Mouvements – sujets – révolution

« Il est temps de nous interroger sur ce que peut encore une action collective qui entendrait reformuler un projet d’émancipation possible pour ce que Gramsci appelait les classes subalternes, aujourd’hui élargies aux hommes superflus, aux populations poubelles, ces déchets de la mondialisation capitaliste. La classe ouvrière n’a pas disparu, mais elle a vu sa fonction déterminée de classe productrice se modifier en raison de l’émergence de couches assurant les services multipliés au sein d’une consommation devenue dominante partout où cela est possible. La défaite du mouvement ouvrier fait époque. La percée communiste de 1917 a échoué d’abord dans la tragédie de la violence stalinienne, puis dans la comédie pseudo-réformatrice du communisme post-stalinien. Le réformisme social-démocrate disparaît avec le Welfare State. Jamais la classe ouvrière n’a pu faire la preuve de sa capacité à assurer la direction de la production et de la société. Elle n’a pu se constituer en acteur historique transmodal, et conduire la transition révolutionnaire vers un autre mode de production. Sous diverses formes politiques le capitalisme mondialisé a vaincu et sa conception du monde libéral-libériste s’est faite hégémonie culturelle. Rien n’assure, certes, que cette hégémonie, comme le souhaitait Gramsci pour les classes subalternes, ait une dimension de réforme intellectuelle et morale analogue à la Réforme protestante, aux Lumières révolutionnaires. Mais elle a pour elle l’actuelle force des choses.

Et pourtant, la contestation pratique et la critique théorique demeurent présentes. Faibles, elles existent. Divers mouvements sont apparus ces dernières années, dans les métropoles capitalistes et ailleurs, qu’il s’agisse de collectifs de travailleurs du secteur public surtout, voire privés, d’étudiants, de mouvements de sans-papier, de sans-toit, de mouvement de libération sexuelle, de mouvements différentialistes au service d’identités ethnico-culturelle, de mouvements écologistes. Leurs mots d’ordre ont frappé juste. « Le monde n’est pas une marchandise », « Un autre monde est possible ». On a là tout un parcours qui unit l’alpha de la déconstruction à l’oméga d’une construction à peine esquissée. Dans les pays en émergence de l’Amérique du Sud, se sont même produits des transformations politiques importantes marquées par des aspirations à de nouvelles manières de produire, de distribuer les richesses, et, nouveauté, se manifestent de puissants mouvements de paysans sans terre aussi en Afrique, tout comme s’esquisse un mouvement ouvrier en Chine et en Inde. S’est formée une nébuleuse altermondialiste.

Plusieurs tentatives théoriques sont apparues. Elles ont pour objet de repenser la mondialisation et de dégager des issues émancipatrices face à la désémancipation de masse en cours. Si celle de Negri et Hardt est la plus connue, d’autres ne sont pas à négliger, qu’il s’agisse des recherches situées au sein des mille marxismes, néo ou post-marxistes – Samir Amin, Immanuel Wallerstein, Giorgio Arrighi, Alex Callinicos, Hélen Melkins-Woods, Robert Brenner, Moishe Postone, Daniel Bensaïd, Étienne Balibar, Jacques Bidet, Mireille Delmas-Marty, Jean Robelin, Giuseppe Prestipino, Gianfranco La Grassa, Danilo Zolo, Franco Cassese, Wolfgang Fritz Haug, Daniel Harvey, Frederic Jameson et tant d’autres–, ou de courants différents – Walden Bello, Leonardo Boff, Frei Betto, Pïerre Boudieu, Noam Chomsky, John Holloway, le sous-commandant Marcos, Arundhati Roy, Vandana Shiva, Joseph Stiglitz, Aminata Trahoré, Alain Badiou, Slavoi Zijzek, Jacques Rancière, ou encore Marie-Claire Caloz-Tshopp, Rada Ivekovic, pour citer dans le désordre des auteurs topiques (on verra une utile présentation dans La planète altermondialiste de Chiara Bonfiglioli et Sébastien Budgen (Paris. Textuel 2006)). Tout cela ne suffit pas pour former une pensée à la hauteur de l’époque, un concept à même de penser son temps, comme le voulait Hegel. Toutes ces expériences ne suffisent pas à dessiner encore une alternative, tant leurs présupposés, leurs objectifs demeurent fragmentaires, isolés, voire contradictoires, tant l’immense classe moyenne des services, en voie de désagrégation, se maintient encore à l’écart de l’action collective et parie sur la consommation capitaliste et la réussite individuelle, partageant ainsi les idées qui définissent le sens commun libéral-libériste.

Pour comprendre les possibilités d’une action collective aujourd’hui il faut circonscrire les difficultés objectives nouvelles qui sont inscrites dans la structure objective de la société capitaliste mondialisée (I). Ensuite, il faut poser la question du statut du sujet empirique dans cette société qui tend à subordonner la production aux services et à la consommation et rend problématique la formation d’une subjectivité apte à la transformation (II). Enfin, ces deux difficultés – objective et subjective – conduisent à poser la question des mouvements sociaux, de leurs forces et faiblesses (III). La perspective susceptible d’orienter ces mouvements ne peut être que celle de la révolution aujourd’hui, non pas seulement celle des réformes. La masse de réformes indispensables pour instaurer un être-en-commun vivable exige de fait le recours à l’idée d’une révolution inédite. Cette idée est requise en son impossibilité même (IV). »

– Tosel, A. (2008). Chapitre 7. Mouvements, sujets, révolution. Dans : , A. Tosel, Un monde en abîme: Essai sur la mondialisation capitaliste (pp. 294-327). Editions Kimé.

 

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