Nous n’avons jamais été modernes

« La science n’est pas l’activité pure et désintéressée qu’elle prétend être. Le grand partage établi entre science et politique ne fonctionne pas. […]

A ceux qui se demandent si nous sommes post- ou hypermodernes, Bruno Latour [1991] oppose un constat cinglant qui fait l’effet d’une douche froide: nous n’avons jamais été modernes.

Selon lui, la modernité repose sur la séparation entre, d’un côté, l’inhumanité de la science et, de l’autre, l’humanité du social.

La science tente de percer les énigmes d’une nature qui est déjà là indépendamment de nous. Les hommes construisent la société et sont maîtres de leur destin.

Ce premier grand partage entre la nature et la société en explique un autre : celui qui oppose les autres cultures et la nôtre. «Eux», qu’il s’agisse des Achuars ou des Azandés, des Chinois ou des Amérindiens, ne sont pas modernes comme «nous» parce qu’ils n’ont pas su séparer la connaissance de la société. Ils ne sont pas parvenus à la connaissance scientifique qui permet d’accéder aux choses mêmes. Leurs savoirs ne sont que des ethnosciences, dépendant de leurs croyances religieuses, de leur organisation sociale, de leurs rites, de leur économie…

Mais le grand partage ne fonctionne pas. La nature qu’étudie la science est construite artificiellement en laboratoire et la société ne se réduit pas à une construction humaine. C’est en ce sens que nous n’avons jamais été modernes. La séparation étanche que nous avons voulu faire entre nature et société fuit de partout. […]

Force est de reconnaître aujourd’hui que cela ne marche pas. L’atteste la question écologique qui montre que tout est lié, les humains et les non-humains, la science et la politique. […]

Le manifeste de B. Latour fut reçu pour ce qu’il était : un pavé dans la mare. En refusant de faire de la science l’activité pure et objective qu’elle prétend être, il fut l’objet de violentes invectives. N’était-ce pas la rationalité elle-même que ce dangereux relativiste s’attachait à saper?? Et Latour de devenir l’ennemi n° 1 des deux physiciens Alain Sokal et Jean Bricmont partis en croisade contre les barbares qui osaient menacer le sublime édifice de la science. »

– Halpern, C. (2010). Nous n’avons jamais été modernes. Bruno Latour, 1991. Sciences Humaines, 211(1), 9

 

9782707148490

Une réflexion sur “Nous n’avons jamais été modernes

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