Le narcissisme contemporain

« Le narcissisme est un des traits caractéristiques de la forme-sujet moderne. Pour étudier les étapes de son institution à l’échelle sociale, un regard sur certaines œuvres philosophiques peut s’avérer utile. Descartes, Kant, Sade, Schopenhauer et bien d’autres peuvent être considérés comme les « symptômes » de l’instauration d’une nouvelle constitution fétichiste qui est en même temps « subjective » et « objective », forme de production et forme de vie quotidienne, structure psychique profonde et forme du lien social. En effet, la formation du sujet moderne, la diffusion du travail abstrait, la naissance de l’État moderne et bien d’autres évolutions se sont déroulées en parallèle, ou, pour mieux dire, ne sont que différents aspects d’un même processus. Dans ce processus, il n’existe pas de hiérarchie prédéterminée des facteurs, et aucun ne « dérive » unilatéralement d’un autre.

La forme-sujet n’est pas toujours l’émanation directe de la forme-valeur au sens économique et peut aussi entrer en contradiction avec elle. D’ailleurs, la forme-sujet contient des éléments provenant des formations sociales antérieures réutilisés à de nouvelles fins (antisémitisme, patriarcat, religion) – l’analogie avec les « couches géologiques » s’impose.

Le sujet n’est pas un invariant anthropologique, mais une construction culturelle, résultat d’un procès historique. Cependant, son existence est bien réelle. Il ne s’agit pas d’une erreur d’interprétation, comme le veulent le structuralisme et la théorie des systèmes sociaux. Une différenciation nette entre le sujet (de la connaissance, de la volonté) et l’objet ne va pas de soi et n’a pas existé avant la naissance de la forme-sujet moderne, qui a installé une opposition absolue entre les deux. Ainsi, dans l’univers religieux, le sujet n’est pas considéré comme le créateur autonome de son monde : il est largement déterminé par des sujets extérieurs, comme les dieux ou les esprits. Il partage donc en partie le statut de l’objet. En même temps, la nature n’est pas conçue comme simple objectivité obéissant à des lois invariables, mais est considérée comme une sorte de sujet doté de sa propre volonté insondable. Le terme « sujet » peut d’ailleurs indiquer en même temps un sujet individuel et un sujet collectif, tel qu’un peuple ou une classe sociale. La forme-sujet implique que l’acteur est toujours identique à lui-même, totalement autonome et dans un rapport d’extériorité au contexte social.

Notre approche se propose de penser ensemble les concepts de « narcissisme » et de « fétichisme de la marchandise » et d’indiquer leur développement parallèle. Ou, plus précisément, de montrer qu’il s’agit des deux faces de la même forme sociale. Comme nous le verrons plus en détail dans le prochain chapitre, le narcissique, selon Freud, est essentiellement une personne qui reste, malgré les apparences, à un stade primitif de son évolution psychique : il perçoit, comme le nouveau-né, le monde entier comme une extension de son moi. Ou, pour mieux dire, il ne conçoit pas de séparation entre le moi et le monde – parce qu’il ne peut accepter la séparation originaire d’avec la figure maternelle. Pour nier « magiquement » cette séparation douloureuse, et les sentiments d’impuissance et de détresse qu’elle entraîne, il vit le monde entier, y compris ses semblables, comme une extension de son moi. Évidemment, il le fait de manière inconsciente. Derrière une apparence de normalité, se cache, chez le narcissique adulte, une impossibilité de reconnaître les « objets » – au sens le plus large – dans leur autonomie et d’accepter leur séparation. L’égocentrisme du narcissique – son aspect le plus visible – n’en est qu’une conséquence. Le monde extérieur est perçu sur le mode de la projection : les objets et les personnes ne sont pas perçus pour ce qu’ils sont, mais en tant que prolongements du monde intérieur du sujet. Face au sentiment de toute-puissance du moi narcissique – qui recourt si nécessaire, au moins dans le cas du petit enfant, à des formes de satisfaction hallucinatoire de ses désirs –, le monde n’est qu’un objet à manipuler, voire un obstacle pour la réalisation effective des désirs, si faciles à satisfaire dans la sphère de l’imagination. Le corps physique du sujet narcissique fait également partie de ce monde extérieur potentiellement hostile et réfractaire. Dans le partage entre le moi narcissique et le monde, les frontières du monde extérieur commencent avec son propre corps. Ce dernier peut résister au moi et lui rappeler douloureusement ses limites, ainsi que l’irréductibilité du monde extérieur à ses désirs. Quant au moi, il ne s’identifie pas immédiatement au corps et à ses sensations, mais seulement au monde intérieur et aux pulsions du sujet – ce que Freud appelle le « processus primaire ».

Bien sûr, le narcissisme dont on parle ici ne consiste pas seulement dans un excès d’amour-propre, dans la vanité et le culte du corps, ni même dans le culte du moi et dans l’égoïsme, comme le veut l’usage populaire du terme. Le narcissisme, au sens psychanalytique, est au contraire une faiblesse du moi : l’individu reste confiné à un stade archaïque du développement psychique. Il ne parvient même pas au stade du conflit œdipien, qui donne accès aux « relations d’objet ». C’est le contraire d’un moi fort et glorieux : ce moi est pauvre et vide car il est incapable de s’épanouir dans de véritables relations avec des objets et des personnes extérieurs. Il se limite à revivre toujours les mêmes pulsions primitives. »

– Jappe, A. (2017). 1. Du fétichisme qui règne dans ce monde. Dans : , A. Jappe, La société autophage: Capitalisme, démesure et autodestruction (pp. 13-64). La Découverte.

 

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