Economie de la connaissance

« Avec la notion d’économie fondée sur la connaissance, certains veulent suggérer l’idée d’une rupture dans les processus de croissance et les modes d’organisation de l’économie. Cette idée peut rencontrer un certain scepticisme. En effet, la connaissance a toujours été au cœur du développement économique, et de nombreux travaux historiographiques (par exemple, Jacob [2007]) témoignent de cette omniprésence du savoir et de la connaissance à tous les moments de l’histoire humaine.

Le rôle de l’expression « économie fondée sur la connaissance » est donc d’exprimer un changement progressif plutôt qu’une discontinuité brutale [David et Foray, 2002].

Nous suggérons dans ce chapitre que l’avènement de l’économie fondée sur la connaissance a été préparé par l’augmentation lente mais ininterrompue depuis plus d’un siècle des ressources que les sociétés développées allouent aux investissements de connaissances et plus généralement au capital intangible. Cette tendance affecte à la fois les domaines d’intervention des États (notamment les dépenses d’éducation et plus généralement tout ce qui concerne le capital humain) et les stratégies des entreprises (les dépenses commerciales en actifs intangibles). Dans le cadre de cette grande tendance, un secteur s’est autonomisé — celui de la production et du transfert des savoirs utiles — et n’a cessé de grandir depuis le début du xxe siècle. Cet avènement a ensuite été précipité par un choc technologique majeur — l’ordinateur puis les réseaux électroniques — et s’est cristallisé dans un certain nombre de secteurs où l’impératif de l’innovation a déterminé l’expansion d’activités intensives en connaissance, dont le périmètre délimite ce que nous considérons comme l’économie de la connaissance aujourd’hui. […]

L’économie de la connaissance se caractérise par un accroissement de la proportion de travailleurs hautement qualifiés. Selon l’hypothèse du changement technologique biaisé en faveur du travail qualifié, les TIC ont été à l’origine d’un accroissement de la demande de travail hautement qualifié et favorisent une substitution de la main-d’œuvre qualifiée à la main-d’œuvre non qualifiée. Dès les années 1980, la demande relative de travail qualifié a crû plus vite que l’offre et, dans le même temps, la demande de tâche non qualifiée a baissé si rapidement que les travailleurs non qualifiés sont devenus excédentaires [Acemoglu et Autor, 2011]. On peut expliquer ainsi — par ces simples facteurs de rareté et d’excédent — la dispersion des salaires entre travailleurs qualifiés et non qualifiés qui commence à s’accentuer à partir des années 1980.

36Mais la croissance des emplois hautement qualifiés doit être rapportée à des évolutions plus larges que la seule diffusion des TIC. C’est l’avènement même des économies fondées sur la connaissance qu’il convient de prendre en compte, incluant notamment l’augmentation continue des taux d’innovation, pour expliquer la croissance des emplois intensifs en connaissance mesurée par les niveaux d’éducation et l’écart grandissant des salaires entre cette catégorie d’emploi et les emplois de moindre intensité en connaissance [Powell et Snellman, 2004].

Quel peut être l’avenir de l’emploi dans la société numérique ? Jusqu’à récemment, on évoquait la croissance au moins relative des emplois à fort contenu de connaissance fondée sur le biais du changement technique en faveur du travail qualifié ainsi que sur certaines limites à la substitution travail humain-machine. Ces limites étaient liées notamment au fait que, si l’ordinateur et les technologies de l’information se substituaient au travail humain pour les tâches consistant essentiellement à respecter des règles pouvant être exprimées ou formulées à l’aide d’un algorithme, le travail humain restait central et irremplaçable pour tout ce qui impliquait la reconnaissance de formes ou la communication complexe [Levy et Murnane, 2004]. Cependant, nous disent Brynjolfsson et McAfee [2015], cette distinction n’a plus lieu d’être et les tendances récentes de l’innovation, dans des domaines tels que la voiture sans chauffeur, la reconnaissance et la compréhension du langage naturel ou l’intelligence artificielle, suggèrent la mise en péril de la supériorité humaine dans beaucoup plus de domaines que ce qui était envisagé vers 2004.

L’avenir de l’emploi est très incertain. Peut-on se fier aux meilleurs économistes du travail qui nous disent que « plus ça change, plus c’est la même chose » — en prédisant le maintien, voire la croissance des emplois de qualification intermédiaire qui combinent tâches routinières et non routinières (interaction interpersonnelle, flexibilité, adaptabilité, résolution de problème) [Autor, 2015] ou encore en pariant sur la croissance des emplois grâce à l’automatisation sous certaines conditions relatives à l’élasticité de la demande [Bessen, 2017] ? Ou bien faut-il plutôt écouter d’autres voix qui nous promettent un avenir beaucoup plus chaotique sur le plan du contenu des emplois ? […]

Apprendre à apprendre : l’innovation, qui est au cœur de l’économie de la connaissance, ne peut prospérer que sur la base du déclassement des compétences et des savoirs et de leur redéploiement. Dans l’économie de la connaissance, l’apprentissage est sans fin : « À peine un état de l’art est-il absorbé qu’il faut s’initier au suivant. L’homme ne se repose jamais sur la connaissance qu’il vient de maîtriser car les prochains changements sont déjà là » [Enos, 1996]. Ces contraintes donnent une valeur plus grande aux capacités génériques d’apprentissage par rapport à la maîtrise d’un répertoire spécifique d’aptitudes techniques.

Apprendre à innover et à créer, voire à démarrer un projet d’entreprise, représente un autre ensemble clé de compétences dans une économie où l’innovation est devenue l’activité principale. Cependant, l’éducation « idéale » des futurs entrepreneurs innovants est difficile à définir. Tout au plus peut-on observer la tension entre les programmes qui visent à maîtriser un corpus de savoirs établis et ceux qui incitent les étudiants à penser « en dehors du cadre » [Baumol, 2005]. […]

À ceux qui pourraient penser que le succès de la notion d’économie fondée sur la connaissance ne fut qu’un effet de mode et le résultat d’un bon marketing de quelques organisations internationales, l’économiste peut répliquer en présentant certaines évidences. Cette notion repose sur des évolutions relativement claires quant à l’accroissement de l’importance de l’activité d’innovation, l’accroissement des dépenses relatives à l’éducation et à la formation, l’intensification des relations entre la science et l’industrie, et une croissance économique dont les déterminants ressortent de plus en plus du domaine du capital intangible.

Il s’agit bien de transformations structurelles possédant une logique qui est celle de l’expansion des secteurs et des activités fondés sur la connaissance [Foray, 2004]. »

– Foray, D. (2018). II. Le développement des économies fondées sur la connaissance. Dans : Dominique Foray éd., L’économie de la connaissance (pp. 22-40). La Découverte.

 

9782707197573

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