Ces Dieux contre nature (humaine)

L’histoire de l’humanité est une histoire de fondamentalismes. Fondamentalisme religieux, fondamentalisme intellectuel ou scientifique, fondamentalisme culturel, fondamentalisme économique, fondamentalisme politique, etc. Toutes sortes de fondamentalisme. Le fondamentalisme ici est un mouvement conservateur et intégriste adopté par des adeptes d’une pensée qui la considèrent comme fondamentale ou originelle. Cette pensée déifiée est donc élevée au rang d’être/chose sacré(e), elle ne tolère aucun sacrilège, aucun blasphème. Toutes les pensées humaines ont d’une façon comme d’une autre une dimension fondamentaliste ou un caractère fondamentaliste (ou l’acquiert avec le temps). Et toutes ces pensées ont été à un moment comme à un autre en opposition ou en contradiction avec la nature humaine, celle qui dit autonomie de la volonté (sans laquelle le besoin vital de réalisation de soi comme le théorisait déjà Maslow est impossible), égale dignité humaine, solidarité-fraternité, bref le droit d’être singulier tout en étant semblable, de pouvoir être en tant que et comme. Ces pensées quasi uniques, ces pensées totalitaires, disciplinaires, agrégatives des identités. Ces pensées déifiées, des pensées-Dieux, et des Dieux contre nature (humaine).

La nature humaine est essentiellement contestataire, critique, c’est le propre de la personne humaine. Un enfant s’affirme par le premier « Non » qu’il exprime devant des injonctions parentales (émanant des figures parentales), cet à ce moment qu’il se rend compte qu’il peut être autre chose que ce que l’on voudrait qu’il soit (qu’il prend possession de lui-même, qu’il commence à se chercher et donc à se différencier des identifications originelles), un adolescent ou une adolescente traverse sa « crise » en contredisant ou en déjouant les règles disciplinaires, les prescriptions, il/elle est « rebelle » et pour son entourage beaucoup blasphématoire. Un jeune adulte apprend en suivant les voies de l’émancipation de soi à se faire et donner sens au milieu d’une diversité de sens et de significations, il aspire à. Un adulte intègre ses aspirations de jeune adulte et comprend que l’existence est avant tout à la fois une reconnaissance mutuelle des singularités et une négociation permanente des actes de volonté (les aspirations subjectives, les réalisations de soi), il se rend compte que la vie adulte est plus que tout un équilibre trouvé entre l’être-avec et l’être-à-côté, entre ce qu’il est possible de faire et d’être (l’être raisonnable) et ce qu’il souhaite être et faire (l’être idéal).

Tout ce cheminement de l’enfant à l’adulte le construit ainsi comme un progressiste, un réformateur, puisqu’il est une constante re-actualisation de soi dont la finalité vise à l’atteinte d’un bien-être en même temps individuel que collectif (car il apprend très vite qu’il ne saurait être durablement bien que si les autres le sont tout au moins minimalement). La nature humaine est donc intrinsèquement un réformisme eudémonique. Si ce réformisme n’est pas un fondamentalisme c’est parce qu’il possède de manière consubstantielle un élément qui l’empêcherait de l’être : l’autonomie de la volonté comme instance critique, de libération, de désaliénation.

Ainsi, les fondamentalismes sont une déviance, ils sont quelque chose de pathologique, ils sont impropres à la nature humaine. Et tous partagent au moins une chose : le pouvoir, la quête du pouvoir, la jouissance du pouvoir, la domination. Les fondamentalismes sont ainsi une question de soumission de l’Autre à Soi, et le Soi fondamentaliste une soumission de son propre Soi à une idéologie qui dépersonnalise l’être et en fait une entité désincarnée. L’être fondamentaliste devient une chose, matière morte, inerte, un objet assujetti à une autorité extérieure. Cet être dépossédé de lui-même, qui s’exporte ou est exporté en dehors de lui-même, qui s’aliène à l’extériorité (car toute idéologie est d’abord un construit qui existe à l’extérieur de l’être, même si elle part de l’intériorité – d’une réflexivité, elle prend sa source d’éléments extérieurs et s’inscrit dans cette extériorité, c’est une projection de sens et de significations subjectif dans un cadre symbolique objectif). Être traditionaliste, être intégriste, être momifié ou esprit momifié mis dans un sarcophage, fin de l’Homme et fin de l’Histoire.

Tous les fondamentalismes marquent la fin de l’Homme et la fin de l’Histoire puisqu’ils tendent à réduire autant que possible ce que l’autre nomme « l’espace des possibles » dans lequel seulement est envisageable les progrès de tout projet humain et sociétal, des progrès qui disent une marche vers la maturité. L’Homme immobilisé, l’Histoire impossible, les fondamentalismes produisent donc le vide.

 

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Ces fondamentalismes sont les religions qui utilisent des préceptes pour dominer les corps et les esprits – castrant et excisant les aspirations humaines, les croyances (ethno)culturelles et autres pratiques qui sont considérées comme non seulement des normes distinctives dans un rapport moderne-antimoderne instaurant une espèce de relation du type civilisés-barbares avec toute la rhétorique sur la supériorité (ethno)culturelle, les discours scientifiques et intellectuels en paradigmes dominants qui stigmatisent marginalisent excluent toute forme de possibles alternatifs en raison de la rationalité de l’intellect (un intellect n’étant rien d’autre que le produit d’une façon de penser et de voir le réel), les discours politiques qui véhiculent des imaginaires holistes mobilisés dans un rapport d’impérialisme et d’hégémonie (libéralisme, néolibéralisme, communisme, socialisme, écologisme, etc.).

Et même les grandes idées des Lumières que sont l’humanisme au nom duquel il faut civiliser ceux qui ne le seraient pas (assez) et qui doivent souvent passer par la case « éducation » aux mœurs acceptables – attendre dans l’antichambre de l’humanité – avant d’être inclut dans l’humanité. Toutes ces grandes idées pour l’être humain qui se sont réalisées en niant l’être humain, qui sont devenues des valeurs conservatrices ne tolérant aucune remise en cause puisque selon elles aucun être dit raisonnable ne saurait ne pas les vouloir. Liberté, égalité, mais sans vraiment la dignité humaine ou une dignité humaine au conditionnel et/ou conditionnée. L’être humain naturellement contestataire exclut donc du cercle de la raison (sauf lorsqu’il conteste dans le sens des choses attendues, qu’il ne blasphème pas). Les Écritures Saintes selon l’humanisme et les Lumières, tout le monde a fait et fait alléluia. Voici la liberté, voici l’égalité, prenez et crevez dans votre indignité. Fondamentalisme humaniste, un anti-humanité, ironie même.

Tous les fondamentalismes nient en soi l’humanité, ce sont des Dieux contre nature (humaine). Parce que la nature humaine est un réformisme, c’est l’élargissement de l’espace des possibles. Ils nient la diversité véritable, ils stigmatisent, humilient, marginalisent, infériorisent, excluent toute forme de singularité. Ils vident de toute substance ce qu’est et fait l’humanité. Mais surtout tendent à oublier, qu’ici-bas, il n’y aucun Dieu autre que sa propre face et celle de l’Autre. Ici-bas, Dieu est humain.

 

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« L’attention se concentre aujourd’hui sur le déchaînement des extrémistes islamiques, mais le fondamentalisme religieux n’est pas le fait d’une seule confession ni d’un seul pays, moins encore des seuls pauvres ou non éduqués. Au contraire, il peut surgir n’importe où se ressent le besoin de combattre une culture séculière, sans dieu – même si, pour ce faire, les fondamentalistes sont amenés à rompre avec l’orthodoxie de leurs traditions. Ce qu’ont en commun tous les fondamentalistes de par le monde, c’est la capacité à modifier leur message pour l’adapter à leur époque.

Les fondamentalistes disent ne pas interpréter, mais il n’est pas d’interprètes qui ne soient plus étroits et mus par l’idéologie.

Il est vrai que plusieurs sortes de groupes partagent les caractéristiques de base des fondamentalistes religieux : ils tracent des lignes sur le sable exigent une obéissance inconditionnelle dans leurs rangs, dépensent une folle énergie à maintenir des frontières entre le pur et l’impur, érigent d’impénétrables forteresses dogmatiques tout autour de « la vérité » et tiennent leur vision de celle-ci pour absolue, infaillible ou fixée. En cela, d’aucuns peuvent être tentés de chercher des manifestations de « fondamentalisme séculier » dans le marxisme ou le socialisme d’État de l’ère soviétique, dans les nombreuses manifestations virulentes de nationalisme qui éclatent sous nos yeux, ou dans l’extrémisme sans réserve des mouvements révolutionnaires ou terroristes, à motivations idéologiques, dont l’éventail va du Sentier lumineux au Pérou à la bande Baader-Meinhof en Allemagne fédérale. Semblablement, on pourrait parler de « fondamentalisme scientifique » pour qualifier le postulat, posé par nombre de scientifiques contemporains, que la connaissance fondée sur des données empiriques est la seule voie d’accès fiable à l’intelligence de la réalité.

Mais dans le cas de ces groupes séculiers, nous hésitons à parler de « fondamentalisme ». Les uns et les autres peuvent exiger de leurs sectateurs le sacrifice suprême, mais, au contraire des religions monothéistes, particulièrement du christianisme et de l’islam, ils ne leur assurent pas qu’il y a Dieu ou une récompense éternelle au bout de ce sacrifice. L’absence d’une récompense véritablement « ultime » marque de son empreinte la manière dont ces groupes séculiers conçoivent et réalisent leur mission, alors que la croyance dans le ciel ou le paradis sert d’une manière tout à fait différente la conception et la légitimation du martyre dans les religions monothéistes. »

– Appleby, R. et Marty, M. (2002). Le fondamentalisme: Réponses à quelques questions. Le Débat, 120(3), 144-151. 

 

 

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