Survie

Bande sonore : Strollin – Chet Baker.

Hier, chloé m’a raconté qu’il y a deux ou trois jours, elle s’était fait agresser. Une arme à feu sur le visage. Ce qui intéressait son agresseur était le tiroir-caisse du dépanneur où elle gagne sa vie. Chloé figée me racontait cette histoire; figée, chloé ne sait plus comment elle a pu faire tous les gestes qu’il fallait pour satisfaire son agresseur et pour rester en vie. Chloé est morte ce soir-là, une cholé est morte cette fin de soirée-là.

Cette semaine, c’est serge, son chum, qui m’a servi ma dose de cancer. J’avais noté l’absence de chloé, mais il m’est paru indélicat de poser la question qui me taraudait. Mais, serge l’a sans doute senti ou lu, il m’a dit « Chloé a subi une agression hier soir, l’ostie de tabarnak voulait l’argent ! »

Serge m’a raconté, il tremblait, de colère, de rage, d’impuissance. Il avait les larmes aux yeux. Chloé aussi avait les larmes aux yeux, ses mains tremblaient, sa voix chevrotante, ses lèvres entre la colère et la douleur, tout son corps vibrait d’une souffrance indicible, c’était juste impossible d’imaginer tout ce qu’elle traversait.

Souffrance indicible. Comme son chum serge, copain de sa vie, amour de sa vie, comme l’intime traversé par les vagues déferlantes d’un évènement traumatisant. Il faut être fort l’un l’autre pour qu’ensemble chacun puisse se sauver l’un l’autre. Ce qui est plus facile à écrire qu’à faire. Je les ai regardés chacun et je me suis dit que leur courage et leur force seront à jamais des sources d’inspiration. Ce sont des héros.

Mais peut-on parler d’héros ? Le choc et la souffrance post-traumatiques qui durent, cet enfer que l’on vit dans chaque bruit, dans chaque présence suspecte et dans chaque moment anxiogène, le moindre rien qui fait revivre la scène durant laquelle on est mort, la douleur qui resurgit. Et tous ces états que l’amour de sa vie ne comprend pas ou est simplement dépourvu de moyens afin de secourir, de soutenir, l’autre que l’on aime, l’amour de sa vie qui brûle du feu infernal d’un souvenir terrible.

Les colères qui naissent face à cette impuissance, les tensions que cela engendre, les colères qui naissent du fait de ne pas pouvoir contrôler les émotions qui resurgissent, qui prennent le contrôle de soi, et cette conscience que cet état détruit aussi l’autre, tous les deux.

On ne peut pas parler de héros. On ne peut même le qualifier. On peut seulement reconnaître cette force et ce courage et accueillir ces âmes ébranlées dans tout ce qu’elles sont et vivent sans y porter ou apporter autre chose que tout ce que l’on a comme humain. Faire don, plus que de la compassion qui peut souvent blesser ou humilier, qui peut souvent paternaliser ou maternaliser dans son sens le plus infantilisant. Juste le don de soi comme un être-avec.

 

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« […] le mode de rapport spécifique de l’avec : le « prendre soin » ou « se soucier de », la « sollicitude » (Fürsorge). « Prendre soin » se distingue de « se servir de », qui forme le mode de rapport avec les étants non-Dasein. […] 

Il y a deux espèces positives du « prendre soin » (les espèces négatives, celles du refus ou du rejet d’autrui, ne servent qu’à confirmer ceci : même sur le mode négatif, l’avec reste affirmé comme essentiel. La solitude et le retranchement sont aussi des modes de l’avec, précise Heidegger). La première espèce consiste à prendre soin, ou à se soucier à la place de l’autre, et à lui épargner ainsi la peine du souci. Cette assistance soulage l’autre de son souci propre : elle est dépropriante. […]

La seconde espèce, au contraire, consiste à mettre ou à remettre l’autre dans son souci propre ou dans la propriété de son souci : c’est-à-dire dans la logique de son être en tant que décision d’existence, cette décision étant celle qui décide pour la propre mise en jeu du sens d’être. […]

L’avec entendu selon l’existentialité doit donc être élaboré comme la nature d’un espace bien particulier – le mot d’« espace » étant entendu ici à la fois au sens propre, puisque les existants sont aussi des corps, des étants étendus, et en un sens figuré, qui répondrait à cette question : « que se passe-t-il entre nous ? » […] »

– Nancy, J. (2007). L’être-avec de l’être-là. Cahiers philosophiques, 111(3), 66-78. 

 

« « Avec » ne peut pas être simplement limité à une coprésence en extériorité mais implique que le « co » de cette coprésence engage de lui-même ce que le français nomme « partage » – terme qui désigne une division avec communication ou bien sous règle de communication : « partager un repas » ce n’est pas seulement le répartir en portions individuelles mais c’est, comme on le dit aussi, « le prendre en commun » c’est-à-dire échanger quelque chose de l’apaisement de la faim et du plaisir des saveurs. […]

Je considère, mais sans m’arrêter à le justifier, que l’« exister » vaut pour la totalité des étants, même si l’étant humain met en jeu de manière spécifique ce qu’on appelle le « sens » d’être.

Le sens d’« être » en effet ne peut pas être limité au sens de l’exister humain. Être appartient à tout ce qui est – ou plutôt, être n’est pas une qualité ou propriété de ce qui est (Kant le disait déjà) mais rien d’autre que le fait d’être d’un étant quel qu’il soit. Ce fait est antérieur à toute espèce de qualité ou de détermination. Il est, pour le dire avec Kant, la simple position de cet étant dans le réel (étant entendu que le réel n’est pas un milieu dans lequel on viendrait poser quelque chose mais l’effectivité du « poser » lui-même). Or ce que nous avons dit jusqu’ici montre que « poser » ne peut consister, en tout état de cause, qu’à « poser avec ». Une chose unique, avons-nous dit, ne peut pas se poser sans se déposer immédiatement. La position même lui est impossible et étrangère, aussi bien au sens de « position par rapport à une autre position » (ou « situation ») qu’au sens de « action de poser », « mise en place » ou encore « déposition ».

Le fait d’« être » et le fait que « être » ne soit que ce fait, et rien d’autre – le fait, donc, que « être » n’est pas ou n’est rien – cette factualité absolue derrière laquelle ne se trouve aucun autre absolu se trouve dans une corrélation elle-même absolue avec la factualité de l’« avec ». Il y a des choses – et non une chose – et ces choses sont les unes avec les autres. L’espace commun de leur « être-avec » est le monde. Mais cet espace commun n’est pas un réceptacle préexistant à la position des étants : il naît au contraire de cette position. Celle-ci est juxta-position, c’est-à-dire position les uns à côté des autres, et dis-position, c’est-à-dire position à l’écart les uns des autres. La corrélation du juxta et du dis donne la juste mesure de l’« avec » : espacement et proximité. Dans le monde, comme on dit (mais il n’y a pas de « dedans » ou ce « dedans » est entièrement formé par l’être-en-dehors-les-uns-des-autres de tous les étants), tout est espacé et proche.

23Ces notions sont existentielles (ou bien si on veut « ontologiques ») : elles ne concernent pas une topographie mais ce qu’on pourrait appeler une topique existentielle. Il y a une topologie de la proximité espacée selon laquelle tout ce qui est se côtoie et dans ce côtoiement engage déjà ce qu’on nomme « sens » à la manière dont je l’ai esquissé plus haut en parlant de l’échange et du partage de toutes choses. […] »

– Nancy, J. (2011). Être-avec et démocratie. Po&sie, 135(1), 38-45. 

 

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Chloé me racontait comment elle en avait marre de tous ceux qui lui disent : « J’aurais fait ceci, cela, à ta place », « Pourquoi tu es toujours dans cet état ? T’es vivante sois heureuse », « Moi je ferai ceci à ta place », etc.

Tous ces donneurs de leçon, tous ces refaiseurs du monde, tous ces psys de comptoir, tous ces mots stupides et sans aucune réelle utilité quand ce qu’il faut c’est juste la fermer et être vraiment avec l’autre.

Personne ne sait ce qu’est d’avoir une arme sur son visage, personne ne sait ce qu’elle ferait, personne ne sait comment elle réagirait après cet évènement et encore moins si elle y survivrait, et même ceux qui ont vécu une telle situation ne saurait ni exactement ce que l’autre ressent ni dire ce qu’il conviendrait de faire pour prendre le chemin si difficile de la guérison. Personne.

Nous vivons chacun les situations de façon souvent si différente qu’il est absurde de prétendre connaître la voie certaine de la guérison.

Nos expériences propres sont des leçons de vie qui peuvent guider ou servir d’outils et ne peuvent donc jamais être autre chose. Les théories ne servent qu’à simplifier la complexité du réel, à essayer de mieux le comprendre et à nous permettre d’agir avec une relative assurance sur ce réel. Les théories que nous élaborons ne valent rien d’autre. Notre vécu est proprement subjectif, il ne saurait être transposable à autrui plongé dans les mêmes conditions, évoluant dans la même situation, puisque cet autrui est un singulier et c’est seulement cette singularité comme nature intrinsèque des êtres humains que nous avons en commun. Pour dire, être humain c’est déjà être singulier, nos vérités ne sont que les nôtres qui peuvent servir comme modèles (ou de sources d’inspiration) à autrui sans qu’elles ne soient ce qui devrait être. Ce point dit donc que nous devrions être souvent un peu moins présomptueux, absolutistes, donneurs de leçon, etc. 

Nous ne sommes pas faits pareils, ce que nous attendons des autres c’est simplement (ce qui est tellement déjà) qu’ils nous accueillent dans notre souffrance, ce que nous pouvons faire pour les autres c’est simplement (ce qui est exigent) c’est de les accueillir dans leur souffrance. Les accueillir et être accueilli avec tout ce que nous avons d’amour et qu’ils ont d’amour. D’amour. Pas juste de la compassion, de l’empathie. De l’amour.

 

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Amour. Un sentiment si commun et si rare pourtant, on n’aime souvent si peu. On éprouve de l’affection, mais l’affection ce n’est pas de l’amour, l’affection c’est la tendresse et l’attachement.

L’amour c’est le dévouement, c’est un lien plus intense, plus prononcé. Dans le dévouement, il y a le sacrifice, l’abnégation, on se décentre quand on aime, on est allocentriques, il n’est pas question de soi, il n’y a pas de narcissisme, pas d’un besoin à assouvir, pas de calculs.

L’amour ne résulte pas de l’anxiété d’être seul, n’est pas conditionné par une logique échangiste qu’est la réciprocité. L’amour ne résulte pas d’une fuite de la solitude. L’amour relève du don. Du don de soi. Faire don à l’autre de soi. Ce qui n’est pas toujours courant, malgré toutes les histoires que l’on peut se raconter.

 

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Chloé est aimée, aimée par son chum, aimée par tous les clients qui ont été là le temps qu’il fallait, présents pleinement, l’écoutant vraiment et même quand elle se taisait, longtemps. Par sa boss et son conjoint. Par quelques rares amis. Par ses proches. Elle tremble toujours, elle souffre toujours même quand elle sourit, elle s’est mise sur le chemin de la guérison, elle n’est plus la même et ne le sera jamais plus, mais ce qu’elle deviendra est une survie qui en inspirera sans doute d’autres. Et tout ce qu’elle apprendra dans ce douloureux cheminement, sans qu’elle en ait toujours conscience elle le transmettra à d’autres. Cela sera presque comme une victoire sur son agresseur, comme une relative victoire sur sa propre part d’ombre.

Serge, son chum aussi. Il est aimé, par sa blonde, aimé par tous les clients, par sa boss et son conjoint, par ses rares amis, par ses proches. Il a souvent encore beaucoup de rage et de colère, et quelquefois il paraît très triste et ce même quand il sourit. La vie en couple n’est pas toujours une vie en rose.  Davantage moins rose dans ce type de situation.

Lui aussi veut guérir, lui aussi est sur le chemin de la guérison. Il ne sera plus le même, il pourra en guider d’autres vivant sa situation; il aura une certaine idée de ce qu’ils traverseront mais ne prétendra jamais les comprendre parce qu’il ne sera pas à leur place. Il aura simplement une certaine idée, ce qui est en soi tout ce qu’il faut pour être-avec.

Il fera de son mieux, du mieux de ses moyens, de toute son humanité. Il fera don. Don de lui. D’abord, aujourd’hui, à sa blonde comme elle pour lui. Un don d’amour. Ce qui au fond est une victoire sur l’agresseur de sa blonde, une relative victoire sur sa propre part d’ombre qui se montre dans ces moments difficiles où les vagues déferlantes des chocs post-traumatiques balaient rageuses et tempétueuses presque tout, en lui et entre lui et sa blonde. Entre sa blonde et lui. 

Hier, j’ai été en présence de deux héros, deux personnes en pleine survie. Essayer de survivre, c’est déjà en soi un acte héroïque.

Bande sonore : Blue Train – John Coltrane.

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