La Misère du monde

« En fait, La Misère du monde a touché un lectorat issu du vaste spectre des classes moyennes qui se reconnaissait dans les souffrances évoquées par ceux qui y parlent (employés, infirmières, étudiants, chômeurs…). Lorsque l’ouvrage paraît, chômage et exclusion sont devenus les maîtres mots de l’actualité, la lutte contre la « fracture sociale » sera le leitmotiv dans les années suivantes…

Ce parti pris aux côtés des dominés participe de la nouvelle posture d’intellectuel engagé de P. Bourdieu. Battant le pavé auprès des grévistes lors du mouvement de 1995, présent aux côtés des chômeurs qui occupent l’ENS de la rue d’Ulm en 1998, ferraillant dans les médias pour « une gauche de la gauche », présent au Larzac pour soutenir le mouvement antimondialisation dans les années 2000, il n’aura de cesse de fustiger les médias et les « essayistes de cour » qui, selon lui, sont complices des effets destructeurs d’un monde dominé par l’idéologie néolibérale.

Fidèle à sa théorie de la violence symbolique, P. Bourdieu voulait dénoncer une forme moderne de la misère, une « misère de position », dans laquelle les aspirations légitimes de tout individu au bonheur et à l’épanouissement personnel se heurtent à des contraintes et des lois qui lui échappent : violence cachée produite à travers « les verdicts du marché scolaire », « les contraintes impitoyables du marché du travail ou du logement », « les agressions insidieuses de la vie professionnelle »…

La critique néolibérale ne s’est pas éteinte avec P. Bourdieu, loin s’en faut ! La Misère du monde a même nourri une mouvance sociologique radicale. Sites orchestrés par ses émules, collection de livres entièrement vouée à la critique du libéralisme… Tout un courant de sociologie politico-critique a poursuivi sa route, n’ayant de cesse de dénoncer les exactions du marché et des maîtres du monde. Didier Lapeyronnie y voit même une « radicalisation de l’héritage bourdieusien ». 

D’autres ont choisi de prendre leur distance par rapport aux fondements théoriques d’une sociologie par trop déterministe, qui fait des individus des rouages impuissants des mécanismes sociaux et aboutit au final à alimenter un discours misérabiliste et victimaire. Bernard Lahire par exemple, dans La Culture des individus (2004), n’a pas hésité à montrer l’éclectisme des choix culturels dans les divers milieux sociaux. Et de nombreux sociologues contemporains mettent en avant les compétences critiques des acteurs et leur capacité de réflexivité.

Certains, plus jeunes, n’hésitent pas à récupérer certains concepts bourdieusiens, comme c’est le cas de Thierry Sauvadet lorsqu’il parle du « capital guerrier » des jeunes de banlieue pour donner des bandes une vision plus constructive… A preuve que l’héritage des grands maîtres n’est jamais inscrit dans le marbre ! »

Fournier, M. (2010). La misère du monde. Pierre Bourdieu, 1993. Sciences Humaines, 211(1), 10

 

9782757851524

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