Cène

Axelle m’a dit : « Je vais te raconter mon histoire ». Je m’attendais à un récit de vie, biographique, mais axelle ne voulait pas se raconter de cette manière, elle m’a invité au musée du montréal juif.

J’ignorais qu’elle fusse juive, le cliché juif est le brun des cheveux, les yeux noirs et le nez crochu – le cliché du noir c’est le noir (bien entendu) nez épaté, lèvres charnues, grosse bite pour les mecs ou gros cul pour les meufs ; axelle est rousse, elle a des yeux bleus et le nez d’une blonde. Son identité juive ne saute pas aux yeux.

J’ai découvert axelle la juive et je ne peux dire tout ce que cela m’a ébranlé.

Nous avons visité le musée, elle m’a servi de guide, je ne connais pas grand-chose de la culture et de la civilisation juives, à part le conflit dont le moyen orient et son histoire nous donne à voir, à part les récits bibliques du peuple juif, à part l’holocauste et les souffrances de ce peuple, je n’en sais quasiment rien.

J’ai peu lu des écrivains juifs racontant leur identité, le peu que j’ai lu avait un humour ravageur, noir ou acide, je ne l’ai jamais oublié, c’est l’humour de la résilience. Je m’y suis reconnu.

Axelle m’a guidé dans cette mémoire qui est la sienne, elle parlait et se racontait, les épisodes de son enfance, les moments de famille dans la tradition juive, elle m’offrait tout ce qu’elle était et qui elle était.

Cela a été pour moi un uppercut. Une telle authenticité, une telle vérité de soi, une telle introduction à ce « This is me » que l’on ne rencontre plus que très rarement de nos jours, j’ai reçu dans l’esprit et dans mon âme un coup dont je ne sais pas s’il est de poing ou simplement de cœur.

A un moment de la visite, axelle s’est retournée vers moi et m’a dit : « Voilà qui et que je suis dave ». J’étais sans mots.

Axelle et moi nous ne finirons pas en couple, trop de préjugés et donc trop de souffrances font obstacle.

Un noir avec une juive blanche, c’est rare et généralement très improbable.

Axelle le sait, elle m’en a parlé, elle m’a dit : « Dave, je voudrais que l’on soit ensemble, je te l’avoue. Je sais un peu le type de personne que t’es, j’admire et je me reconnais dans ta liberté, ton anarchie comme tu as l’habitude de le dire, je veux pouvoir vivre une vie aussi semblable, mais tu le sais on ne peut juste pas. »

Axelle m’a regardé et elle a lu que j’avais saisi le message.

Axelle va se marier dans un an. Quelqu’un de convenable pour ses proches. Elle me l’a dit durant la visite, j’ai pensé à Shéhérazade qui me racontait qu’elle ne pouvait envisager un avenir qu’avec quelqu’un d’acceptable pour sa tradition, sa culture, sa religion. Les siens.

Elle m’a fait penser à suzy qui ne pouvait envisager être avec quelqu’un qui soit non seulement noir mais aussi africain. Pour les siens, c’était trop. Trop leur demander.

Elle m’a fait penser à toutes ces personnes qui devant le choix déchirant de trahir les leurs et de suivre leur bonheur font le choix du sacrifice de soi. Ce qui est tout à fait compréhensible, vraiment.

Il n’est pas facile de se choisir comme on est. La plupart d’entre nous choisissons ce qui est raisonnablement acceptable pour nos proches et ceux à qui l’on tient. Je connais ça.

Quand j’étais ado, ma mère choquée de ne pas voir débarquer chez elle un million de donzelles comme c’était attendu avec tout ado aux hormones en ébullition et ayant la crainte que son cadet de fils soit gay m’arrangeait des rencards avec des filles de bonnes familles comme moi. Tina en faisait partie. Du même milieu social, et avec toutes les compatibilités que nos parents avaient jugé importantes afin que nos familles comme dans un temps jadis – ce temps qui mariait les êtres humains comme on scelle des alliances de pouvoir –  n’en fassent qu’une. Tina était raisonnablement acceptable pour elle, pour les miens, c’était le choix convenable. Ma mère a fait ce qu’elle avait cru bon de faire.

Quand j’ai rencontré mon ex-femme, ma grande crainte fût de lui (à ma mère) avouer qu’elle n’était non seulement pas de mon milieu social d’origine mais qu’elle n’avait pas le niveau universitaire que j’avais avant mon arrivée au canada. Je savais que ma mère le prendrait mal, très mal, mais ma mère n’en a pas fait cas ou elle fait montre d’un certain pragmatisme (elle a toujours été très pragmatique, c’est l’instinct de survie) ou elle a compris qu’il était important pour moi de faire mes propres expériences et mes propres choix afin de comprendre ce que je ne parvenais pas à vraiment saisir (et elle a eu raison, j’ai effectivement saisi).

Un jour elle m’a dit : « Toutou, je te fais confiance, et je sais qui tu es, je ne serai jamais aussi fière de toi, sois heureux mon fils ». J’en ai eu les larmes aux yeux, je me suis senti soulagé.

J’avais préparé mon ex-femme à la rencontre avec les miens. Je lui avais dit à quel point le savoir-vivre d’où je viens ou une certaine façon d’être et de faire était quelque chose d’important avec ma famille. Nous avions passé des mois de préparation comme on entraîne une équipe de seal pour une mission commando. Je connaissais très bien les miens, le moindre faux pas pouvait être fatal. Dans mon milieu aristocrate, certains manquements ne sont pas pardonnés. Elle a survécu.

Donc, tout ça pour dire, que je comprends ce que les individus peuvent ressentir quand il s’agit d’introduire auprès de leurs proches quelqu’un qui sort de la norme acceptable de leur milieu. Et que beaucoup préfèrent ne pas prendre le risque.

C’est trop compliqué, comme mon ex-belle mère me l’a avoué un jour : « On aurait aimé que notre fille trouve l’homme de sa vie chez des gens comme nous ». Mon ex-femme vient de la bourgeoisie foncière, celle de la terre, très conservatrice et très à cheval sur la préservation de la pureté de la race (blanche), d’ailleurs le mari d’une grande cousine de mon ex-femme est notoirement un nazi. 

J’ai du sang bleu dans mes veines et pour les miens la bourgeoisie n’a rien d’impressionnant, c’est proprement indifféremment de la couleur de la peau, une caste de parvenus et d’arrivistes, pour dire elle ne vaut rien ou pas grand-chose. Des aristocrates défroqués ou spoliés comme ma grand-mère ne perdent jamais rien de cette idée qu’ils ont d’eux, et s’ils tolèrent les unions avec la bourgeoisie (du fait notamment du fric qu’ils ont) il n’en reste pas moins qu’ils les ont en haut mépris. Mon père méprisait profondément la bourgeoisie et davantage le prolétariat.

Il est donc peu évident de faire union ou simplement couple avec n’importe qui. Et même la simple fréquentation. Ce n’est pas toujours vu du bon œil quand cela est su. Je l’ai vécu avec mes proches.

Je me souviendrais toujours de cette surréaliste scène, ma grand-mère questionnant le grand cousin de ma mère – que l’on considérait comme notre oncle – sur le choix de sa future épouse : « Justin, je ne comprendrais jamais l’amour chez vous autres nos enfants, l’amour… Tu es donc amoureux d’une ‘sans-nom’ et tu veux que l’on l’accepte, fort bien… Mais, n’oublie pas mon fils, à force de descendre si bas tu ressembleras beaucoup à ces gens qui durant toute ton enfance ont curé les toilettes de notre maison… »

Mon oncle a épousé sa femme, et jamais elle ne fût vraiment accepté par ma famille, des décennies plus tard ils vivent séparés et ont été très malheureux dans leur union.

Faut dire, ma tante venait d’une famille de miséreux, de pauvres, de ‘sans-noms’ – ou de ‘sans-généalogie’ (comme m’exprime si bien léonora miano), elle était la première de sa famille à aller à l’université. Elle était si fière de sa p’tite licence (comme on le dit au Québec de son baccalauréat) ce qui dans une famille d’ultra diplômés de grandes écoles comme la mienne était comme être diplômé du primaire (ce qui revenait au fond à n’avoir vraiment pas d’études, ou que c’est vu comme un manque d’études).

Elle était si prétentieuse de son poste bling bling au ministère de la justice dont son mari était l’avocat principal (sans être fonctionnaire, comme quoi dans ce milieu de privilèges tout est possible). Pourtant, elle agissait de façon très normale pour toute personne de basse extraction – comme on le dit souvent d’où je viens, c’est-à-dire une attitude de parvenue, d’arriviste.

En fait, tout le monde savait que c’était grâce à son mari (à son nom) et à sa fortune qu’elle avait pu obtenir un tel poste prestigieux et un tel statut social, donc personne ne lui accordait la moindre importance. 

Dans ma famille, face à elle et à ses proches, on ne manquait jamais une occasion de lui rappeler ses origines, de ce qu’elle devait au nom que le mariage lui avait conféré, de ce qu’elle devait à cette nouvelle famille, mais surtout de la place qui était la sienne. C’était brutal, sans dignité, toujours avec beaucoup de savoir-vivre et d’éducation, le tout d’une violence inouïe.

Donc, oui, je comprenais axelle. Je savais ce que c’était de devoir vivre avec une personne qui ne serait jamais complètement accepter dans un milieu clos sur lui-même. Mon ex-femme a eu beaucoup de chance, nous vivions dans un continent loin des miens, dans un autre monde, j’ai eu de la veine. Elle n’a pas eu à se farcir des attitudes désobligeantes, de connaître des trucs très humiliants, elle a été plus chanceuse que mes belles-sœurs. Et notre divorce en fait fût pour elle une délivrance, une libération.

Elle me l’a dit après en découvrant tout ça : « Mon criss de tabarnak, t’as un ostie de chance que je n’ai pas connu ça ! » J’ai souri, c’était cash, tout elle, c’est entre autres choses pourquoi j’aime les femmes qui ont une personnalité qui ne soit pas de paillasson.

 

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Axelle me parle de ses origines, de son identité juive, de son milieu social, et tout ce que je devine et dont j’ai une p’tite idée, elle l’ignore totalement.

Axelle essaie de me faire comprendre pourquoi entre elle et moi cela n’est pas possible, malgré ses sentiments, c’est le véritable but de cette errance et de cette découverte. Elle me regarde et voit bien que j’ai saisis le message et que j’approuve.

Axelle a fini de me raconter son histoire, fin de la visite. Nous nous arrêtons souper dans un restaurant tout près. Elle me regarde et je sais que nous passons nos derniers vrais instants d’intimité ensemble. Des instants particuliers, toute une histoire. Le dernier acte d’un agréable moment débuté il y a quelques mois.  Une cène, en soi. 

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