Authentique

« Ne transfère jamais aux autres le pouvoir de te définir », ma grand-mère Marie m’a enseigné un des préceptes les plus fondamentaux de mon existence, je n’avais que neuf ans. Elle croyait que l’être humain souffrait d’un mal assez étrange, celui d’une excessive dépendance à autre que soi. Nous sommes en tant qu’êtres sociaux vivant dans le monde social (structuré autour des lois de réciprocité et d’universalité) coincés dans une certaine hétéronomie, nous sommes dans l’intersubjectivité assujettis non seulement aux grammaires de la reconnaissance mais aussi aux réponses des autres en termes de validation de soi.

Ce sont les autres qui nous confirment notre face, ce sont les autres qui valident notre image de soi, ce sont également les autres qui rendent possible notre estime de soi, et sans eux il est difficile d’envisager la réalisation de soi. Voilà en quoi nous êtres sociaux nous avons besoin des uns et des autres, car sans aucun de nous il n’y a personne. Personne comme identité propre ou singularité dans la multitude et semblable aux autres du fait même du divers qu’il est (de cette nature), sentiment moral. Personne ainsi ne se fait d’elle-même, cela n’est bonnement pas possible. S’il faille ainsi reconnaître la nécessité des autres dans la construction de soi, il importe aussi de ne point leur transférer un excessif pouvoir de détermination de notre Soi.

L’être authentique n’est une réplication ou une reproduction de ce qui est déjà, ce n’est pas un mimétisme, ce n’est pas une dissolution dans les normes instaurant la ressemblance (standardisation), ce n’est pas un corps et un esprit discipliné par les institutions qui remplissent autant une fonction agrégative des identités (puisqu’elles offrent un cadre symbolique, un univers de sens et de significations, et enjoignent que les individus y réfèrent enfin de se définir et de définir leur extériorité) qu’elles par leur nature coercitive surveillent et punissent – dans le sens foucaldien – les individus (s’assurant ainsi leur conformité aux règles préétablies et aux conduites prescrites). L’être authentique est un affranchi parce qu’il est autonome, et non parce qu’il véritablement libre dans le sens d’être indépendant. C’est celui donc qui ose.

Oser dévier des voies balisées, des chemins tracés. Oser redéfinir le cadre symbolique car il se rend bien compte que celui-ci pose un problème dans son processus de construction de soi. Un cadre symbolique est statique comme contenant, son contenu (c’est-à-dire les sens et significations) l’est moins, au contraire son contenu est évolutif, il faut oser le redéfinir quitte à se marginaliser, à être stigmatisé, à être exclu soit de la communauté soit du groupe. Le prix à payer pour être authentique, autonome et donc dans le sens kantien véritablement libre, est souvent lourd. Mais, que de souffrances et de douleurs éprouvées en étant autre que ce Soi auquel on aspire et ce que l’on s’est bien que l’on est ou que l’on sent en nous, simplement parce que l’on ne survivrait pas à une rupture d’avec cette communauté et ce groupe social qui nous préservent des tourments de la solitude, de l’exil, du froid, du vide.

Naturellement, êtres sociaux entre la communauté le groupe et le désert, nous choisissons le premier comme nous renonçons à être ce que nous sommes de singuliers. Ou nous mentons, nous affabulons, nous devenons des prestidigitateurs, des illusionnistes, nous nous scénarisons, nous construisons des récits fictionnels ou science-fictionnels et d’une façon assez surréaliste faut en convenir nous les faisons passer pour ce que nous sommes d’authentiques. Et les autres qui sont des figures d’autorité ou autoritaires valident notre facticité ainsi présentée et assumée, ils se sentent sécurisés puisque nous sommes conformes au cadre symbolique et à ses sens et significations. Nous sommes conformes et le cadre symbolique en tant que modèle déterministe et donc prédictif se voit renforcer.

Ce qui est je crois fascinant avec tout ça, c’est que ce Soi fictionnel ou science-fictionnel est un réel. La fiction ou la science-fiction sont des réels dans le sens qu’elles sont des étants, du moment où l’on construit une idée que l’on lui donne en quelque sorte vie à travers une forme de matérialité (en lui conférant des attributs propres au monde physique), en la rendant tangible et saisissable, en lui offrant une espèce de corporalité ou un caractère proche d’une certaine corporéité, cette idée devient un réel inscrit dans une réalité. Un étant composante d’un ensemble d’étants avec lequel il entretient une relation soit de renforcement de sens et de significations soit de nuance en sens et significations. Ce qui est fictionnel ou science-fictionnel n’est ainsi pas irréel.

J’entends régulièrement des gens dire : « X ou Y est une personne vraie », « Il/Elle est vrai(e) / faux-sse » etc. Toujours, je suis très étonné par ce type d’opinion. Le vrai ou le faux, la vérité ou la fausseté, est essentiellement une question de logique, or la logique est en soi problématique puisqu’une chose peut répondre à certains critères de validité de ce qui est considéré comme vrai et ce vrai être parfaitement insensé. Une chose peut faire sens ou avoir du sens (parce qu’elle est interprétée et comprise, qu’elle produise une certaine cohérence en sens et en significations) sans qu’elle ne puisse être validée comme vraie par la logique. Et même est vrai présuppose de partir dans sa détermination logique d’un cadre commun (ou un présupposé commun), or tout le monde na partage pas le même cadre commun.

Comme dirait l’autre une personne est vraie ne démontre rien, ne dit rien de plus que cette clause sentencielle (« c’est une personne vraie ») est (seulement) vraie et non l’objet (la personne elle-même) auquel elle se rapporte. Une telle clause sentencielle n’apporte rien de compréhensif et d’interprétatif, sans parler du fait qu’en soi dire qu’une « personne est vraie » est un peu une redondance parce que celui/celle qui l’exprime tient déjà pour acquis que ce qu’elle/il dit est vrai (à quoi je réponds toujours « Ok » pour dire « Je comprends que le fait que ce que tu dis tu le prends pour vrai »). Bref, tout ça pour dire que l’expression « C’est une personne vraie » ou « Cette personne est vraie » est un presque un vide absolu, cela est proprement stérile.

En outre, en dehors du plan logique, une telle clause sentencielle exprime souvent un jugement de valeur (une prise de position axiologique, dans le sens wébérien). Un jugement de valeur, c’est-à-dire : le bon ou le mauvais (qui diffère d’un jugement moral : le bien ou le mal). Le jugement de valeur est foncièrement culturel (il ne peut être détaché d’un « fonds culturel » – « fonds culturel » dans le sens ricoeurien de grille d’évaluation idéologique souvent en arrière-plan de chaque individu). Par exemple, roter à table ou avoir les coudes posés sur la table dans certains milieux culturels (dans une certaine bourgeoisie ou autre) est purement inapproprié, c’est (très) mauvais ; dans d’autres sans que ce ne soit forcément une « bonne » chose ces actes relèvent du « On s’en fout ». Péter en présence de quelqu’un peut être conventionnellement (savoir-vivre) une chose « pas bonne » à faire.

En revanche, le jugement moral c’est autre chose, il relève d’un ensemble normatif de règles morales partagées par les sujets moraux d’une communauté morale – c’est-à-dire il est question non plus de convenance ou de bienséance ou de décence – décence comme un ensemble standardisé de convenances partagées par un groupe social (comme dans le jugement de valeur) mais de sacrilège ou du sacré. Les règles morales expriment des interdits de nature absolue relatifs au sacré, au blasphème, au sacrilège. Des milieux culturels ayant des standards de décence relativement différents peuvent ainsi partagés le même standard moral – du sacré : par exemple, l’inviolabilité de la personne humaine (en considérant comme le proposait la pensée durkheimienne que la personne humaine est un être sacré dont la violation tend à susciter en nous de la répugnance). Les règles morales construisent et établissent l’inacceptabilité. Donc, un individu peut bien péter, roter, mettre ses foutus coudes sur la table que bon bref cela n’a rien d’absolument inacceptable (même si quelquefois on ressent le contraire) – pour dire, cela n’a rien d’immoral.

Un tel jugement (de valeur ou moral) dit plusieurs choses de la personne qui l’exprime ou le pense : d’un, qu’elle se place en position d’autorité (dans le « c’est une personne vraie / cette personne est vraie » il y a une prescription à être – rester une personne vraie ou se comporter comme une personne vraie, qui laisse entendre qu’une sanction, négative (un blâme par exemple), positive (un compliment par exemple), sera administrée dans un cas de conformité à la prescription qui constitue une injonction de devoir-être ou dans un cas de non-conformité) ; de deux, qu’elle se place en position de pouvoir de rétribution (dans le « c’est une personne vraie / cette personne est vraie » il y a une rétribution de la valeur de la personne ; l’autre contribue par le fait d’être une « personne vraie » à une certaine satisfaction de ma propre personne ou de mes propres attentes – une satisfaction très narcissique, et en échange je lui offre une gratification symbolique – le « vraie » accolé à « personne » qui signifie une forme d’authenticité, d’honnêteté, etc.). Une telle personne donc par une simple et souvent banale expression se considère (sans en avoir même conscience) comme une figure d’autorité s’octroyant un pouvoir de rétribution. L’inverse « Il/Elle est faux-sse » est aussi valable. Dans ce cas, il y a un devoir-être qui prescrit un changement de comportement que l’on commande / ordonne (presque) chez l’autre, et une rétribution de valeur (en l’occurrence un certain appauvrissement de la valeur de l’autre puisqu’il/elle a contribué à mon insatisfaction).

 

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D’où mon étonnement en entendant, certaines expressions qui il faut le reconnaître veulent bien faire (ou faire de la bonne manière) ou bien dire (ou dire de la bonne façon), et comme je l’ai dit précédemment, la question n’est pas de poser un jugement (je m’en fiche royalement, comme tu le sais déjà) mais d’essayer autant que possible de comprendre ou d’interpréter tous ces aspects ordinaires de l’intersubjectivité ou de l’existence qui illustrent soit un transfert volontaire (en réclamant d’être validés et en restant assujettis à de telles validations) aux autres le pouvoir de nous définir (personne vraie, personne fausse, bonne personne, mauvaise personne, etc., ou le contraire) soit d’une accaparation par de tels autres d’un pouvoir que l’on ne leur a ni donné ni transféré (mais que l’on accepte postérieurement, donc que l’on consent à être désormais le subordonné). Cette situation n’est pas en soi problématique car toutes nos interactions me semble-t-il relève de cette dynamique ou répondent de cette réalité, que ce soit un compliment ou une critique, nous nous plaçons dans cette dynamique. Ce qui me semble préoccupant c’est lorsque cette dynamique devient un absolutisme. Je veux dire lorsque l’autorité et le pouvoir de l’Autre deviennent un absolutisme.

Autrement dit, quand nous ne sommes plus en mesure de nous penser (nous-mêmes) ou de façon autonome parce que nous devons nous soumettre à son autorité et son pouvoir enfin de recevoir toutes sortes de gratifications de sa part. Dès lors, nous nous aliénons, et l’aliénation comme l’a si bien saisi Ricoeur est une dépossession de Soi ou une exportation de nous-mêmes vers une identité préfabriquée par l’Autre dans laquelle nous devons nous dissoudre. Fanon l’a bien observé dans ses Écrits sur l’aliénation et la liberté.

L’absolutiste l’Autre ne le devient que du fait de notre propre vouloir. C’est pourquoi oser être soi-même est un combat, un acte (oui) révolutionnaire – dans le sens d’apporter un changement majeur dans la relation avec l’Autre, qui consiste à diminuer son autorité et son pouvoir de nous définir, mais aussi un changement majeur dans notre réappropriation de nous-mêmes. Être authentique est en ce sens être radical. L’authentique est dans cet ordre de choses une radicalité par rapport à l’absolutisme et à l’aliénation. Et donc « Oser » ou l’audace devient le premier acte d’affranchissement, d’autonomie, de libération, de reconquête de Soi.  

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