Les Premières Fois

Une personne m’a raconté ce matin avec beaucoup de précisions et d’émotions certaines de ses premières fois. Premier baiser, première baise, premiers trips de x y z de choses, premier voyage à l’étranger, première cigarette, premières x y z et tous les etc. en détails narrés. Puis elle m’a dit : « Et toé ? » J’ai été incapable de lui raconter quoique ce soit, je ne m’en souvenais plus. La personne ne m’a pas cru. Ce qui n’était pas une première.

On dit souvent que l’on n’oublie pas ses premières fois, que cela nous marque, certaines premières fois oui, celles qui gravent en nous les premiers traits de notre personnalité en évolution, celles qui nous transforment radicalement, celles qui nous font saisir le sens substantiel et la signification profonde de qui et de ce que nous sommes, celles qui bouleversent nos croyances et redéfinissent l’être ainsi que les choses que nous avons cru connaître ou maîtriser. Ces premières fois sont des quasi renaissances (de soi, à soi, de soi à soi). Celles-là, on ne les oublie pas.

 

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Je ne me souviens donc pas de ma première relation sexuelle, mais je me souviens de la première fois que j’ai compris la différence entre baiser et faire l’amour.

 

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La première fois que j’ai saisi que baiser ce n’était pas toujours un acte de copulation et que l’on pouvait baiser en échangeant autrement des fluidités qui ne soient pas organiques, baiser en dehors de l’échange des corporéités mais baiser comme une expérience immatérielle des sens fusionnant dans une intensité presque indicible.

La première fois, je me suis senti entrain de mourir et je me suis senti renaître.

 

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Faire l’amour aussi, essentiellement la passion amoureuse et dévorante de corps qui au fond ne font pas que s’aimer mais se promettre l’éternité d’un bonheur pleinement ressenti dans ce moment particulier de partage.

Faire l’amour, la construction à travers les nudités mélangées d’un sens commun du bonheur.

 

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Faire l’amour, la jouissive et enivrante fabrication d’un idéal de bonheur. J’ai compris la première fois qu’il est difficile de faire l’amour sans cette nudité qui n’est pas que corporelle, elle est d’abord une nudité des intérieurs qui s’offrent dans le clair-obscur du secret d’alcôve, il y a là une offrande et un acte de confiance, un abandon de soi ainsi qu’une appropriation de l’autre.

Contrairement à baiser comme un accouplement il n’y a pas de mécanique ou de liaison mécanique, de voracité cannibale, encore moins un simple appariement de libidos sous tension qui tentent de se décharger de cette tension, faire l’amour n’a rien d’un accouplement.

La première fois que j’ai connu ça, je ne l’ai jamais oublié. Cela m’a métamorphosé.

 

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La première fois que j’ai compris ce qu’était un baiser, c’est en regardant l’œuvre de rodin, plus que les corps qui s’enlacent dans un élan harmonieux, bien plus que des promesses d’éternité déposées sur des lèvres aux aveux amoureux taiseux, j’ai compris que le baiser était un échange de souffles, une façon de dire à l’autre : « Tu es ma respiration, tu es mon souffle, aussi longtemps que tu m’embrasseras je respirerai, aussi longtemps que tu m’embrasseras tu m’insuffleras la vie, aussi longtemps que tu m’embrasseras je (sur)vivrai ».

 

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C’est en observant le baiser de rodin que j’ai compris tout le sens de cette expression que j’ai souvent si souvent trouvé un peu quétaine : « Tu es mon oxygène ».

Le baiser a pris toute une autre signification.

Une toute autre importance, j’ai cessé de le voir comme une espèce d’acte peu hygiénique, un peu beaucoup dégoûtant (avec ses salives qui se mélangent, ces trucs crades plus ou moins invisibles dans une cavité buccale dont on ne peut jamais certifier ou garantir la propreté qui sont échangés avec l’autre), un simple jeu de lèvres et une sorte de danse des langues, ou purement un acte de cannibalisme.

Le baiser de rodin a redéfini le baiser. Je ne l’ai jamais oublié.

 

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Je ne me souviens pas de la première fois que je suis tombé amoureux, mais je me souviens de la première fois que j’ai compris ce que cela impliquait pour moi d’être amoureux d’une personne.

Le besoin irrépressible de la présence de l’autre bien plus que le simple manque de l’autre qui dépeuple tout tel que l’a si bien poétisé de lamartine, le souci incontrôlable de l’autre, le sacrifice de soi pour l’autre et dans ce sacrifice prendre conscience du prix du bonheur, la nécessité de son souffle, l’envie presque insatiable des petits moments de rien du tout qui sont d’un imperceptible bonheur, mais surtout la prise de conscience que ce dont j’étais amoureux était beaucoup plus les défauts et les imperfections de l’autre que ses qualités et son éclat de soleil.

La première fois, j’ai compris que amoureux signifiait chez moi aimer éperdument la nuit de l’autre, être dans sa nuit, être dans son ombre, me plaire dans les errances ténébreuses de son âme et y voir ce que l’autre est malgré tous feux éteints comme découvrir la lumière dans l’obscurité totale.

Quand cela est arrivé la première fois, j’en ai été ébranlé et j’ai appris à me connaître et à me reconnaître.

 

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Je ne me souviens pas de la première fois que j’ai été attiré physiquement par une personne, aucun souvenir, rien.

Mais, je n’ai jamais oublié la première fois que j’ai compris ce qu’il m’attirait chez l’autre. Les yeux, les lèvres.

L’éclat des yeux, les traits des lèvres.

Éclat de diamant, l’espèce de feu dans le regard, la sorte de désert dans le regard, les yeux comme une ouverture conduisant vers des imaginaires dont je n’ai jamais soupçonné l’existence, des yeux qui parlent et racontent quelque chose qui vient du for intérieur.

Des yeux qui me rappellent des lieux comme des refuges, des escapades, des ailleurs de renaissance.

Des yeux qui me renvoient à des émotions particulières vécues et jamais plus ressenties avant de tomber sur eux.

Mais surtout, des yeux qui comme l’autre dirait sont le miroir de l’âme de la personne. La première fois, j’ai compris que l’attrait physique chez moi se résumait essentiellement dans les yeux.

Les lèvres aussi. La finesse de leurs traits, les contours délicats. Les lèvres qui font de chaque sourire quelque chose d’unique, et ce truc unique en dit long sur l’émotivité de la personne.

J’ai compris à quel point j’aime tant observer les personnes sourirent, et compris à quel point je trouve le rire atroce et moche. Le rire laisse trop découvrir, il a quelque chose de pornographique. Le rire est une exubérance. Il dit trop alors que le sourire suggère.

Le rire est trop exhibitionniste ou simplement un exhibitionnisme. Le sourire est un mystère, il est séduction, il relève du raffinement, le rire est barbare. J’ai saisi la première fois pourquoi le sourire de la joconde me semblait irrésistible, à quel point un sourire ne peut être lu qu’avec les yeux et le regard qui l’accompagnent.

La première fois que j’ai compris cela, j’ai su que je ne verrai non seulement plus le sourire de la même façon mais que je saurai dorénavant ce qui me subjugue physiquement le plus chez l’autre.

 

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La première fois que l’on m’a caressé dans un moment d’intimité, je n’en ai aucun souvenir. Mais, je me souviendrai toujours de la première fois que j’ai donné sens au verbe caresser.

Une main doucereuse déposée sur ma peau, parcourant cette surface étrange et si inintéressante, une main glissant délicatement sur ce drôle de manteau qu’est la peau, et la décharge de nature électrique que j’ai ressentie par ce simple toucher.

Caresser c’est provoquer chez l’autre une sensation analogue à celle d’une décharge électrique, être caressé c’est recevoir une décharge électrique. Rien de bien violent ou qui secoue, juste cette intensité qui réveille quelque chose donnant l’impression de ne pas être qu’une matière morte.

J’ai compris pourquoi je n’aime pas tant être caressé, que généralement j’ai horreur d’être touché, car à chaque fois je reçois une décharge électrique. Les touchers chez moi me font l’effet d’électrocution.

Il n’est pas des plus agréables tout en ayant ce truc qui d’un indéniable addictif, la sensation de séisme ou de secousse qui réveille ce qui sensoriellement parlant dort ou que l’on croit mort.

La première fois que l’on m’a caressé de la sorte, j’ai compris ce que cela voulait dire caresser. Je ne l’ai jamais oublié.

 

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Je n’ai plus de souvenir de la première clope que j’ai fumée. Mais, je me souviens du jour où j’ai compris pourquoi je fumais, ce que cela me faisait de fumer, pourquoi j’avais besoin de fumer.

Ce jour-là, j’ai compris que ce n’est pas le besoin de nicotine ni la sensation de bien-être que cela peut procurer, mais de l’espèce d’impression de m’enfermer dans une bulle coupée du monde et de l’extériorité. La même sensation que d’être assis au fond de l’eau, ce calme et ce silence, lorsque je fume je suis assis au fond de l’eau et j’ai coupé le son du monde extérieur. Tout me paraît si lent, si au ralenti, si clair et si limpide.

La première fois que j’ai saisi ça, j’ai cessé de me battre contre cette addiction, je l’ai acceptée et j’ai fait corps avec. Mais surtout, je n’ai pas/plus cherché à la remplacer par une autre, car j’ai compris que chacune de mes addictions m’offrait de sortes de gratifications particulières impossibles à remplacer par d’autres, non interchangeables en somme.

Faire de la photographie ne m’offre pas la même gratification qu’écrire ou lire, aller au musée ou à l’opéra ou au théâtre voire déguster un verre de scotch ou un bon plat ou me laisser emporter par des errances jazziques ne m’offre pas la même gratification que composer de la musique ou peindre, etc.

À chaque addiction correspond une satisfaction qui est de l’ordre du psychologique que du somatique, et je ne saurais me priver d’elle sans risquer de perdre un certain équilibre de moi-même.

Chacune remplit une fonction qui me permet de me sentir mentalement sain ou de vivre cette drôle d’expérience qu’est l’existence et non simplement de traverser comme un passant à l’allure d’ombre spectrale cet étrange champ d’expérience qu’est l’existence. La première fois que j’ai compris cela, je ne l’ai jamais oublié et je n’ai plus été la même personne.

 

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En fin de compte, comme je le disais à la personne ce matin, je n’ai pas beaucoup de souvenirs de mes premières fois, parce que la plupart du temps elles n’étaient pas si transformationnelles que ça, elles étaient ordinaires et banales.

La personne n’a pas compris ce que j’essayais de lui dire, elle a cru ou compris des tas de trucs qui n’avaient rien à voir. Ce qui en soi comme avec beaucoup d’autres n’était pas une première.

 

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