Typologie des intellectuels critiques contemporains

« Dans le contexte du reflux des mouvements sociaux de la seconde moitié des années 1970, plusieurs réactions ont prévalu au sein du champ intellectuel. L’ensemble de ces réactions forme l’esquisse d’une typologie des penseurs critiques contemporains. On peut relever parmi ces derniers à cette époque six catégories de réaction.

J’appellerai ces catégories les « convertis », les « pessimistes », les « résistants », les « novateurs », les « dirigeants » et les « experts ».

Le caractère « idéal-typique » – au sens bien connu de Max Weber – de ces rubriques va de soi. Un intellectuel se trouve le plus souvent à cheval sur plusieurs d’entre elles. Certaines de ces catégories tendent à être exclusives les unes des autres, si ce n’est logiquement, du moins sur le plan pratique. Mais, d’un point de vue général, la plupart des combinaisons entre elles sont concevables. […]

 

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Les « convertis » sont ces penseurs qui, lors du retournement de conjoncture politique de la seconde moitié des années 1970, ont cessé d’élaborer une pensée critique. Tous les convertis ne sont pas devenus conservateurs, même si certains ont parcouru la totalité du champ politique, sans escale, en un temps record. Les trajectoires d’Alain Finkielkraut et André Glucksmann en France, d’Irving Kristol et Norman Podhoretz aux États-Unis, ou de Lucio Colletti en Italie (devenu député de Forza Italia après avoir été un marxiste novateur dans les années 1970), sont exemplaires en la matière. Même lorsque ces penseurs sont demeurés attachés à des positions progressistes, ils ne mettent plus en question le capitalisme. Ils ont donc cessé d’être des théoriciens critiques : ils ne s’interrogent plus sur les conditions de possibilité d’un autre monde. […]

À l’intérieur de la catégorie des convertis, il convient de distinguer deux types d’intellectuels. Le premier est constitué de ceux dont la conversion au libéralisme est le fruit d’un long processus, souvent la conséquence d’une critique du marxisme de l’intérieur. […] 

Il est une catégorie d’intellectuels qu’il est intéressant de mettre en rapport avec les convertis, à savoir les « radicalisés ». Cette catégorie n’est pas assez importante numériquement pour faire l’objet d’une rubrique à part entière dans cette typologie, mais elle est symptomatique des évolutions du champ intellectuel des dernières décennies. Les radicalisés sont les intellectuels qui, au cours des années 1970, défendaient des positions « réformistes » en comparaison des orientations révolutionnaires de leurs collègues. Ils se sont cependant radicalisés au cours des années 1980 et 1990, c’est-à-dire qu’ils ont effectué le trajet inverse de celui des convertis, en se déplaçant vers la gauche. Parmi les radicalisés, il faut compter Jacques Derrida et Pierre Bourdieu. Les Héritiers (paru en 1964) fut l’un des livres importants de Mai 68. Pourtant, l’engagement politique de Bourdieu est tardif. Le sociologue s’est toujours montré méfiant envers les gauchismes des années 1960 et 1970, les considérant comme « irréalistes » .

Son engagement s’exprime publiquement à l’occasion d’une pétition de soutien lancée avec Michel Foucault en faveur du syndicat polonais Solidarnosc en 1981. Mais c’est au moment des grèves de décembre 1995 que Bourdieu s’installe dans la filiation des intellectuels « engagés » qui, née lors de l’affaire Dreyfus, s’étend jusqu’à Sartre et Foucault. Au cours des années qui suivent et jusqu’à sa disparition en 2002, le sociologue ne cessera de pourfendre le néolibéralisme, et d’apporter son soutien aux mouvements sociaux. Il prendra de ce fait le contre-pied de l’attitude « axiologiquement neutre » – selon la formule de Max Weber – qu’il avait lui-même théorisée au cours des décennies précédentes. Le plus probable en réalité est que les positions politiques de Bourdieu n’ont pas évolué au cours des années 1980 et 1990. C’est le « recentrement » général des champs politique et intellectuel qui les a fait apparaître comme plus radicales. […]

 

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Une deuxième catégorie d’intellectuels critiques est celle des pessimistes. À noter qu’une forme de pessimisme caractérise aussi les penseurs qui figurent dans la catégorie précédente, celle des convertis : c’est parce qu’ils considèrent la transformation de la société comme impossible ou dangereuse que bien des intellectuels autrefois critiques se sont réconciliés avec l’ordre existant. Leur conversion est, de ce point de vue, une conséquence de leur pessimisme.

Le pessimisme est une caractéristique générale de la conjoncture actuelle. Il procède du fait que le changement politique est devenu difficile à concevoir. Comme le dit Fredric Jameson, on s’imagine aujourd’hui plus facilement la fin du monde que celle du capitalisme, ce dont témoigne la production filmique hollywoodienne récente, qui renferme nombre de scénarios catastrophes mais aucun qui préfigure un au-delà du capitalisme. […]

La catégorie des « pessimistes » regroupe les intellectuels qui allient pessimisme et radicalité. Contrairement aux convertis, le pessimisme ne les conduit pas à abjurer leurs convictions. Il coexiste avec elles. Les pessimistes persistent à élaborer des théories critiques, tout en se montrant sceptiques sur la possibilité de renverser le capitalisme dans un avenir prévisible. Ils n’excluent pas l’éventualité de ce renversement, mais la considèrent comme improbable actuellement. La pensée critique a de tout temps inclus de grands pessimistes, bien que le pessimisme soit un sentiment politique traditionnellement situé du côté du conservatisme.

Le mot d’ordre bien connu de Gramsci « Pessimisme de la raison, optimisme de la volonté » en témoigne. Pour nous en tenir au xxe siècle, le qualificatif de « pessimiste » convient parfaitement à Theodor Adorno. Celui-ci est non seulement l’un des marxistes les plus importants du xxe siècle, mais aussi l’un des fondateurs de la réflexion contemporaine sur la culture et les médias, avec lequel ne cessent de dialoguer des penseurs comme Stuart Hall, Richard Hoggart, Pierre Bourdieu et Fredric Jameson. Adorno est à ce titre de plein droit un penseur critique. En même temps, Minima moralia, ses somptueuses « réflexions sur la vie mutilée » de 1951, ne transpirent pas l’optimisme.  […]

Guy Debord, en particulier le Debord postsituationniste – celui d’après la dissolution de l’Internationale situationniste en 1972 –, est une figure comparable à Adorno de ce point de vue. Des ouvrages comme les Considérations sur l’assassinat de Gérard Lebovici (1985), « Cette mauvaise réputation… » (1993), ou le premier tome du Panégyrique (1989), se caractérisent par une vision extrêmement pessimiste des rapports de force politiques. Le pessimisme historique de Debord confine parfois au pessimisme anthropologique, c’est-à-dire relatif à la nature humaine. Il ne l’empêche toutefois pas d’avoir maintenu, et d’avoir même accentué, la radicalité de sa critique de la « société du spectacle » au fil des années. Ses Commentaires sur la société du spectacle de 1988 ne sont certainement pas moins radicaux que La Société du spectacle de 1967. Le pessimisme et la radicalité cohabitent donc en Debord, comme ils cohabitaient en Adorno. Le cas de Debord permet d’ailleurs de mettre en évidence une caractéristique typique du pessimisme politique. Celui-ci se rapproche parfois d’une forme de « dandysme » ou de « décadentisme ». Ces termes désignent le renoncement « aristocratique » à la politique, basé sur un diagnostic « catastrophiste » concernant le caractère irrémédiablement corrompu de la société. La « disparition » de Guy Debord, c’est-à-dire son refus obstiné de toute visibilité et de toute base sociale – « Je ne fais pas de politique », affirme-t-il dans le Panégyrique, est exemplaire de ce fait. En somme, les pessimistes soumettent le monde social à critique, mais ne formulent pas de propositions ni n’agissent en stratèges en vue de le transformer. […]

 

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La troisième catégorie [les résistants] d’intellectuels critiques inclut ceux d’entre eux qui ont maintenu leur position après la défaite de la seconde moitié des années 1970. Il s’agit de penseurs qui, alors qu’ils se réclamaient à l’époque d’une forme ou d’une autre de marxisme, d’anarchisme ou autre, lui sont demeurés attachés. Cette question est indépendante de celle de savoir si ces penseurs sont restés membres – lorsqu’ils l’avaient été – d’organisations inspirées de ces doctrines.

Si fidèles soient-ils à leur engagement initial, les résistants ont bien entendu adapté leurs théories à la conjoncture actuelle. La défaite les a d’abord conduits à réévaluer à la baisse la partie la plus « ambitieuse » de leur projet politique. En outre, de nouveaux phénomènes politiques sont apparus au cours des dernières décennies, comme la crise écologique ou le retour du religieux dans la sphère publique, vis-à-vis desquels ils ont dû se situer. En ce sens, des changements sont survenus y compris chez les intellectuels les plus proches des positions qui avaient cours dans les années 1960 et 1970.

La catégorie des « résistants » recoupe en partie la suivante, celle des « novateurs ». Tous les novateurs sont des résistants, c’est-à-dire des penseurs qui ne se sont pas réconciliés avec l’ordre existant. L’inverse n’est cependant pas vrai, tous les résistants ne sont pas forcément des novateurs. Pour appartenir à cette dernière catégorie, il faut non seulement avoir maintenu une certaine radicalité, mais aussi avoir innové au plan théorique. […]

Chomsky relève de la catégorie des « résistants », alors que Colson est davantage du côté des « novateurs ». Le linguiste états-unien qualifie d’ailleurs lui-même ses positions de « traditionnellement anarchistes », en les inscrivant dans le sillage des Lumières et du libéralisme classique. Colson est en revanche incontestablement novateur. Il va sans dire que le rapport entre ces catégories est fluide, c’est-à-dire que la différence n’est souvent pas nette. Chaque penseur est plutôt d’un côté ou de l’autre, mais des éléments d’innovation et de conservation théoriques existent de part et d’autre. De surcroît, une théorie n’est pas nécessairement plus vraie ou intéressante parce qu’elle est plus récente. Après tout, l’une des théories critiques les plus stimulantes à l’heure actuelle demeure celle de Marx… Parmi les « résistants », on trouve les marxistes. La question de savoir qui à l’heure actuelle est marxiste est d’une grande complexité. Elle l’a toujours été, car ce courant a toujours été pluriel. Qu’y avait-il de commun entre les marxistes au tempérament « positiviste », comme Kautsky, et ceux d’entre eux qui considèrent la théologie comme une source d’inspiration légitime pour le matérialisme, comme Walter Benjamin ou Lucien Goldmann ? Par ailleurs, toutes les théories critiques contemporaines sont en un sens « postmarxistes ». Le marxisme a été si dominant au xxe siècle que nulle théorie n’a échappé à son influence. C’est donc à juste titre qu’André Tosel emploie l’expression – empruntée à Immanuel Wallerstein – de « mille marxismes » pour caractériser la période 1989-2005. 

Quel effet cette caractéristique a-t-elle sur le plan doctrinal ? Elle conduit les trotskistes à inscrire leur activité théorique dans une dialectique alliant conservation et innovation. […]

C’est ce dont témoignent sur un mode différent les travaux d’un autre « résistant », à savoir Alex Callinicos, professeur au King’s College de Londres et l’un des principaux intellectuels du Socialist Worker’s Party (SWP) britannique. L’hypothèse que formule ce dernier est que la rupture entre la théorie et la pratique caractéristique du marxisme occidental pourrait à l’avenir se résorber : « Ne commençons-nous pas déjà à sortir d’une période de défaites graves mais temporaires du mouvement ouvrier et à entrer dans une ère où les nouvelles luttes sociales qu’encourage le néolibéralisme permettront au marxisme classique de redevenir une force matérielle ? Personnellement, je penche en faveur de cette dernière solution».

Selon Callinicos, le marxisme occidental constitue une parenthèse dans l’histoire du mouvement ouvrier. La rupture entre les intellectuels et les organisations marxistes suscitée par l’échec de la révolution allemande pourrait s’avérer n’être que temporaire, et le marxisme renouer prochainement avec l’« unité de la théorie et de la pratique ». Il va sans dire que Callinicos ne préconise pas un retour pur et simple au marxisme d’antan. Son hypothèse est que des conditions sociales similaires à celles qui favorisèrent l’émergence du marxisme classique pourraient réapparaître sous d’autres formes. […]

 

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Une condition de l’innovation théorique est l’hybridation. Le brassage de références hétérogènes est le trait commun à ceux que l’on appellera les « novateurs ».

Les travaux de Negri et Hardt se caractérisent ainsi par un mélange de marxisme et de « deleuzo-foucaldisme ». Zizek est quant à lui une véritable machine à hybrider les théories. Le penseur slovène ambitionne de refonder le marxisme-léninisme en prenant appui sur Hegel et Lacan, tout en s’inspirant de la théologie chrétienne. Judith Butler et Ernesto Laclau – deux partenaires de controverse privilégiés de Zizek sont eux aussi influencés par le structuralisme (Lacan et Derrida notamment), qu’ils mettent à contribution pour élaborer leurs « postmarxismes » respectifs.

Butler entraîne cependant le sien du côté du féminisme, ce qui donne lieu à la théorie queer, alors que Laclau privilégie les problématiques gramsciennes de l’« hégémonie » et du « populisme ». Seyla Benhabib, l’une des figures avec Axel Honneth et Nancy Fraser de la troisième école de Francfort, est une autre représentante du féminisme. Elle associe toutefois sa variante de cette doctrine avec l’« éthique de la communication » de Habermas et le républicanisme de Hannah Arendt. Silvia Rivera Cusicanqui, une sociologue bolivienne d’ascendance aymara, est l’une des introductrices des subaltern studies d’Inde en Amérique latine . Elle fait ainsi se retrouver deux traditions qui puisèrent initialement aux mêmes sources, à savoir le marxisme indigéniste de José Carlos Mariatégui, qui a subi l’influence de Georges Sorel, et les subaltern studies, redevables pour nombre de leurs concepts à Gramsci, dont Sorel est l’une des principales influences. John Bellamy Foster, Joel Kovel et Paul Burkett ont entrepris une vaste révision du marxisme, consistant à le mettre à la hauteur des défis écologiques qui attendent l’humanité au xxie siècle. L’« écosocialisme » qui en résulte est parmi l’un des plus stimulants thèmes critiques contemporains.

Ces hybridations en cascade donneront-elles lieu à des courants nouveaux, tout comme au xixe siècle un mélange inattendu de philosophie allemande, d’économie politique britannique et de socialisme français engendra le marxisme ? Il est trop tôt pour le dire. Certaines demeureront à l’intérieur des cadres paradigmatiques existants, d’autres en sortiront pour former des cadres inédits. Nous nous trouvons à cet égard comme à tant d’autres dans une phase de transition. Ce qui en revanche est certain, c’est que l’hybridation est un produit de la défaite. Hier comme aujourd’hui, les tenants d’une théorie vaincue cherchent souvent à l’extérieur de leur tradition des ressources visant à la faire évoluer.

Un second facteur d’innovation théorique est l’apparition de nouveaux objets. L’écologie politique est de ceux-là, surgie dans la seconde moitié du xxe siècle, notamment sous l’impulsion des travaux d’André Gorz, Ivan Illich ou Nicolas Georgescu-Roegen. 

L’apparition de nouveaux objets suppose souvent la confrontation avec de nouveaux courants, ou la réinterprétation d’anciens courants à la lumière des nouvelles problématiques. La question du droit est une autre thématique qui a pris de l’importance au cours des dernières décennies, en mobilisant des auteurs tels que Jürgen Habermas, Boaventura de Sousa Santos, Roberto Unger et Giorgio Agamben.

Cette importance s’explique par la « judiciarisation » des sociétés contemporaines, et aussi par les bouleversements que subit le droit international depuis les attentats du 11 septembre 2001.

Parmi les thématiques débattues au sein des théories critiques, on compte la question « ethnique ». Le sociologue britannique d’origine guyanaise Paul Gilroy, un représentant des études « postcoloniales », en a fait l’un de ses objets d’étude. Dans un ouvrage célèbre intitulé The Black Atlantic (1993), Gilroy révise l’histoire de la modernité en partant de l’idée que le cœur de cette histoire est l’océan Atlantique. L’historiographie de la modernité se caractérise selon Gilroy par son « nationalisme » méthodologique, c’est-à-dire par le fait que la nation a toujours été considérée comme l’unité élémentaire de son déroulement. Or la rupture avec cette historiographie nationaliste fait apparaître sous un nouveau jour le rôle des Noirs – les esclaves, mais aussi les musiciens et les intellectuels – dans la formation du monde moderne, d’où l’idée d’un Atlantique noir. Les pensées de W.E.B. Du Bois, Frantz Fanon et C.L.R. James ne se comprennent qu’en tant qu’elles sont transatlantiques. Par exemple, Du Bois séjourna à la fin du xixe siècle à Berlin, où il suivit les enseignements de Gustav von Schmoller, l’un des chefs de file de l’école historique allemande. La conception de la condition des Noirs américains qu’il développa fut influencée par ce dernier.

L’analyse des médias occupe également une place importante, avec trois grands types de critique. Le premier trouve ses origines en Grande-Bretagne. C’est la tradition des cultural studies inaugurée par des penseurs comme Richard Hoggart, Raymond Williams, Dick Hebdige et Stuart Hall. Sous l’influence de Gramsci, Stuart Hall a développé un modèle de la réception des biens culturels intitulé « encodage/décodage ». Celui-ci soutient que l’attitude du public face à un texte ou des images peut être conforme à l’intention de leur auteur, contestée par les récepteurs, ou constituer un compromis entre ces deux attitudes. Contrairement à ce que suppose la théorie des « industries culturelles » d’Adorno et Horkheimer, Hall montre que le public n’est jamais passif face à l’information.

Une deuxième forme de critique des médias a pour figure de proue Noam Chomsky . En plus d’être un penseur anarchiste et d’être le linguiste le plus important de la seconde moitié du xxe siècle, Chomsky a également produit une influente théorie des médias. Celle-ci est fondée sur l’idée que la circulation de l’information dans l’opinion publique passe par des « filtres », comme la propriété privée de la presse ou des chaînes de télévision, ou l’idéologie qui sert les intérêts de ceux qui les possèdent. Le « modèle de la propagande » de Chomsky montre ainsi le caractère systématiquement biaisé de l’information.

Le troisième type de critique des médias est celui que pratiquent Pierre Bourdieu et ses collaborateurs. Dans ce cas, le journalisme est analysé par l’entremise des concepts élaborés par le sociologue à propos d’autres domaines, à savoir notamment les concepts de « champ » et de « capital ». Bourdieu, dans Sur la télévision, montre que le champ journalistique se caractérise par une « circulation circulaire de l’information », qui conduit chaque producteur d’information à se référer à l’information produite par les autres, et ainsi à en perpétuer les erreurs et produire une information idéologiquement homogène.

L’innovation théorique peut aussi résulter de l’actualisation, par des penseurs contemporains, de thématiques anciennes. C’est le cas de la théorie de la valeur, que des auteurs comme Moishe Postone, Robert Kurz et Anselm Jappe – des représentants de la « critique de la valeur » – élaborent à nouveaux frais. Dans Temps, travail et domination sociale, Postone propose une interprétation novatrice de cette théorie, qui a suscité d’importants débats et l’émergence d’un courant de pensée original. Selon Postone, le travail n’est pas une catégorie transhistorique, applicable à toutes les sociétés, que le capitalisme ne ferait qu’aliéner en le transformant en marchandise.

Dans le capitalisme, nous sommes gouvernés par des abstractions, ce que Marx et à sa suite le marxiste allemand Alfred Sohn-Rethel appellent des abstractions réelles. Comme le dit Marx dans les Grundrisse, dans le capitalisme, « les individus sont désormais dominés par des abstractions, tandis qu’auparavant ils étaient dépendants les uns des autres  ».

La domination n’est certes pas une invention du capitalisme. Ce qui l’est, en revanche, c’est le fait que les individus soient dominés non par d’autres individus ou même des groupes d’individus (ce que Postone appelle la domination « manifeste »), mais par des abstractions. Selon Postone, le capitalisme plonge les individus dans un temps et un travail abstraits, qui deviennent la mesure de toute chose. En d’autres termes, il généralise la forme fétiche de la marchandise à l’ensemble de la réalité sociale.

Pour purement théorique qu’elle paraisse, l’approche de la théorie de la valeur de Postone peut être appliquée à l’analyse de phénomènes politiques réels. À sa lumière, Postone a proposé une analyse originale de l’antisémitisme moderne.

Pour lui, il est erroné de considérer ce dernier comme un simple prolongement, même sous une forme virulente, du vieil antisémitisme européen. Il est de nature différente. L’antisémitisme moderne est indissociable d’une vision « conspirationniste » du rôle des juifs dans l’histoire. Cette vision attribue au peuple juif certaines caractéristiques – insaisissabilité, abstraction, universalité, mobilité – qui constituent en réalité des caractéristiques de la valeur. La figure du juif est donc l’incarnation ou la personnification de la valeur aux yeux de l’antisémite moderne. Plus précisément, l’opposition entre l’aryen et le juif est le reflet, dans l’idéologie nazie, de l’opposition entre le concret et l’abstrait, dont la forme émerge avec le capitalisme et le travail qui le sous-tend. L’antisémitisme moderne, conclut Postone, a donc pour condition de possibilité le fétichisme. […]

 

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Au cours des années 1980 apparaît un nouveau type d’intellectuel critique : l’« expert », ou plutôt le « contreexpert », dont les analyses visent à prendre le contre-pied du discours dominant. La contre-expertise a d’abord ceci de spécifique qu’elle repose sur une critique « interne » du discours dominant, une critique qui se situe sur le même terrain que les analyses qu’elle conteste, et qui s’énonce au nom des mêmes normes scientifiques. Cette démarche est différente d’une approche qui chercherait à montrer, par exemple, quelle fonction idéologique joue le discours critiqué.

La contre-expertise s’exerce le plus souvent dans les disciplines à forte teneur empirique. À quoi ressemblerait une contre-expertise en matière de philosophie politique, ou même de théorie sociologique ? Des antagonismes ont certes lieu dans ces domaines, mais ils relèvent d’une logique distincte de la contre-expertise, qui renvoie davantage à des « visions du monde » irréconciliables qu’à des désaccords sur des chiffres et des catégories d’analyse précises. C’est pourquoi les intellectuels qui appartiennent à la catégorie des « contre-experts » sont pour beaucoup des économistes et des sociologues de terrain. C’est le cas de la plupart des membres de la Fondation Copernic ou du conseil scientifique d’Attac, deux des principaux centres de contre-expertise français à l’heure actuelle. La première, créée en 1998 à l’initiative de Jacques Kergoat, a pour objectif de « remettre à l’endroit tout ce que le néolibéralisme fait fonctionner à l’envers ». Elle fut d’emblée présentée comme le pendant critique de la Fondation Saint-Simon. Le second réalise des études dans les domaines dans lesquels Attac intervient. Ses membres sont nommés par le conseil d’administration de l’association selon deux critères : leur engagement militant et une « expertise reconnue dans un ou plusieurs domaines ». 

Les économistes et les sociologues y sont largement majoritaires, même si des philosophes et des syndicalistes y figurent également. La surreprésentation de ces disciplines au sein des lieux de contre-expertise s’explique par le fait qu’elles sont à la fois les plus « factuelles » et les plus codifiées sur le plan méthodologique.

La contre-expertise n’est concevable que dans un contexte où une fraction significative des intellectuels critiques est composée d’universitaires. Elle implique la mise en œuvre par les antagonistes – experts et contre-experts – des mêmes règles scientifiques, qui ne sont autres que les normes qui régissent les disciplines universitaires. La proportion de contre-experts parmi les intellectuels critiques est en ce sens fonction de leur intégration dans les institutions académiques.

L’émergence des « contre-experts » s’explique également par l’apparition des nouvelles thématiques dont il a été question à l’instant. C’est le cas en matière d’écologie, un domaine qui implique la maîtrise de dossiers souvent complexes. Nombre de scientifiques – biologistes, physiciens, chimistes – figurent ainsi dans la catégorie des contre-experts. […]

Une autre source historique de la contre-expertise est l’intellectuel « spécifique », théorisé par Foucault dans les années 1970. Dans un célèbre entretien avec Gilles Deleuze, Foucault oppose l’intellectuel spécifique à l’intellectuel « universel ». 

De Zola à Sartre, celui-ci s’exprime à tout propos, et s’appuie pour ce faire sur des valeurs (supposées) universelles comme le bien, la vérité, la justice ou la raison. L’intellectuel spécifique, au contraire, n’intervient que dans son secteur de compétence, en fondant ses interventions sur un savoir particulier. Foucault pratiqua lui-même ce mode d’engagement lorsqu’il fonda en 1972 le Groupe d’information sur les prisons, avec pour objectif de recueillir et de rendre publique l’information sur les conditions carcérales.

L’un des penseurs qui ont contribué à la légitimation de la contre-expertise est Pierre Bourdieu. Même si lui-même ne se considérait pas comme un « expert », sa conception de la sociologie le rapproche de cette modalité d’intervention. Bourdieu fonde en 1997, dans la foulée de son soutien aux grévistes en décembre 1995, l’association et la collection « Raisons d’agir ». Celle-ci est l’un des centres de contre-expertise en France, proche dans son fonctionnement de la Fondation Copernic ou du conseil scientifique d’Attac. La sociologie de Bourdieu a ceci d’intéressant qu’elle repose sur une stricte distinction entre la doxa et l’épistémê, c’est-à-dire entre les opinions de sens commun et la connaissance scientifique. Le sociologue est en conséquence le seul à même d’atteindre l’objectivité du monde social, parce qu’il dispose des outils – notamment statistiques – qui lui permettent de s’arracher à la servitude des opinions courantes. Dès lors, son travail consiste à parvenir à cette objectivité, puis à la mettre à la disposition des acteurs sociaux. La position de « surplomb » que cette conception du savoir sociologique confère à celui qui l’exerce n’est pas éloignée de celle dont se prévalent les « experts ». […]

 

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La sixième catégorie d’intellectuels est celle des « dirigeants ». Relèvent de cette catégorie des penseurs qui exercent des fonctions de direction dans un parti politique ou un mouvement social, et qui ont simultanément ou successivement contribué de manière significative aux théories critiques. On l’a vu, la tendance dominante depuis les années 1920 est clairement à la dissociation des intellectuels et des organisations ouvrières. Parmi les théoriciens critiques contemporains, certains exercent tout de même un rôle de direction dans des partis. Daniel Bensaïd est de ceux qui ont maintenu, au cours des années 1980 et 1990, une position marxiste proche de celle en vigueur au cours des décennies précédentes, en continuant à prendre principalement appui sur des références issues de cette tradition. En même temps, il fut dans les années 1960 l’un des fondateurs de la Ligue communiste révolutionnaire, et fut un membre influent du Nouveau Parti anticapitaliste (NPA). Un exemple analogue, également mentionné, est celui d’Alex Callinicos, membre de la direction du SWP. Mais ces organisations sont microscopiques si on les compare à celles que dirigeaient les marxistes de la période classique. Tout au plus renferment-elles quelques milliers de membres, ce qui, rapporté au million de membres de la social-démocratie allemande du début du siècle, ou au demi-million de militants du Parti communiste jusque dans les années 1970, est dérisoire. […]

La théorie politique du zapatisme se compose de deux éléments : d’abord, l’indigénisme. Marcos milite en faveur de l’intégration des Indiens dans la nation mexicaine, sur la base du constat selon lequel, malgré une intégration « formelle », ils sont encore victimes d’une grave ségrégation. Lors de ses conférences de presse, Marcos parle souvent avec un drapeau mexicain derrière lui, ce qui implique une conception de la « patrie » sensiblement différente de celle des guérillas marxistes latinoaméricaines des décennies précédentes. Marcos est un représentant de la pensée « minoritaire », c’est-à-dire de la valorisation du statut de minorité, qui trouve l’une de ses origines dans le poststructuralisme. En ce sens, il incarne la rencontre de ce courant – qu’il pratiqua, en consacrant sa thèse à Althusser, au cours de ses années de philosophie à Mexico – et des revendications indigénistes mexicaines.

Marcos est par ailleurs fortement influencé par les théories de l’« antipouvoir », et notamment par celle que développe le philosophe écossais établi au Mexique John Holloway dans son ouvrage Changer le monde sans prendre le pouvoir, paru en 2002. L’idée fondamentale sur laquelle se basent les théories de l’antipouvoir est que la transformation de la société par la prise du pouvoir d’État sur un modèle « léniniste » est une illusion, qui débouche toujours sur des régimes plus détestables que ceux qui sont combattus. Partant de ce constat, Holloway préconise de renoncer à la prise du pouvoir, et de changer le monde en profitant des espaces de liberté que le capitalisme produit inévitablement. Conformément à cette idée, et contrairement aux guérillas latino-américaines influencées par le modèle cubain, les zapatistes n’ont jamais convoité le pouvoir d’État. Lorsqu’ils se rendent à Mexico, c’est pour y faire entendre leurs revendications et occuper le terrain médiatique. Une phrase célèbre du commandant Marcos dit : « Nous ne voulons pas le pouvoir, nous voulons pouvoir. »

Un cas de « dirigeant » intéressant est celui d’Edward Saïd. De 1977 à 1991, Edward Saïd fut membre du Conseil national palestinien, l’assemblée législative de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP). Il quitta cette instance en 1991, afin de protester contre les accords d’Oslo en préparation à l’époque. Dès lors, ses rapports avec l’Autorité palestinienne en général, et Yasser Arafat en particulier, se dégradèrent, au point que celui-ci interdit la circulation des ouvrages de Saïd dans les Territoires autonomes. En 2002, Edward Saïd contribua à la mise sur pied de l’« Initiative palestinienne » emmenée par Mustapha Barghouti, une tentative de faire émerger une troisième force politique – progressiste et laïque – à côté du Fatah et du Hamas. Bien que lui-même se définisse comme un « patriote » palestinien, Saïd fut proche tout au long de sa vie des cercles radicaux anglo-saxons. Son engagement n’est pas du même ordre que celui de Bensaïd et Callinicos, au sens où il ne fut pas le dirigeant d’un parti révolutionnaire investi dans un champ politique national. Il ne fut pas non plus membre d’un gouvernement comme Garcia Linera, ou chef d’une guérilla comme le sous-commandant Marcos. Il fait cependant partie des rares intellectuels critiques qui, au cours des années 1980 et 1990, eurent une influence sur des processus politiques réels. […]

Plusieurs hypothèses ont été avancées dans la première partie de cet ouvrage. Il n’est pas inutile de les rappeler brièvement au moment d’entamer la seconde. Une première hypothèse est que les nouvelles théories critiques se développent dans le cadre de coordonnées politiques héritées des années 1960 et 1970. Ceci signifie d’abord que certains des principaux débats existant au sein de ces théories sont apparus à cette époque. C’est notamment le cas du débat portant sur la nature des sujets de l’émancipation, et de celui qui concerne la question du pouvoir. Dans ces deux cas, les problèmes surgis de la crise des modèles et des théories classiques du mouvement ouvrier à la fin des années 1950 sont encore en vigueur aujourd’hui. De ceci, nous avons déduit que, d’un certain point de vue, nous évoluons toujours à l’heure actuelle dans la séquence historique ouverte alors. Par ailleurs, les nouvelles théories critiques doivent être pensées en rapport avec le cycle politique des années 1960, car elles sont le produit de la défaite des mouvements de l’époque. On ne comprend rien à la situation politique et théorique actuelle si on ne voit pas qu’elle regorge de ce pessimisme dont seules témoignent les périodes marquées par la défaite.

Une deuxième hypothèse est que rares sont les théoriciens critiques actuels en prise avec des processus politiques réels. Dans la plupart des cas, les penseurs dont il est question dans cet ouvrage n’ont pas ou peu de rapports avec des organisations politiques, syndicales ou associatives. Ceci vaut d’ailleurs aussi bien pour les plus radicaux d’entre eux que pour les modérés. Il s’agit en somme d’un problème structurel. Les nouvelles théories critiques ont accentué une tendance inaugurée au milieu des années 1920 par le marxisme occidental, décrite par Perry Anderson, conduisant à la dissociation de la théorie et de la pratique.

Une troisième hypothèse avancée est l’internationalisation des pensées critiques. De plus en plus, celles-ci proviendront à l’avenir de régions situées dans les périphéries du systèmemonde, comme l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique. L’Europe et le monde occidental ont perdu le (quasi-) monopole dont ils disposaient jusqu’ici sur la production des théories critiques. Ceci n’empêche pas le caractère central des États-Unis et de leurs universités dans la « république mondiale des théories critiques ». Les universités états-uniennes constituent pour les théoriciens critiques actuels un lieu de consécration comparable à celui que fut Paris pour les écrivains de la première moitié du xxe siècle.

La quatrième hypothèse est que l’innovation au sein des théories critiques actuelles est pour l’essentiel le produit de deux mécanismes. Le premier est l’hybridation, qui voit d’anciennes références du corpus critique être combinées de manière inédite, ou être associées à de nouveaux auteurs ou courants qui n’étaient pas présents dans ce corpus précédemment. Deuxièmement, l’innovation résulte de l’introduction de nouveaux objets d’analyse, comme les médias ou l’écologie. Ceci implique un renouvellement de l’appareillage conceptuel sur lequel s’appuient les pensées critiques concernées. »

– Keucheyan, R. (2017). 3. Les intellectuels critiques contemporains : une typologie. Dans : , R. Keucheyan, Hémisphère gauche: Une cartographie des nouvelles pensées critiques (pp. 83-120). La Découverte.

 

9782707196378

 

Une réflexion sur “Typologie des intellectuels critiques contemporains

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