que des positions politiques radicalement opposées se rejoignent sur nombre de points essentiels. Certes, il existe des différences spécifiques entre les populismes, mais aussi un genre prochain où se retrouvent d’importantes caractéristiques communes. Certes, le populisme de droite est xénophobe, tandis que le populisme de gauche ne l’est pas (différence spécifique), mais le populisme de gauche est protectionniste tout comme le populisme de droite, les deux sont souverainistes, sinon nationalistes, anti-européens et antimondialistes, ils pourfendent la classe politique et les élites presque dans les mêmes termes et pour des raisons analogues, ils en appellent directement au peuple pour mieux court-circuiter les corps intermédiaires. […]

Depuis les années 1980, nombre de responsables politiques n’ont eu de cesse de se présenter comme des hommes du commun fiers de leur inculture. Le leader populiste ne représente pas mais incarne. Loin du verbe hautain du technocrate, il va parler haut. À l’instar de la démocratie directe, son style direct participe du rejet des élites. Le chef populiste est, pour reprendre le terme de Max Weber, charismatique. Son parler dru usant volontiers de tours familiers et de tournures argotiques, ravale l’idiolecte des professionnels et des experts de la technocratie au rang de moyen cynique de dissimulation et de mensonge. Le chef populiste ne fait pas que parler. Il dit ce que les autres, les élites, taisent. De Duterte à Trump, en passant par Viktor Orbán, le chef populiste fait mouvoir des ressorts inconscients chez les électeurs : scepticisme envers les anciens idéaux, levée des refoulements, désublimation. C’est pourquoi il donne matière à jouir.

Jacob Burckhardt disait de la modernité qu’elle est « l’ère des simplifications sauvages ». Alors que les mécanismes sociaux objectifs sont de plus en plus complexes dans l’espace mondialisé, et que seuls les spécialistes peuvent en prendre la mesure, les relations sociales dans lesquelles les individus sont engagés quotidiennement sont de plus en plus stéréotypées. Ce qui veut dire que les citoyens sont de moins en moins à même de comprendre le monde dans lequel ils vivent. Le populisme présente cet inappréciable avantage de traiter le monde compliqué avec des idées simples. Il s’imagine que les politiques se divisent en deux camps : ceux qui mentent et ceux qui disent la vérité, les ennemis et les amis.

La dualité nous/les autres gouverne tout un ensemble de dichotomies (familier/étranger, bienveillant/hostile, sécurisant/inquiétant). Il n’y a, pour le populisme, ni hasard, ni contingence. Tout est concerté – d’où sa particulière perméabilité aux théories du complot. Les maux qui frappent les hommes résultent forcément d’une malveillance. Est populiste celui qui laisse entendre au peuple que tout ce qui lui est inaccessible lui a été interdit. L’anti-élitisme du populisme lui fait choisir la force aux dépens de l’autorité. Les figures de proue des partis populistes sont jeunes, charismatiques et décomplexées. Elles jettent au feu la langue de bois, ferraillent contre le « politiquement correct ». En dehors de France, elles ne prennent même pas soin d’éviter les formulations explicitement racistes et xénophobes. En Europe, elles revendiquent volontiers les valeurs démocratiques de tolérance, de liberté et de laïcité, qui seraient mortellement menacées.

Libéral pour ce qui touche l’égalité entre les hommes et les femmes, désormais libertaire en matière de comportement sexuel, le populisme, du moins en Europe, est profondément heurté par le traditionalisme réactif des populations immigrées et c’est pourquoi, même lorsqu’il est « de droite » le qualificatif de « réactionnaire » lui convient mal. Dans cette mesure, le populisme signale une victoire peut-être irréversible sur les démons du totalitarisme. L’intégration objective de la radicalité dans le jeu normal des institutions signale incontestablement la vigueur du fait démocratique.

Avec le populisme, le clivage entre le peuple et les élites se substitue au clivage gauche/droite, et c’est pourquoi le populisme peut aller du brun au rouge. Ignorant ou feignant d’ignorer les contradictions qui les traversent, le populisme s’imagine « les élites » comme un bloc homogène et complice. Les détenteurs du capital financier et du capital symbolique sont censés accaparer le pouvoir et tout gouverner en un sens unique, au profit exclusif de leurs intérêts propres. En outre, le peuple a le sentiment d’avoir été abandonné au moment même où il avait le plus besoin d’être défendu. Tout contribue à lui rendre le monde étranger et hostile : les transformations techno-économiques, les bouleversements sociaux qui en dérivent, jusqu’à l’art qui a trahi sa mission d’être le dispensateur de la Beauté, et où la majorité des gens ne voit qu’une forme particulière d’imposture méprisante à son égard. Le « partage du sensible » cher à Jacques Rancière est une fiction.

Tocqueville parlait, à propos de la démocratie, de la passion de l’égalité. Les nantis, vilipendés par les populismes, englobent les riches, les puissants et les célébrités. Et presque toujours, ce sont les mêmes qui sont censés cumuler ces trois avantages, et qui les cumulent de fait. Face à eux, le peuple se sent misérable, impuissant et ignoré. À ses yeux, les élites ont perdu toute légitimité car les hiérarchies de pouvoir et de richesse ne dérivent plus des compétences réelles et le mérite, qui seul peut rendre les inégalités acceptables dans une république, a été vidé de son sens.

Le populisme se présente à la fois comme une critique de la démocratie, comme un rejet de la démocratie (sous sa forme représentative) et comme une exigence accrue de démocratie. Le populiste en appelle au « vrai peuple », aux « vrais gens ». Il est pour la démocratie directe ou participative, contre la démocratie représentative. Il conteste et contourne les médiations, normales et nécessaires en démocratie. Il pense que les moyens institutionnels d’expression sont des écrans ou des rideaux de fumée. Comme il est censé naître directement du peuple, il s’adresse directement à lui.

Avec la démocratie, c’est le peuple (démos) qui est en jeu, sinon au pouvoir. Mais alors que le démagogue conduisait le peuple, que le Führer et le duce conduisaient les masses, le chef populiste, lui, ne conduit que des individus. Mais cela n’interdit pas, bien au contraire, au populisme d’être essentialiste : il croit qu’il existe un peuple à la fois rivé à sa géographie particulière et transcendant l’histoire. C’est que le peuple demeure attaché à l’idée de nation, à laquelle, justement, la majeure partie des élites ne croit plus. Seulement le concept de peuple, adossé au mythe post-révolutionnaire (Michelet, Hugo), connaît une crise radicale et sans doute irréversible. Tant du point de vue sociologique que du point de vue politique, il n’est pas sûr que le peuple tel qu’on l’entendait naguère existe encore. Le peuple est aussi introuvable que « les cultures », elles aussi en voie de disparition, et elles aussi rituellement invoquées précisément à cause de cela. De même que la culture dite populaire n’est pas produite par le peuple, le populisme, qui ne cesse d’invoquer le génie du peuple, n’est jamais venu du peuple lui-même. Il est venu à lui, lorsqu’il ne s’est pas imposé à lui. Le populisme n’est populaire qu’après coup, en aval, pas en amont. À l’heure de l’individualisme de masse, il n’y a en fait plus ni peuple, ni même masse, ni foule. Seulement un collectif d’individus. Le peuple du populisme n’est pas un organisme (le « corps politique » des théories et républiques classiques), mais un agrégat : l’addition d’une multitude d’individus pour lesquels la classe sociale ne constitue plus un domaine d’appartenance. Dépourvu d’assise, le « peuple » du populisme ne se définit pas pour mais contre : contre les élites et les étrangers. Si bien que nous avons affaire à cette configuration paradoxale d’un populisme sans peuple, bien différent de celui auquel les histoires passées (celles de la Russie, de l’Amérique latine, de la France entre les deux guerres) nous avaient habitués. Avec le populisme, l’amour des « petites patries » (la formule est de Jaurès) et le « narcissisme des petites différences » (la formule est de Freud) se donnent libre cours.

Qu’il s’insurge contre « l’oligarchie » ou contre des politiques qui ont fait la part belle aux minorités, le populisme est un appel au pouvoir absolu de la majorité. Autre idée reprise à Carl Schmitt, avec l’opposition amis/ennemis, la déconsidération du principe de légalité comme formelle et inique au profit d’une légitimité jugée supérieure.

Seulement, une majorité, aussi considérable soit‑elle, n’est pas la même chose qu’un peuple. « Peuple » est un mot fétiche utilisé pour remplacer ou bien le prolétariat introuvable ou défaillant […].

Historiquement, le populisme a pu précéder la démocratie, lui succéder ou l’accompagner. Il pourrait bien aussi en signaler la fin. Alain Touraine a qualifié le populisme de « maladie infantile de la démocratie », mais le populisme sous sa forme dominante actuelle en serait plutôt la maladie sénile. […] »

– Godin, C. (2019). Le populisme, faute de peuple. Cités, 77(1), 169-179. 

 

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« La technique de l’amalgame constitue l’une des plus anciennes figures de la — mauvaise — rhétorique. On aurait pourtant tort d’imaginer qu’elle est réservée aux penseurs en mal de pensée et aux historiens pris en défaut d’histoire. Se confiant à un hebdomadaire qui, à l’instar de la plupart des titres de la presse française, a fait du combat contre le « populisme » la substance de sa ligne éditoriale […]. »

– Serge Halimi, mai 1995, Le Monde diplomatique. 

 

 

« Lorsqu’un mouvement né il y a un peu plus d’un siècle aux États-Unis, à la fois progressiste, de tradition rurale et structuré par un programme de transformation économique ambitieux et précis, se métamorphose en une épithète informe apposée au tout-venant (le Ku Klux Klan et M. Ross Perot, Arletty et Bruce Springsteen, les généraux Peron et Boulanger, Tolstoï et Frantz Fanon, l’historien humaniste Jules Michelet et M. Jean-Marie Le Pen…), chacun devrait avoir compris la fonction idéologique de l’amalgame : dissimuler les vrais rapports de pouvoir en fabriquant une catégorie qui fait diversion, substituer l’étude d’analogies de style à l’analyse des clientèles sociales et des programmes. Ici comme souvent, le consensus se nourrit du relâchement intellectuel et de l’inculture historique. C’est ainsi que, tel un virus, l’adjectif populiste contamine
le journalisme et l’analyse sociale. […]

Radical, le mouvement est aussi, parfois, interracial, y compris dans le Sud. Plus de soixante ans avant le démantèlement des lois ségrégationnistes, les populistes ď Arkansas parlent déjà des « opprimés, quelle que soit leur race ». Il n’est pas étonnant que certaines tonalités d’un discours dénonçant le capitalisme sauvage des « barons voleurs » américains de la fin du 19e siècle se retrouvent dans les propos politiques des candidats (comme M. Buchanan) qui sollicitent les suffrages de leurs compatriotes à une période de restructurations industrielles et de cynisme patronal. Mais il n’est pas innocent que, par le biais d’assimilations spécieuses, se développe, au nom de la lutte contre le populisme, une campagne contre les meilleures traditions de la gauche. Aux États-Unis comme en France. « Un fascisme à rebours qui récuse, comme ce dernier,
l’individualisme libéral et le progrès »: relevant du mauvais journalisme, on retrouve un peu partout cette définition du populisme destinée à circonscrire le champ du discours politique acceptable. […]

Empruntant son slogan « Power to the people » aux Black Panthers, la nouvelle gauche des années 1960, dont les parents avaient fait le New Deal, a cherché à mobiliser politiquement des groupes que les démocrates au pouvoir préféraient voir rester tranquilles : Noirs, travailleurs agricoles hispaniques, mineurs des Appalaches (les « exclus » d’alors). Mais les étudiants radicaux, qui escomptaient une contagion des soulèvements contre le « système », ont accéléré sans le vouloir le basculement à droite des petits Blancs pris dans l’étau du déclassement, entre un État qui ne les protégeait plus et des minorités raciales dont le contact les terrifiait. En effet, instruits des préceptes des campus, les étudiants voyaient — et pas toujours à tort — dans la classe ouvrière de leur pays une somme d’embourgeoisement, de matérialisme, de sexisme, de nationalisme et de racisme. Cette « barrière des valeurs » — et cette condescendance — , les républicains en ont fait le meilleur usage. Pendant qu’ils œuvraient économiquement pour les riches, ils proclamèrent leur attachement à une culture populaire blanche que la nouvelle gauche venait de brocarder et que les démocrates croyaient savoir « traiter ». Lorsque, en 1992, M. Clinton fut élu, il le dut à une élection triangulaire et à une analyse économique que les grands esprits jugèrent un peu fruste, voire « populiste » : « II faut d’abord penser au peuple. Depuis plus de dix ans, les riches sont devenus plus riches pendant que ceux qui travaillent dur et respectent les lois ont été pénalisés /…/ Washington récompense ceux qui spéculent l ». Après avoir laissé se creuser les inégalités sociales, après avoir négocié avec les républicains la ratification d’accords de libre-échange qui décuplent le sentiment d’insécurité du salariat américain, M. Clinton, déjà plus apprécié par la firme de Wall Street Goldman Sachs que par les syndicats, dispute néanmoins à M. Buchanan, voire à M. Dole , le discours qui l’a déjà fait élire. Ce discours, M. Ross Perot vient d’expliquer que les patrons américains ne s’en soucient pas exagérément : « Ils se disent : OK, les hommes politiques vont devoir nous rudoyer pour avoir l’air de populistes. Mais, une fois qu’ils sont élus, c’est à nous qu’ils appartiennent». »

–  Halimi, S. (1998). Le «populisme», voilà l’ennemi!. Mots. Les langages du politique55(1), 115-121.

 

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« Tous populistes ! », Manière de voir, n° 164, avril-mai 2019, 8,50 euros, en kiosques le 20 avril 2019.

 

 

« Le président français Emmanuel Macron en a fait son slogan pour les élections européennes ; France Inter, son obsession ; Bernard-Henri Lévy, sa dernière pièce de théâtre : combattre la « montée des populismes », tel est le cri de ralliement des gens bien formés, bien informés et bien habillés. Autour d’eux croît le danger. Des démocraties dont les classes dirigeantes se montraient toujours plus ouvertes, progressistes, brillantes et généreuses s’offrent à des hommes forts et obtus, comme aux États-Unis, paradis des campus impeccablement progressistes. Pis : un vote de provinciaux illettrés et xénophobes a fait perdre Londres à l’Union européenne ! Même la France moderne de M. Macron se retrouve rongée par une contestation fruste et débraillée. Juché sur la scène d’un théâtre milanais, le 5 mars dernier, « BHL » mettait en garde, avec la subtilité digne des grands philosophes, contre ces « “gilets jaunes” qui, à Paris, ne pensent qu’à casser du flic, du juif et du pédé ». Sus aux populismes, donc. Mais que recouvre réellement ce mot d’ordre ?

Il sert de paravent à un triple échec des sociétés dites « avancées », estime la dernière livraison de Manière de voir (1). Échec d’un mode de gouvernement par et pour les classes cultivées avec, comme dirait la publicité, des morceaux de peuple dedans. Il incombera aux historiens de dater le moment où les milieux les plus instruits et distingués ont commencé à confondre le progrès démocratique avec leur propre épanouissement, et à qualifier de « populisme » toute entrave à ce développement. À cet égard, le lecteur trouvera en fin de numéro un florilège des reproches adressés depuis un quart de siècle pour leur « dérive populiste » aux personnalités les plus diverses, de M. François Bayrou au chanteur Renaud.

Échec, aussi, d’une stratégie des dirigeants politiques : imputer les malheurs du monde non pas aux grands choix économiques, mais au dérèglement d’une démocratie dont l’existence devrait suffire au bonheur commun — on pourrait être libre dans les chaînes du marché. Or, une décennie après la crise de 2008, on ne vit toujours pas de démocratie et d’eau fraîche. Conjurer le spectre populiste fait opportunément oublier que MM. Viktor Orbán, Donald Trump et Matteo Salvini militent pour le même capitalisme que MM. Barack Obama, Emmanuel Macron ou Matteo Renzi : celui qui substitue le consommateur au citoyen, l’actionnaire au représentant, les transgressions publicitaires au militantisme. Comme le montre Thomas Frank, le populisme de marché est plébiscité par ceux-là mêmes qui vilipendent le populisme politique.

Échec, enfin, d’une philosophie sociale, celle de la démocratie libérale. Privé de son ennemi historique par la chute du Mur, ce régime se révèle soudain sans âme, sans désir et sans projet. En plaçant au cœur du débat public l’épouvantail multiface « populisme – ingérence russe – fake news », les dirigeants libéraux s’achètent un adversaire à bon compte. Feront-ils longtemps illusion ? Le rétrécissement de leur base électorale suggère assez la réponse.« 

 

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