Etc. Etc. Etc.

« Les travailleurs de l’usine de Patrick City aux Etats-Unis répondent eux à la culture du contrat. S’ils sont libres d’organiser leur travail comme bon leur semble pour atteindre leurs objectifs, le deal est permanent avec la hiérarchie. Le principe d’honnêteté vient également suppléer la défaillance d’un contrat. La hiérarchie doit se soucier des subordonnés  : vérifier leur travail est ainsi un signe de sollicitude et non de surveillance comme les Français, eux, le ressentent. Ce fonds culturel ne provient pas du tout du monde de l’entreprise, mais se trouve en résonance avec des racines religieuses et philosophiques profondes  : les fondateurs de l’Union voulaient une libre association de citoyens devant Dieu.

Quant aux ouvriers hollandais de Sloestad également étudiés par P. d’Iribarne, ils élaborent eux un esprit de consensus. Là encore, cette culture se réfère aux tréfonds d’une société qui s’est constituée à travers l’accord d’Utrecht en 1579 entre provinces. Ce cocktail de compromis et d’indépendance farouche n’est pas sans conséquence sur le travail en commun dans une entreprise néerlandaise.

La « matière noire » se fait toujours aussi présente et prégnante dans les organisations humaines les plus huilées du monde entier, P. d’Iribarne l’a vérifié dans une quarantaine de pays. Il ne faut surtout pas voir cette culture comme un folklore, prévient le chercheur, car la subtilité réside dans le type d’interactions entre deux modèles. « Les traditions seraient impuissantes si elles ne se matérialisaient pas par des structures et des procédures, comme les structures et les procédures seraient impuissantes sans traditions capables de les faire respecter », analyse encore P. d’Iribarne. Plus compliqué et vertigineux encore  : non seulement les cultures se fragmentent en nations mais aussi en groupes, clans, ethnies. »

– Emmanuel Lemieux, Penser la diversité des cultures. Sciences Humaines, 211(1), 31

 

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« La mondialisation efface-t-elle les différences entre les peuples ? Les cultures sont-elles également compatibles avec la démocratie ? Pour comprendre la Chine d’aujourd’hui, faut-il revenir à l’idée d’une Chine éternelle ? Les sciences sociales peinent devant ce type de questions. Philippe d’Iribarne propose ici une voie de réponse. Dans chaque société, le regard porté sur l’existence est durablement structuré par la présence d’un péril craint entre tous : aux Etats-Unis, perdre le contrôle de son destin, en France en être réduit à plier, par peur ou par intérêt, devant qui peut vous nuire ou vous prodiguer ses faveurs, en Inde se rendre impur, à Bali être livré au chaos engendré par la résurgence d’émotions habituellement bien contenues, au Cameroun être victime de ce que trame dans l’ombre celui qui vous fait bonne figure… Le souci de conjurer ce péril nourrit la façon dont les individus, révolutionnaires ou défenseurs des traditions, orientent leur action et conçoivent les institutions qu’ils se donnent. Il s’agit là d’un rouage essentiel, jusqu’ici non identifié, du fonctionnement des sociétés. En prendre conscience renouvelle notre regard sur la modernité, transforme notre compréhension du vivre ensemble et ouvre un nouveau chapitre dans l’histoire des sciences sociales.
Philippe d’Iribarne observe et pense depuis des années la diversité des manières de s’organiser pour vivre et travailler ensemble. Il est l’auteur notamment de La Logique de l’honneur (Seuil, 1989), Cultures et Mondialisation (en collaboration, Seuil, 1998) et L’Étrangeté française (Seuil, 2006)« 

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« « Blancs », « petits Blancs », « racisme anti-Blancs »… Ces expressions empruntées au lexique historique de l’extrême droite ont refait une brutale apparition dans le débat public français depuis les années 2000. Alors que la France ne cesse de réaffirmer son credo républicain selon lequel il ne peut exister aucune distinction raciale, allant jusqu’à bannir le mot « race » de la législation, comment comprendre ce surgissement de la « question blanche » dans la rhétorique politique et médiatique ? 
Au PS, Manuel Valls voulut naguère mettre à l’image « quelques Blancs, quelques white, quelques blancos… » dans sa belle ville d’Évry ; au nom de l’UMP, Jean-François Copé est lui parti en guerre contre le « racisme anti-Blancs », tandis que l’éditeur et polémiste Richard Millet ne craint pas d’affirmer que passer par la station Châtelet-Les Halles à 6 heures du soir est un « cauchemar absolu […] surtout quand je suis le seul Blanc ». Le débat sur les « minorités visibles », prégnant depuis une vingtaine d’années, s’est ainsi déplacé vers un questionnement sur la « majorité invisible ». Mais qu’est-ce qu’être blanc ? Une couleur ? Ce serait si simple…
Pour la première fois en France, ce livre cherche à décliner les nuances de ce terme controversé afin d’en interroger la pertinence et les usages. Écrit par des contributeurs d’horizons, d’opinions et d’origines divers, il se veut à la fois une exploration du discours sociopolitique contemporain, une analyse historique de sa genèse coloniale et de ses héritages, mais également une réflexion sur la façon dont ce « blanc » colore nos imaginaires culturels, du cinéma à la littérature, du rap à la télévision.« 

« Que veut dire être blanc ? Jusqu’à un passé récent, je ne m’étais jamais posé une telle question, car jamais on ne m’avait interrogé à ce sujet. C’est du reste la première réponse que l’on peut apporter : « Être blanc, c’est ne pas avoir à se poser la question “qu’est-ce qu’être blanc ?”, ne pas avoir, contrairement aux Noirs, Arabes et autres non-Blancs, à s’interroger sur soi-même, son identité et la place qu’on occupe dans la société, parce que cette place va en quelque sorte de soi. » Du moins cette place va de soi dans la mesure où, en plus d’être blanc, je suis de sexe masculin, hétérosexuel et d’origine sociale aisée. L’essentiel de mon propos sur la condition blanche peut d’ailleurs s’appliquer à la condition d’hétéro, de mec ou de bourgeois.

Être blanc n’est en effet pas une simple affaire de couleur de peau. Jack Lang ou Jacques Séguéla, par exemple, ont le teint plus mat que beaucoup d’Arabes, d’Antillais ou de métis, mais ce sont eux les Blancs. Être blanc ne signifie pas simplement avoir la peau claire, mais plutôt : ne pas être identifié comme un Noir, un Arabe, un Asiatique, un Turc ou un musulman, ne pas porter certains stigmates. D’où une seconde réponse : « Être blanc, c’est avant tout ne pas subir la discrimination comme les non-Blancs la subissent. Ce n’est pas avoir une certaine couleur mais occuper une certaine place – un certain rang social. » Blanc n’est en effet pas une catégorie raciale, mais une catégorie sociale. La race est, comme la classe et le sexe, une construction sociale, et le racisme, comme l’oppression de classe et l’oppression de genre, s’incarne dans une souffrance sociale : ne pas trouver d’emploi ou de logement parce qu’on est noir ou arabe, être exclu de l’école parce qu’on porte un voile, etc. La « question raciale » n’est donc pas dans un rapport d’altérité avec la « question sociale » : elle en est une composante.

Être blanc est à l’évidence plus confortable qu’être non blanc, mais il existe pourtant un mal-être blanc, qui prend diverses formes. J’emploie cette formule en clin d’œil à deux livres de Dominique Vidal : Le Mal-être juif et Le Mal-être arabe. Indépendamment de l’intérêt – réel – de ces livres, j’ai toujours éprouvé un certain malaise, lié à leurs titres, car le plus urgent était à mes yeux de parler du mal-être blanc. Les Blancs sont en effet malades d’une maladie qui s’appelle le racisme [Tevanian, 2008] et qui les affecte tous, sur des modes différents, même – j’y reviendrai – lorsqu’ils ne sont pas des racistes. Ce racisme consiste en une discrimination systémique aux dépens notamment des Noirs et des Arabes. C’est cette discrimination qui engendre chez ceux qui la subissent ce fameux mal-être arabe dont parle Dominique Vidal.

Le premier mal-être blanc est donc le racisme. Son stimulus extérieur est toujours le même : le Noir, l’Arabe, le musulman, bref les non-Blancs, ou plus précisément les non-Blancs lorsqu’ils se pensent, s’expriment et se comportent comme des égaux – car c’est toujours la prétention à l’égalité, et non la seule différence de couleur, qui rend malade un nombre considérable de Blancs. Cette maladie se traduit par des symptômes divers, qui peuvent s’apparenter entre autres à la névrose obsessionnelle, la phobie, la psychose ou les maux d’estomac – les fameux problèmes d’assimilation (l’immigré et ses descendants non blancs étant perçus comme de simples « aliments », qui doivent se laisser « digérer » par le « corps de la nation française », en d’autres termes : le servir comme force de travail, tout en demeurant invisibles). Cette forme exacerbée du mal-être blanc, dans lequel une Marine Le Pen, un Alain Finkielkraut, un Éric Zemmour ou un Jean-François Copé puisent leur inspiration, j’ai pour ma part la prétention de l’avoir dépassée – même si l’emprise des préjugés racistes et leur réactivation politique et médiatique quotidienne exigent une vigilance de tous les instants.

Mais j’ai eu l’occasion de connaître un autre mal-être blanc : celui des antiracistes. Je suis en effet tombé, dans la gauche antiraciste, sur des gens qui devenaient littéralement malades lorsqu’on les qualifiait de Blancs. J’ai été surpris par exemple de la violence des réactions lorsque j’ai fait remarquer que certains plateaux télévisés consacrés au « problème de l’immigration » étaient composés à 100 % de Blancs, ou quand j’ai décrit l’assistance d’un meeting des Ni putes ni soumises comme une assemblée blanche. Cela s’est reproduit au MRAP, dont j’ai été membre, où l’on m’a plusieurs fois accusé de dérive ethniciste pour avoir simplement déploré le fait que les assemblées du mouvement étaient quasi totalement blanches. On dit que lorsque le sage montre la lune, le fou regarde le doigt, et j’ai en l’occurrence la prétention d’avoir été le sage : j’ai pointé du doigt une discrimination systémique flagrante à l’encontre des non-Blancs (le fait qu’ils sont non représentés ou sous-représentés, y compris au sein d’une association antiraciste), et mes adversaires au sein du mouvement ont été les fous qui regardaient le doigt en me répondant très sérieusement que c’était moi le raciste – à l’encontre des Blancs présents dans la salle.

Il existe donc une catégorie de Blancs prêts à faire des efforts de solidarité avec les non-Blancs, mais qui ne supportent pas que soit contesté leur privilège, et notamment leur monopolisation de la juste cause antiraciste. Ce qui est insupportable est d’abord le simple fait d’être particularisé, parce que nous avons été élevés depuis le berceau dans l’idée que nous représentons l’universel, l’homme tout court. À tel point d’ailleurs qu’on parle des gens « de couleur » pour parler des Noirs, des Arabes et des Asiatiques, mais pas de nous-mêmes – comme si nous n’avions pas, nous aussi, une couleur : le blanc ! Ce qui est insupportable, c’est enfin de se représenter comme des privilégiés ou des dominants – et cette remarque vaut là encore aussi bien pour des hommes, des hétéros et des bourgeois.

Cette seconde manière de vivre sa condition blanche, sur le mode de la dénégation, est sans doute la plus répandue. Elle peut se résumer par la formule suivante : « Il n’y a pas de différence entre Blancs et Noirs. » Cet énoncé est à la fois vrai et faux – ou, plus exactement, il est vrai abstraitement et concrètement faux. Ce qui est vrai est que les races n’existent pas en tant que réalité biologique, mais ce qui est fallacieux est de nier pour autant toute existence à la « race » : car si les races n’existent pas en tant que réalités biologiques, elles existent bel et bien en tant que croyance collective, et cette croyance se répercute dans la réalité sous la forme de paroles et d’actes – injures, discriminations – qui font qu’être blanc et être noir sont deux expériences radicalement différentes. En d’autres termes, il est vrai que nous ne sommes des Noirs, des Arabes ou des Blancs que dans le regard de l’autre, mais une fois cette évidence posée, le problème demeure, dans la mesure où toute l’existence humaine est une existence sociale, produite par les relations que nous tissons avec les autres, donc conditionnée par le regard de l’autre […].

Il existe enfin un troisième mal-être blanc, car si être nommé « Blancs » – et l’être par des non-Blancs – ne nous rend pas malades, nous avons pourtant, nous aussi, notre propre maladie !

Une première manière de parler de ce mal-être est celle, bête et méchante, de nos ennemis : « haine de soi », « complexe », « culpabilité postcoloniale »… C’est une idée assez classique chez tous les racistes : tout comme le non-juif qui se solidarise avec des juifs stigmatisés est nécessairement « enjuivé » [Sartre, 1946], le non-musulman qui se solidarise avec des musulmans est forcément « islamisé » ou « islamophile », et le Blanc qui se solidarise avec des Noirs ne peut être qu’un « négrophile », voire un « lécheur de nègres » comme on le disait aux États-Unis à l’époque des droits civiques [Luther King, 1963]. On peut donc, si on y tient, me qualifier d’« islamophile », de « lécheur de nègres » ou même de « suceur de bites de barbus » (sobriquet qui m’a été personnellement attribué sur un « chat » ; les barbus en question étant bien entendu les « islamistes »), mais il se trouve que ce n’est pas ça. Mon mal-être blanc est d’une autre nature : il est lié au fait qu’être blanc, en France, en 2013, c’est être un dominant. Même si, comme pour tout dominant, être blanc c’est aussi être élevé dans l’idée que l’on n’est pas dominant, que l’on est comme tout le monde, qu’on vit dans une société globalement égalitaire, et que notre réussite n’est que le fruit de nos dons et de nos efforts personnels. D’où une troisième réponse : « Être blanc, c’est être élevé dans cette double imposture : le bénéfice d’un privilège, et la dénégation de ce privilège. »

De cette imposture on ne peut s’extraire que difficilement et imparfaitement, par une ascèse de tous les instants – en acceptant, pour commencer, de se laisser instruire par des non-Blancs – de la même manière qu’on se distancie, tout aussi difficilement et tout aussi partiellement, de sa condition de mec, d’hétéro ou de bourgeois. On pourra bien sûr objecter qu’il existe des ouvriers et des chômeurs blancs, qu’on peut difficilement qualifier de « privilégiés ». Le constat est pertinent, mais pas sa valeur d’objection : ces « Blancs pauvres » sont tout sauf des privilégiés si on les compare aux classes moyennes et supérieures, mais ils le demeurent relativement aux ouvriers et chômeurs non blancs, dans la mesure où ils ne subissent pas le même cumul d’oppressions – de la même manière que, du fait des rapports sociaux de genre, un homme pauvre peut être considéré comme un privilégié par rapport à sa femme.

Pour donner un aperçu concret de ce privilège blanc, je partirai d’une expérience personnelle. J’ai été amené, au fil de divers engagements, à écrire sur les violences policières et leur impunité, sur l’occultation du passé colonial et sur la loi antivoile, et j’ai vécu à chaque fois une même situation assez gênante où des personnes directement concernées par ces questions – des descendants de colonisés, des proches de victimes d’abus policiers, des filles voilées – me remerciaient d’une manière démesurée ou paradoxale. Ces gens me disaient en effet deux choses d’apparence contradictoire : d’abord ils me remerciaient infiniment, comme on remercie en principe celui qui nous a sortis de l’erreur et qui nous a apporté un savoir et une intelligence du réel que nous n’avions pas avant de le lire – puis, juste après, ils me disaient que j’étais dans le vrai, mais à un point que je ne soupçonnais pas, car ils savaient, eux, pour la vivre, que je n’avais fait qu’effleurer la situation de violence qui leur était faite.

Ces personnes me remerciaient donc comme si je leur apprenais tout et dans le même temps elles me signifiaient que je ne leur apprenais rien – et que c’étaient même elles qui avaient des choses à m’apprendre. Bref, on me signifiait que mes écrits ne valaient pas tant pour ce qu’ils disaient que pour le fait que c’était moi, un Blanc, qui parlait. Mes textes ne venaient pas combler un manque de savoir, ils levaient un interdit. Certains me demandaient même, purement et simplement, de parler à leur place, en ajoutant parfois indirectement, parfois explicitement : « Quand c’est vous qui le dites ce n’est pas pareil. » Ou plus explicitement encore : « Moi je ne peux pas le dire, car si je le dis, on va me répondre que je suis parano ou que je suis dans la victimisation », « Si moi je le dis, on va me répondre que c’est du double discours ». J’ai fini par comprendre, à partir de ces expériences, que j’étais un Blanc, et qu’être blanc c’est être légitime, crédible, pris au sérieux, comme ne le sont pas des non-Blancs. »

Tévanian, P. (2013). 1. Réflexions sur le privilège blanc. Dans : Sylvie Laurent éd., De quelle couleur sont les blancs: Des « petits Blancs » des colonies au « racisme anti-Blancs » (pp. 23-33). La Découverte.

 

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« En 2005, les auteurs de cet ouvrage publiaient La Fracture coloniale, juste avant la révolte dans les banlieues. Dix ans plus tard, l’espoir d’une évolution positive s’est effondré. D’où la nécessité de faire le bilan des crises identitaires et sociales qui traversent la France, pour sortir des impasses du présent. Pourquoi ce pays a-t-il plongé dans un maelström régressif, animé par une pensée néoréactionnaire se délectant du déclinisme, suscitant la peur devant l’étranger, l’immigré ou le réfugié, déversant ses imprécations contre l’Europe et la « mondialisation » ? Comment expliquer l’inexorable progression du Front national qui ravive sentiments nationalistes et passion de l’entre-soi ?
Aucune leçon n’a été véritablement tirée des événements de 2005. De la faillite de notre modèle d’intégration aux atermoiements de la politique de la Ville, de l’ethnicisation des territoires aux désastres de la lutte contre les discriminations, de l’enkystement du chômage dans les quartiers et les outremers à la fragilisation des classes moyennes, des thèses délirantes sur le « grand remplacement » à la haine de l’islam, des crispations communautaires au ressac de l’antisémitisme, de notre impossibilité d’affronter le passé colonial aux expéditions aventureuses dans nos anciennes colonies, cet ouvrage, réunissant les meilleurs spécialistes sur ces questions, entend dresser le bilan des crises et crispations qui obscurcissent l’horizon. Autant d’analyses qui questionnent le repli identitaire pour lutter contre les obscurantismes de tout bord.« 

« Ainsi, en quelques années, la notion floue et controversée d’intégration a été évacuée du discours public, l’alternative étant plus clairement posée entre assimilation – dont le modèle est jugé obsolète par certains et des formes plus ou moins revendiquées de « communautarisme » pour l’avenir du « vivre-ensemble » en France. Quel constat d’échec ! Notre société, pourtant bien plus métissée et bien plus ouverte qu’il y a trente ans, semble incapable de se penser en tant que telle.

Est-ce le simple effet d’une modernité dont nous refusons de prendre acte ou, plus grave, le signal du retour d’une crainte du métissage, perçu comme un signe de décadence ? Le seul remède serait dès lors de se replier sur notre identité et d’évacuer tout ce qui pourrait la menacer. Et, en définitive, seule l’assimilation fondée sur le modèle colonial pourrait trouver grâce aux yeux des politiques, à droite et, de plus en plus, à gauche.

La seule alternative, triviale, serait, pour une partie de l’opinion et des décideurs politiques : « La France, tu l’aimes ou tu la quittes. » Ce slogan frontiste a connu de nombreuses variantes ces dernières années, notamment décliné par maints intellectuels de droite et, plus minoritairement, de gauche, mais aussi par des hommes politiques comme Nicolas Sarkozy dans un discours d’avril 2006. De manière plus feutrée, l’idée d’assimilation se retrouve dans l’affirmation d’une nécessaire adoption par les migrants et leurs descendants de « nos valeurs et nos coutumes », comme le préconise, sous la houlette de Claude Guéant, alors ministre de l’Intérieur, la Charte des droits et devoirs du citoyen français que doit signer chaque étranger naturalisé depuis janvier 2012.

Il faut se replonger dans le passé pour mieux saisir les enjeux d’un tel débat et d’un passage progressif du concept d’intégration à celui d’assimilation. Développée dans le contexte des conquêtes coloniales françaises au xix e siècle – même si elle existait dès le xvii e siècle et n’a pas véritablement été mise en œuvre dans l’espace colonial français –, la notion d’assimilation désigne le processus par lequel les « indigènes » ou les allogènes devaient progressivement adopter les mœurs, valeurs, langues, lois et coutumes françaises permettant d’unifier et de pacifier les populations sous l’autorité de la République, qui devait s’en trouver ainsi renforcée. Les « assimilés » rejoignent ainsi le groupe dominant qui les accueille en son sein, que cela soit dans l’Hexagone, avec l’immigration « blanche » européenne, mais aussi à la marge dans l’espace colonial, notamment aux Antilles, dans l’océan Indien, au Sénégal ou dans les comptoirs des Indes.

Fruit de l’utopie de la « mission civilisatrice » de la France autour de ses valeurs universalistes, l’assimilation est alors considérée comme une valeur progressiste, de gauche, mettant à l’œuvre la tolérance et l’égalité dans un contexte de stabilisation de la République et d’affirmation de l’État-nation à partir des années 1870, comme l’a bien montré Carole Reynaud-Paligot.

Cet imaginaire de l’assimilation se diffuse de manière plus concrète en métropole lorsque des colonisés s’y installent, notamment pendant et après la Première Guerre mondiale. L’Exposition coloniale internationale qui s’est tenue à Paris en 1931 peut être relue à l’aune de cette France qui rassemble sous son drapeau les individus les plus divers, pour peu qu’ils se soumettent à l’ordre colonial. Cet imaginaire perdure après 1945, gouvernant la manière de gérer les immigrés dans la France des Trente Glorieuses, sans faire grand cas de la décolonisation ni de l’accès de leur pays à l’indépendance pour ceux, nombreux, qui proviennent des anciennes colonies et se fixent durablement dans l’Hexagone comme étrangers anciens colonisés.

Néanmoins, aucune politique spécifique n’est prévue à l’encontre des migrants coloniaux et postcoloniaux en métropole, dans la mesure où pouvoirs publics et opinion se convainquent que la grande majorité de ceux-ci rentreront au pays. Pourtant, l’enracinement des familles immigrées devient une évidence au tournant des années 1980, notamment à travers les « jeunes générations issues de l’immigration », que la Marche pour l’égalité et contre le racisme, d’octobre à décembre 1983, place sur le devant de la scène médiatique.

La situation est désormais évidente : les immigrés resteront, et leurs enfants, nés en France, sont français au nom du droit du sol. La gestion d’une société multiculturelle – ce qui ne veut pas dire, de facto, un système social multiculturaliste – est pour tous les observateurs un important chantier pour la gauche qui accède au pouvoir au début des années 1980, au moment même où la question commence à se poser avec acuité et où la crise des quartiers populaires connaît un premier point d’acmé.

Cette période est à la croisée des chemins : le terme « assimilation » sert alors de repoussoir, car il fait trop ouvertement référence à la période coloniale, dont la mémoire pèse toujours aussi fortement dans les esprits vingt ans à peine après la fin de la guerre d’Algérie et les décolonisations en Afrique subsaharienne et à Madagascar. Il faut trouver une autre terminologie pour se distinguer de l’ancienne gestion coloniale des populations non natives.

Dans le vocabulaire administratif, c’est « insertion » qui est un temps utilisé, comme le prouve le rapport du Commissariat général au Plan commandé en février 1986 sous le gouvernement Fabius et intitulé Immigration, le devoir d’insertion. Mais le mot se heurte à l’abondant usage que l’on en fait dans le domaine social, sans que cela s’applique nécessairement à la dimension interculturelle, voire interraciale. 

Pour cette partie de l’opinion, les immigrés issus du Maghreb ou d’Afrique noire (et en périphérie des régions ultramarines) apparaissent « inassimilables » car porteurs des valeurs d’une « civilisation » qui ne peut s’adapter aux mœurs françaises. L’islam est très rapidement visé, suite à la révolution iranienne de 1978-1979, dans une France où les « Arabes » et les « Maghrébins » sont les plus en vue lorsqu’il s’agit de fustiger une présence « étrangère » susceptible de menacer notre société dans ses valeurs les plus fondamentales.

Mais qu’entend-on par « intégration », qui différerait de l’« assimilation » ? Au diapason, hommes politiques, journalistes et chercheurs expliquent qu’il s’agit de prendre davantage en compte la « culture » des migrants et de leurs descendants, voire de valoriser la pluri-appartenance, sans faire fonctionner le rouleau compresseur assimilationniste, qui ferait perdre toute identité originelle aux populations migrantes ou issues de l’immigration. Bref, l’« intégration » repose sur le slogan encore à la mode à gauche de « droit à la différence », mettant en avant la nécessité de laisser une place à l’expression de toutes les cultures dans une société de tolérance dont l’unité reposerait sur le respect des cultures minoritaires.

Les jeunes issus de l’immigration postcoloniale deviennent l’objet d’une attention majeure et de moins en moins bienveillante : sont-ils véritablement intégrés ? La question est quasi immédiate au lendemain de l’émergence du terme d’intégration dans le vocabulaire public. On en doute pendant la guerre du Golfe en 1990-1991 et on s’interroge sur le rapport des « Beurs » à Saddam Hussein. À l’issue d’une décennie de crises et de débats, on en doute encore à la suite du séisme du 11 septembre 2001, qui fait craindre des répliques dans l’Hexagone, comme l’arrêt du match France-Algérie le 6 octobre 2001 au Stade de France par des jeunes supporters, dont la plupart sont issus de l’immigration maghrébine, qui envahissent la pelouse.

32 Le doute s’installe et écrase désormais le débat public. On doute encore, lorsque des « Beurettes » se voilent et lorsque le port de la « burqa » se propage sur le territoire hexagonal, à tel point qu’une loi « antiburqa » est votée en 2011. On en doute encore au moment des révoltes urbaines de 2005 ou encore lorsque La Marseillaise est sifflée dans les stades lorsque les Bleus rencontrent le Maroc ou la Tunisie. On en doute enfin et surtout avec l’émergence de terroristes venus des banlieues, depuis Khaled Kelkal en 1995 jusqu’aux djihadistes de janvier et novembre 2015. Deux décennies de violences radicales et d’attentats qui, à chaque étape, ne manquent pas de signifier un lien étroit entre les banlieues, l’immigration, le radicalisme islamique et la « troisième génération » issue de l’immigration afro-maghrébine.

Les conséquences de cet enchaînement sont nombreuses. Plus personne ne s’offusque que l’intégration, telle qu’elle était envisagée à la fin des années 1980, ne soit plus de mise. Elle aurait échoué, ne serait qu’une chimère, une idée impossible qui se heurterait à la réalité de cultures incompatibles avec la culture française, comme cherche à le démontrer un universitaire comme Hugues Lagrange, dont les thèses rencontrent un fort écho médiatique. La machine s’est enrayée. L’intégration à la française ne serait qu’un leurre, comme l’idée que la France serait une terre d’asile. Dès 2012, la machine semble bloquée, ce que met en évidence la campagne pour la présidentielle et l’affirmation d’un discours « identitaire », aussi bien à l’ultra-droite qu’à droite au sein de l’UMP (Union pour un mouvement populaire).

Du côté des populations concernées, on s’insurge de l’injonction à s’intégrer et surtout du « jusqu’à quand ? ». En effet, envisager l’« intégration » en 1988-1989, c’était considérer un processus provisoire qui ne durerait qu’un temps, or, vingt-cinq ans, trente ans plus tard, rien ne semble avoir évolué : il faut toujours s’intégrer. Faudra-t-il le faire jusqu’à la dixième ou vingtième génération ? Même essoufflement du côté des pouvoirs publics et de l’opinion qui envisagent sans conviction de nouveaux concepts. Celui de « diversité », lancé dans les années 2000, voulait justement dépasser plus encore la dimension assimilationniste du processus. Sans grand succès. Et aujourd’hui, la « société inclusive » ne dépassera pas l’enterrement rapide d’un rapport…

Cet essoufflement correspond désormais au développement de plus en plus fréquent de discours sur l’« intégration impossible », sur la société fracturée et en crise, sur les « territoires perdus de la République » et le « communautarisme » à l’œuvre, que les événements de 2015 ne font qu’accentuer et auraient mis en lumière.

Seule planche de salut pour ceux qui entendent sortir de trente ans d’échec des politiques d’« intégration » voulues par les pouvoirs publics : le retour assumé à l’assimilation (y compris dans la Constitution), comme au bon vieux temps des colonies, pour servir de rempart au « communautarisme » qui menacerait l’« identité de la France ». Les opposants à ce retour de l’« assimilationnisme » comme au bon vieux temps des colonies (y compris à droite) en sont encore à chercher les mécanismes et un terme collectif capables d’illustrer une nouvelle politique à mettre en œuvre. En tout cas, nous vivons la fin d’un modèle. Il nous reste à en réinventer un autre ou, à défaut, à nous résigner au grand retour aux modèles d’hier. »

Gastaut, Y. (2016). Chapitre 3. Intégration, la fin d’un modèle ?. Dans : Pascal Blanchard éd., Vers la guerre des identités: De la fracture coloniale à la révolution ultranationale (pp. 67-77). La Découverte.

 

« Désormais, la cohésion de la grande nation une et indivisible est remise en cause non seulement de l’extérieur, par la mondialisation, la réorganisation du monde depuis la fin de la Guerre froide et la chute du Mur (1989), mais aussi de l’intérieur, par des débordements qui font que d’autres récits, confinés jusqu’alors au registre de mémoires clandestines, trouvent place sur la scène médiatique et culturelle.

La défense de la laïcité a des vertus œcuméniques au sein de la classe politique. Elle s’impose comme l’instrument d’une distinction entre « nous et eux ». Nous les républicains laïcs, Français de souche ou de cœur ; eux… tous les autres. Ceux qu’on ne sait pas nommer, les étrangers musulmans qui ne le sont pas tous vraiment, des jeunes de banlieue, des enfants d’immigrés, des Français qui ne seraient pas franchement français… des étrangers de l’intérieur. Ainsi de nouveaux chevaliers blancs de la République agitent-ils le spectre d’une France éclatée, de l’enfer du ghetto, des lobbies et de la guerre civile comme bouquet final d’une dérive communautariste de la démocratie. La guerre coloniale semble se prolonger avec la lutte contre l’islamisme, comme si, de fait, rien ne s’était arrêté depuis les accords d’Évian. Les mots d’hier redeviennent ceux d’aujourd’hui…

Depuis un quart de siècle, la surenchère politicienne tourne au champ de bataille, où les valeurs de gauche et de droite se mixent en une manne providentielle pour l’extrême droite. Figure tutélaire du socialisme, Élisabeth Badinter ne reconnaît-elle pas Marine Le Pen comme la nouvelle championne de la laïcité ? Et ce n’est pas un cas isolé, tant la défense du principe de laïcité tourne à l’hybris républicaine. Seule, en effet, une sorte de folie sacrée pourrait expliquer que nos élites défenderesses de l’héritage des Hussards noirs et du Petit Père Combes se sentent protégées, non seulement du ridicule, mais aussi des conséquences tragiques de leur zèle intempestif. Car l’éternelle querelle d’État autour d’un bout de tissu comme la croisade d’un ancien président de la République dans les cantines scolaires pourraient faire sourire si ce don-quichottisme n’entraînait pas une logique d’exclusion.

De circulaires (1994, 1998) en lois (2004, 2010, 2015), sans oublier la multiplication des chartes, c’est un véritable arsenal légal qui s’est mis en place contre une présence musulmane jugée trop ostentatoire. Et ce rappel à l’ordre ne s’embarrasse pas de considérations sociales sur les discriminations qu’il institue : tu ôtes ton voile, tu manges ce qu’on te sert… sinon tu vas voir ailleurs ! Autre paradoxe, les mêmes chasseurs de voile dans l’espace public poussent des cris d’orfraie contre le développement des écoles privées musulmanes . Voilà donc un laïcisme d’exclusion qui voudrait que la société se plie à son modèle autoritaire « de référence », et qui ne parvient qu’à exacerber les velléités « communautaristes » aux marges de la norme dite « républicaine ».

Comment ne pas voir en effet que le durcissement de la laïcité depuis les années 1990, loin de délivrer du joug de l’obscurantisme religieux, n’a fait que favoriser un nouveau « mode de vie halal » ? Mais les tenants de cette ligne intransigeante ne sont pas à une contradiction près. Ils ont pour eux la loi, l’État et les micros. Face à quel adversaire ? Quelques rares intellectuels ou militants présentés comme des « gauchistes minoritaires » ou des « amis des minorités ». Et la piétaille des sans-voix dans ce combat médiatique : filles voilées, barbus, Indigènes de la République et autres militants antiracistes sans perspective…

Alors pourquoi nos laïcards ne cessent-ils pas de se justifier en un monologue médiatique qui tourne à la langue de bois, pourquoi faire ainsi du buzz comme s’il fallait encore et toujours surenchérir ? Il y a sans doute une part de mauvaise foi, cette conscience qui s’aveugle elle-même mais reste intranquille. Ainsi en va-t-il de l’« identité malheureuse » d’Alain Finkielkraut : il a beau se mentir à lui-même, il sait au fond qu’il ne peut pas avoir raison contre la société. Et c’est là le drame de cet Immortel nostalgique de la vieille France, comme de bien d’autres intellectuels d’une génération d’athées militants de gauche. S’ils se voient minoritaires dans une citadelle assiégée alors qu’ils détiennent toutes les clés du pouvoir, c’est qu’ils sentent qu’ils rament à contre-courant de l’histoire et des profondes mutations de la société française à l’épreuve de la mondialisation.

Le monde qui s’invite chez nous est sans doute le vrai problème pour ces thuriféraires d’une France éternellement gauloise. La France fout le camp, Le Pen père l’avait dit avant tous les déclinistes de l’actualité. Et nous serons bientôt étrangers en notre propre pays si nous n’y prenons pas garde : les différences qui nous menacent aujourd’hui sont devenues diasporiques, elles circulent des banlieues de la République aux réseaux internationaux de l’islam radical. C’est la victoire des vaincus, la colonisation inversée, la revanche du colonisé ! Tel est l’argument essentiel des ultras de la laïcité qui fait mouche à droite comme à gauche : le danger d’une islamisation métissée. Une peur bien franchouillarde avec laquelle jouent les médias depuis longtemps : « Serons-nous encore français dans trente ans ? », titrait Le Figaro magazine en 1985, affichant une Marianne voilée en une. Et si, en 2015, la soumission de l’Hexagone reste un fantasme médiatique auquel Michel Houellebecq a donné une certaine épaisseur romanesque, le drame de janvier 2015 a fini par accréditer la thèse du grand complot islamiste.

Alain Finkielkraut, Élisabeth Badinter et leurs cosignataires nous avaient prévenus que c’était la guerre, dès le début de cette histoire de foulard en 1989, dans un appel solennel « contre un Munich de l’école républicaine », tandis que les figurants bigarrés de Jean-Paul Goude tentaient de nous faire croire, à l’occasion d’un défilé sur les Champs-Élysées, au métissage tranquille de la France du bicentenaire. Eh bien non ! La France entrait dans le grand déclin, les nouvelles invasions sarrasines étaient à nos portes ! Nos pamphlétaires s’adressaient alors au ministre de l’Éducation nationale qui aurait capitulé face aux « intégristes » en écartant l’exclusion scolaire de trois gamines de Creil.

Par la suite, les nouvelles affaires de voile qui se sont multipliées ont montré que la plupart des filles en question ne se retrouvaient pas dans les envolées lyriques des pamphlétaires du Nouvel Observateur. L’historien Jacques Le Goff pouvait alors sourire du laïcisme de ses collègues philosophes : « Ils ont évoqué Munich. Si je me laissais aller comme eux, je parlerais de ligne Maginot de la Laïcité. On sait ce que valent les lignes Maginot. »

Mais, depuis les années 2000, on ne peut plus rire de cette laïcité guerrière qui est passée du débat d’initiés aux enjeux d’opinion, fournissant au Front national et à la droite des armes pour les futurs combats électoraux. Elle s’est d’abord décomplexée de l’échec scolaire en ZEP et de la crainte d’officialiser l’exclusion sociale du sceau de la République. Exit l’idéal d’une laïcité d’intégration de nouveaux Français. On bascule de l’intégration à l’assimilation, vieux fantasme colonial, comme le réclame le patron des Républicains : « On ne peut pas continuer à utiliser le mot “intégration”, il faut utiliser le mot “assimilation” », a lancé Nicolas Sarkozy devant plusieurs centaines de conseillers nationaux, lors d’une table ronde sur la « crise des valeurs » le 7 février 2015. Et de poursuivre : « L’intégration, c’est “je viens comme je suis, je ne change rien à ce que je suis”. L’assimilation, c’est “on vous accueille tel que vous êtes mais vous adoptez la langue, la culture, l’histoire, le mode de vie du pays qui vous accueille”. »

Dans le même temps, la rupture de la gauche avec le monde des banlieues s’accompagne d’une moralisation du principe de laïcité qui renoue avec une idéologie du jacobinisme abstrait, à contresens de l’esprit d’ouverture de la loi de 1905 et de son père fondateur, Aristide Briand. « On a changé la laïcité !  » s’indigne le sociologue Jean Baubérot qui évoque une « laïcité falsifiée » qu’on sacraliserait publiquement pour mieux la violer symboliquement. Qui l’écoute ?

Il y aurait aujourd’hui au moins deux laïcités, l’une inclusive, l’autre restrictive. Alors que la laïcité historique cherchait à dépasser le conflit des deux France – celle qui croyait au Ciel et celle qui n’y croyait pas –, la « laïcité UMPénisée », selon la formule de Jean Baubérot, devient pas à pas une défense identitaire des racines de la France mythique contre l’immigration postcoloniale. Le rapport Baroin (« Pour une nouvelle laïcité » en 2003) précise même que, « à un certain point, la laïcité et les droits de l’homme sont incompatibles ». Et Jean Baubérot d’en conclure : « La laïcité peut donc fournir l’habillage républicain d’une politique comportant des discriminations.», comme aux plus grandes heures de l’épopée coloniale lorsque la « mission civilisatrice » permettait de croire à la légitimité de la domination d’une « race supérieure » sur les « races inférieures ».

Pour ceux qui n’auraient pas encore compris où Nicolas Sarkozy veut en venir, il précise : « La frontière c’est l’affirmation que tout ne se vaut pas, qu’entre le dedans et le dehors ce n’est pas la même chose, qu’entre nous et les autres il y a une différence. » Nous les Français, bien entendu, mais pas n’importe lesquels, le président de la République l’avait dit au début de son discours : « nous ne sommes pas nés de nulle part ». Et les Français en question sont ceux qui peuvent revendiquer l’héritage de la chrétienté, des Lumières, de la Révolution et de la Résistance. Pas les autres ! Sans frontière, pas de nation, pas d’État. Le tracé des frontières serait le « long travail de la civilisation » et de la laïcité : « La laïcité, c’est une frontière qui protège les enfants, les femmes, les familles, la République ; c’est une frontière, oui je le crois, j’en suis certain ! »

Ainsi se légitime politiquement une exclusion réciproque entre la société française et ses périphéries (urbaines, mais aussi ultramarines), à travers une ligne de fracture sociale qui est de plus en plus une fracture raciale. Car plus personne ne saurait contester le fait que des barrières ethniques et raciales traversent aujourd’hui la République une et indivisible. Étrange similitude entre la citadelle laïcarde prétendument assiégée et le ghetto de l’esprit de certains jeunes de banlieue. Une laïcité identitaire contre un islam identitaire. Deux extrêmes qui s’opposent, se haïssent… et se ressemblent dans leurs imaginaires paranoïaques. Le recul de la responsabilité intellectuelle dans l’espace public a ainsi ouvert la porte aux replis culturels et identitaires et à des formes sournoises d’ignorance active. En situation de guerre larvée, inutile de débattre avec les « communautaristes » ! Et il faudrait désormais choisir son camp.

La propension à qualifier de « communautariste » toute demande d’égalité de traitement, concernant la liberté de conscience ou de culte, renvoie à un état d’exception, dont la dimension postcoloniale est manifeste. L’Algérie n’a-t-elle pas jadis été l’exception coloniale de la laïcité ? Comme la Nouvelle-Calédonie était l’antithèse des principes d’égalité, et l’Indochine des années 1946-1954 celle des valeurs de liberté portées par la République ? Ces grands écarts, entre les pratiques et les valeurs, seront-ils appliqués aux banlieues ou aux outre-mer ? N’oublions pas que les « indigènes » ont su retourner contre les républicains leurs propres principes universaux. Aujourd’hui, leurs héritiers exigent encore un effort au nom des droits de l’homme et du citoyen. »

Bancel, N., Blanchard, P. & Boubeker, A. (2015). 1. La ligne Maginot de la laïcité. Dans : , N. Bancel, P. Blanchard & A. Boubeker (Dir), Le grand repli (pp. 29-44). La Découverte.

 

« « Aux discours s’ajoutent des actes haineux, qu’ils soient racistes, xénophobes, antimusulmans ou homophobes » : dès la première page, ce rapport du commissaire aux Droits de l’homme du Conseil de l’Europe tirait la sonnette d’alarme. Rendu public le 17 février 2015, le rapport avait été bouclé avant les attaques contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. Son auteur, Nils Muiznieks, ne pouvait pas prévoir un tel drame. Ni la suite d’actes racistes et antisémites qui se sont multipliés depuis janvier 2015.

L’Observatoire contre l’islamophobie a recensé deux cent vingt-six agressions ou faits de vandalisme au premier trimestre 2015, soit six fois plus que l’année précédente sur la même durée. Des femmes voilées sont violemment prises à partie, des croix gammées sont taguées sur la façade des mosquées. Le même sentiment d’insécurité gagne les juifs de France, car le nombre d’actes antisémites a doublé entre 2013 et 2014. Le gouvernement ayant pris la mesure de cette dérive de la haine, le Premier ministre a annoncé en avril 2015 que cent millions d’euros sur trois ans seraient consacrés à un plan de lutte contre le racisme et l’antisémitisme .

Manuel Valls a assuré que « les Français juifs ne devaient plus avoir peur d’être juifs » et que « les Français musulmans ne devaient plus avoir honte ». Honte de quoi ? S’ils sont des Français comme les autres, les musulmans de France sont-ils comptables des actes terroristes de fous de Dieu ? Les juifs de France sont-ils quant à eux comptables du conflit israélo-palestinien ? Et, si la montée du racisme met en danger la cohésion sociale, la parole politique n’a-t-elle pas une responsabilité dans cette défiguration du « vivre-ensemble » ?

De droite à gauche, sous prétexte de défendre la laïcité, certains discours publics n’ont-ils pas légitimé un racisme qui se voudrait « respectable  » malgré les amalgames permanents entre immigration et terrorisme ? Avant d’aborder ces questions, il s’agit de resituer le renouveau raciste dans le contexte actuel.

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le déclin du racisme n’est pas au rendez-vous. Début 2014, dans la bouche d’une petite fille de la « Manif pour tous » ou à la une de Minute, les pires clichés coloniaux ont visé la ministre de la Justice, Christiane Taubira. On s’est alors souvenu des cris de singes et des fantasmes sur l’animalité des Afro-Caribéens qui alimentent la chronique de la bêtise braillarde dans les tribunes des stades de foot. La négrophobie est un racisme « pur et dur », un racisme de peau, qui fait penser à l’Amérique des années 1930 ou à la France coloniale.

Ce n’est pas un racisme « bien élevé », mais de la haine brutale, grossière, qui se mêle au dégoût et à la peur et érige une ligne de couleur entre les corps humains pour mieux les fantasmer comme ceux d’espèces différentes. Michel Houellebecq décrit ce sentiment et ce racialisme désormais explicite dans son essai sur Lovecraft : « en présence des nègres, il est pris d’une réaction nerveuse incontrôlable. Leur vitalité, leur apparente absence de complexes et d’inhibitions le terrifient et le dégoûtent. Ils dansent dans la rue, ils écoutent des musiques rythmées… Ils parlent fort. Ils rient en public. »

Lorsque la violence sociale devient épidermique, lorsqu’elle est intériorisée par ceux qui la subissent de front, la xénophobie s’impose tel un destin. La France invisible contre celle des minorités visibles, un état d’exclusion réciproque qui arrange bien les affaires de la bonne société en cantonnant la violence à ses marges. Mais la violence que produit cette appréhension de l’autre a aujourd’hui gagné les centres-villes, et ne se limite pas à celle des « casseurs » ou des « djihadistes ». Depuis le début des années 2000, les groupuscules d’extrême droite ou « identitaires » refont surface et leurs interventions tournent parfois à la ratonnade. 

Le racisme n’est pas chez nous le fruit d’une génération spontanée. S’il a une histoire ancienne, sa nouvelle « respectabilité » accompagne la montée du Front national et la surenchère politique de droite, marquée notamment par la création du ministère de l’Immigration, de l’Identité nationale et du Développement solidaire en 2007.

Ce racisme s’appuie sur un imaginaire public. Avant les années 2000, les éructations contre l’immigration ou les saillies contre l’islam étaient cantonnées à l’extrême droite et à quelques dérives des partis plus traditionnels. Ce qui était l’exception est devenu la norme aujourd’hui, chez les hommes politiques, les journalistes et nombre d’intellectuels. Les déclarations s’enchaînent, au point que, comme Mona Chollet, « on a envie de les prendre par les épaules et de les secouer tous : dites-moi que c’est une blague ! Vous ne croyez pas réellement que le pays est mis à feu et à sang par les enfants d’immigrés, n’est-ce pas ? ». L’immigration en France est ainsi devenue le thème de prédilection des passions politiques : son rejet, vieille rengaine du Front national, s’impose aujourd’hui comme un marqueur fort du discours de la droite, une sorte d’étendard pour fédérer les électeurs.

D’où la ronde des clichés publics qu’on nous sert à l’envi sur la « racaille sauvageonne » de nos banlieues. Le stéréotype enferme dans une définition raciale et conteste le droit d’échapper à cette catégorisation. Difficile d’échapper à un fantasme colonisateur de l’espace public. On en fait des cauchemars qui s’évertuent à devenir vrais. Nombre de laissés-pour-compte deviennent ainsi les imitations vivantes d’un stéréotype.

On aurait tort de penser qu’il ne s’agit là que de simples représentations négatives. Il y a bel et bien un système idéologique qui construit le rejet de l’autre. Il cadre les rapports sociaux entre dominants et dominés, notamment à travers l’ouverture d’un espace éditorial qui donne au racisme de nouvelles lettres de noblesse sans jamais se réclamer de celui-ci.

Le néoracisme vient d’en haut et c’est toute l’acuité du problème ! Il est porté, encouragé et justifié sur différents modes rhétoriques par des élites intello-politico-médiatiques. Un microcosme typiquement parisien, car si la capitale intellectuelle de la France n’est plus celle du monde, elle rayonne encore pour le meilleur et pour le pire. Le pire bien sûr, c’est la réaction contre les musulmans, du « problème de l’islam » cher à Alain Finkielkraut au « grand remplacement » façon Renaud Camus.

Des concepts douteux qui trouvent pourtant un écho politique non seulement au Front national ou à l’UMP, mais aussi à gauche, où certains reprennent à leur compte le terme d’« islamo-fascisme ». Et, bien entendu, l’information donne le la dans ce concert de voix intolérantes… Il y a des journalistes complaisants ou suiveurs, d’autres qui sentent l’air du temps, mais aussi des Éric Zemmour oublieux de leur propre déontologie pour concurrencer des auteurs comme Pascal Bruckner ou Michel Houellebecq tout en battant pour eux la mesure.

Une mesure à quatre temps. Un, on construit une représentation – par exemple, l’ennemi intérieur musulman (mais on aurait pu choisir l’immigré postcolonial ou le Rom) –, qui empêche de comprendre ce qui se passe sur le terrain. Deux, on répète ce cliché à l’envi, jusqu’à ce qu’il remplace la réalité elle-même. Trois, les musulmans, qui se sentent stigmatisés, réagissent – « l’islam est une religion de paix », disent-ils. Quatre, on porte l’estocade tout en s’offrant le luxe de condamner les amalgames : il ne faut pas jeter la pierre à nos braves concitoyens musulmans, mais bon, s’ils réagissent – dans le cas contraire, les sommer de prendre position ! –, c’est qu’ils se sentent concernés. Et donc, au final, le « problème de l’islam » est comptable de ses brebis galeuses. Merah, Coulibaly ou les frères Kouachi, des enfants de la République ? Que nenni.

Exit la dérive suicidaire des banlieues ou la question sociale. Ce que résume à mots couverts le Premier ministre le 13 janvier 2015 à la fin de son discours à l’Assemblée nationale en hommage aux victimes des attentats : « Ce débat, il n’est pas entre l’islam et la société. C’est bien un débat au sein même de l’islam, que l’islam de France doit mener en son sein. » La boucle est bouclée. La médiasphère a construit le problème musulman. Pas de complot, ni vraiment de concertation. Plutôt une trame d’actualité internationale sur laquelle brode une pensée néoréactionnaire de la racialisation décomplexée. Et différents intérêts sont en jeu : la quête de la renommée rencontre l’opportunisme politique qui fait les choux gras du système médiatique.

Il faut un ennemi commun ? L’Arabe musulman indésirable en devient la figure. Cette construction médiatique se décline tout autant avec la construction de la dangerosité du « clandestin », de l’immigré postcolonial ou de l’asocialité des Roms. Chaque figure ainsi dessinée s’inscrit dans un paysage racialisé, traversé par l’anxiété de la submersion. »

Bancel, N., Blanchard, P. & Boubeker, A. (2015). 7. La déferlante du néoracisme. Dans : , N. Bancel, P. Blanchard & A. Boubeker (Dir), Le grand repli (pp. 113-126). La Découverte.

 

 

« Le patriarcat gay se fonde sur la puissance financière des grands patrons et des hauts fonctionnaires, qui utilisent les progrès technologiques et la force des réseaux d’influence LGBT pour accomplir le rêve millénaire des hommes d’avoir des enfants en se passant des femmes, dont ils louent les ventres comme on louait la force de travail des ouvriers dans les usines de leurs aïeuls.

L’homme a des millions de spermatozoïdes, qu’il produit aisément; la femme dispose d’un ovule par mois et d’un nombre réduit d’ovocytes; cette différence induit une inégalité fondatrice, des comportements dissemblables, ‘genrés’ comme on dit aujourd’hui – un surinvestissement sentimental pour les femmes, contraintes de choisir le bon géniteur, un comportement de chasseur pour les hommes, qui sont poussés à conquérir le plus de proies possibles – qui relèvent de la biologie et non de la sociologie.

Pour la première fois dans l’histoire, les jeunes femmes sont davantage diplômées que les jeunes hommes. Cet aspect quantitatif doit être cependant nuancé par une baisse généralisée du niveau culturel des diplômes, et surtout par la supériorité des garçons dans les études scientifiques de plus haut niveau, qui, en France, demeurent les filières de l’excellence et du pouvoir.

Chaque ethnie exige sa nation, chaque nation défend sa race, chaque race parle sa langue, chaque langue prie son dieu, chaque dieu chasse celui du voisin. Catholiques, protestants, orthodoxes,juifs, musulmans, bouddhistes, la mêlée est générale et meurtrière.

Suarès ne dit pas autre chose: « Les immigrés, s’ils veulent être tolérés, doivent se rendre tolérables ».

Lorsque, à la veille de la rafle du Vél’d’Hiv, le 17 juillet 1942, l’ambassadeur américain à Vichy téléphona à Laval pour le dissuader de livrer ces juifs aux Allemands, celui-ci proposa de les envoyer aux Etats-Unis, ce que l’Américain refusa poliment.

Le patriarcat des caïds de banlieue, et autres grands frères, s’appuie, lui, sur le trafic de drogue et les préceptes coraniques, suivant l’exemple de leurs ancêtres barbaresques, pour séduire ou violer les jeunes femmes des classes populaires blanches, fascinées par leur train de vie de grands seigneurs de la pègre ou terrorisées par leur brutalité ou leurs menaces.

Le patriarcat des derniers mâles dominants traditionnels s’adapte: patrons du CAC 40, financiers, médiacrates, artistes, qui utilisent les facilités du divorce de masse pour exaucer le phantasme masculin de polygamie, les jeunes maîtresses des romans de Balzac et de Zola devenant les deuxièmes et troisièmes épouses.

Au grand dam des policiers, et des victimes, nos ‘juges rouges’ mettront en prison des notaires et des ministres, mais relâcheront des clandestins et des délinquants multirécidivistes. Nos grandes consciences de gauche prétendent que la prison est criminogène; qu’il faut tout faire pour l’éviter. On multiplie les peines de substitution et les remises de peine. On refuse de construire de nouvelles prisons. L’objectif prioritaire de notre politique pénale est la rééducation des prisonniers. On se gargarise de la formule hugolienne sur les écoles et les prisons. Nos écoles n’ont jamais été aussi nombreuses, mais beaucoup sont devenues le lieu d’apprentissage du crime. Du trafic de drogue, certains passent au grand banditisme, d’autres au djihadisme. Après avoir volé, ils tuent, ils égorgent, ils massacrent au nom de Dieu. La réaction de nos politiques, de nos médias et de nos intellectuels est toujours la même: c’est un fou qu’il faut soigner; un psychopathe qui doit être enfermé en asile psychiatrique; une victime de notre société raciste et colonialiste.

Les Misérables, ou le triomphe de l’avocat sur le ministère public, de la sensiblerie sur le bon sens. Victor Hugo bâtit du sublime sur du faux. Son faux devient réalité. Victor Hugo et tous les écrivains qui l’ont imité n’ont pas seulement perverti les esprits juvéniles, en leur présentant une image mythifiée et fallacieuse des milieux de la pègre, mais ont surtout désarmé la société face à leurs agissements. En rendant la peine de mort illégitime, Victor Hugo et ses émules ont rendu illégitime toute sanction. En faisant des criminels les victimes, ils ont des victimes des criminels, puisque au fond représentants malgré eux de cette société honnie. Cette ‘inversion accusatoire’ nourrit la déstructuration des sociétés modernes et l’ensauvagement d’une jeunesse délinquante qui a fait de la ‘culture de l’excuse’ une seconde nature.

C’est l’un des grands paradoxes français: la Révolution était destinée à renverser l’aristocratie plus que le roi; elle a abattu le roi et rétabli une nouvelle aristocratie encore plus arrogante que la précédente; encore plus méprisante, encore plus imbue de son sentiment de supériorité.

La société française découvre les effets pervers de son obsession égalitariste. Le vainqueur du concours méritocratique est légitimement convaincu de devoir sa réussite à ses seules qualités: son intelligence, son énergie, son endurance, son caractère. Il n’a que mépris pour ceux qui n’ont pas atteint son niveau social. L’ancienne noblesse savait qu’elle devait son statut davantage à ses parents et à sa naissance qu’à ses propres vertus. Cette fragilité la rendait moins présomptueuse et plus attentive au sort des plus modestes.

On se jalouse, on se défie, on s’affronte, on s’invective; mais en secret, on s’admire et se respecte.

L’affrontement de deux modernités s’apprêtait en ce début de XVIIe siècle à se partager l’Europe et le monde. La modernité protestante s’était élancée la première: celle de l’imprimerie et des cités marchandes, des marins et des financiers, celle des Provinces-Unies et de l’Angleterre, qui précède et annonce leur grande sœur américaine encore dans les limbes; où une austérité calviniste ou anglicane et une vertu affichée y dissimulent une cupidité sans limites et de grandes inégalités de conditions.

La France a été le cœur battant de l’Histoire de l’Europe, et donc du monde, pendant mille ans: la féodalité, les croisades, la monarchie absolue, les Lumières, la Révolution, la démocratie, la colonisation, le socialisme. En revanche, l’histoire du XXe siècle s’est faite autour d’elle, à ses marges; elle n’a rien maîtrisé, seulement subi: communisme, fascisme, nazisme, libéralisme, crise de 1929. La France, de sujet, est devenue un objet. D’actrice, spectatrice. Elle s’est retirée doucement de l’Histoire. »

– Zemmour, E. (2018). Destin français. Albin Michel.

 

 

« Les sympathiques bobos pratiquent eux-mêmes l’évitement par le choix de leur lieu de résidence et, plus encore, par celui de l’école où ils inscrivent leurs enfants (…). Ils célèbrent la mixité et ils fuient la promiscuité.

..comme le dit Saül Bellow en écho à Péguy: « Une grande quantité d’intelligence peut être investie dans l’ignorance lorsque le besoin d’illusion est profond. »

L’enracinement des uns est tenu pour suspect et leur orgueil généalogique pour “nauséabond”, tandis que les autres sont invités à célébrer leur provenance et à cultiver leur altérité. Ici on dénonce tout à la fois un privilège exorbitant et un fantasme mortifère; là on encourage ardemment le sens de la continuité et de la fidélité à ses racines.

Il nous faut combattre la tentation ethnocentrique de persécuter les différences et de nous ériger en modèle idéal sans pour autant succomber à la tentation pénitentielle de nous déprendre de nous-mêmes pour expier nos fautes.

Ce qui émerveille, en revanche, les apôtres de la nouvelle Marianne, c’est la pigmentation des heureux lauréats. Pour bien marquer l’unicité et l’irréductibilité de chaque être humain, l’antiracisme ancien était color blind. L’antiracisme contemporain, en revanche, s’aveugle à tout ce qui n’est pas couleur de peau. Ses fidèles cultivent l’obsession de la race au sens physiologique que ce terme n’avait pas chez Claudel. Ils s’enorgueillissent d’avoir obtenu, après un long combat, la mise hors la loi du mot, ils jettent furieusement l’anathème sur ceux qui ont le front de l’employer encore et ils placent, dans le même temps, l’origine au dessus de l’originalité et l’épiderme au dessus de l’excellence.

Pour la première fois dans l’histoire de l’immigration, l’accueilli refuse à l’accueillant, quel qu’il soit, la faculté d’incarner le pays d’accueil.

Le vivre ensemble moderne n’est pas un vivre à l’unisson mais un vivre à distance, chacun avec ses convictions, libre des autres et en paix avec eux. 

La jeunesse est, si l’on ose dire, une réalité aussi vieille que l’humanité, mais ce qui différencie le jeune des enfants et des adolescents de toujours, c’est qu’il campe désormais sur lui-même, qu’il est un être plein, un individu à part entière, juge de ses intérêts, fort de ses opinions, titulaire de ses goûts et aversions, jaloux de son idiome, de sa musique, de ses choix vestimentaires. Il sait ce qui lui plaît, il sait ce qui est nul, et si d’aventure il ne le sait pas, ses pairs se chargeront de lui faire savoir. Le marché, qui plus est, entérine ses désirs et s ‘applique à les satisfaire avec tous les égards que l’on doit à un consommateur insatiable. Courtisé, honoré, adulé par l’industrie du divertissement, il ne se définit plus par son inachèvement. Rien ne lui manque. Il ne peut vouloir qu’on l’élève : il est sur un trône.

Qui parle encore d’humilité ? Il n’y a pas de blessure du moi aujourd’hui qui ne crie justice et qui ne demande réparation. La société démocratique exige la reconnaissance de tous par tous. Elle espère, par la satisfaction de cette exigence, conjurer les maléfices de l’intersubjectivité et résoudre le problème humain. Au lieu de cela, elle flatte les susceptibilités ombrageuses, elle entretient le narcissisme vindicatif des grandes et des petites différences, elle prend, dans la guerre des respects, le parti catastrophique de combattre toute restriction de l’estime de soi-même.

Aucun écrivain ne figure au palmarès des personnalités préférées des Français publié, tous les six mois, par le Journal du dimanche. Et personne ne s’émeut. Personne ne s’interroge. Personne même ne remarque cette étrange absence dans un pays que Claudel, à l’époque où Curtius rédigeait son essai, présentait aux étudiants d’une université japonaise en disant que la littérature n’y était pas l’expression de quelques esprits exceptionnels mais « la nécessité de toute une race, la transaction ininterrompue entre ses différents versants, le moyen d’assimilation de tout problème nouveau qui lui était proposé ».

Ce qui émerveille, en revanche, les apôtres de la nouvelle Marianne, c’est la pigmentation des heureux lauréats. Pour bien marquer l’unicité et l’irréductibilité de chaque être humain, l’antiracisme ancien était color blind. L’antiracisme contemporain, en revanche, s’aveugle à tout ce qui n’est pas la couleur de peau. Ses fidèles cultivent l’obsession de la race au sens physiologique que ce terme n’avait pas chez Claudel. Ils s’enorgueillissent d’avoir obtenu, après un long combat, la mise hors la loi du mot, ils jettent furieusement l’anathème sur ceux qui ont le front de l’employer encore et ils placent, dans le même temps, l’origine au-dessus de l’originalité et l’épiderme au-dessus de l’excellence. 

En 1998 déjà, ils rabattaient l’exploit sportif de l’équipe de France de football qui venait d’être sacrée championne du monde sur sa composition ethnique. En 2003, le journal Le Monde titrait sur cinq colonnes à la une : « Avec Alexandre Dumas, le métissage entre au Panthéon. » Le métissage et non Les Trois Mousquetaires, Vingt ans après ou Le Comte de Monte-Cristo. Ce n’était pas à ses chefs-d’œuvre que Dumas devait sa place dans la nécropole des Grands Hommes, c’était à la goutte de sang noir qui avait coulé dans ses veines.

Sur la laïcité, les Français n’en sont pas à leur première bataille. Il a fallu la Révolution, rien de moins, pour que l’État se sécularise et l’école républicaine est née, un siècle plus tard, d’une lutte acharnée entre les laïques et les cléricaux. Ces derniers ne voulaient pas seulement défendre ce qui leur restait de pouvoir. Ils pensaient sincèrement que, si Dieu tombait dans l’oubli, rien ne retiendrait les hommes de mal faire. Or, argumentait M Freppel, archevêque de Paris : « Ne pas parler de Dieu à l’enfant pendant sept ans, alors qu’on l’instruit six heures par jour, c’est lui faire accroire positivement que Dieu n’existe pas ou qu’on n’a nul besoin de lui. » Réponse cinglante de Ferdinand Buisson, l’un des maîtres d’œuvre de la laïcité républicaine : « On devient clérical à l’instant précis où l’on incline sa raison et sa conscience sous une autorité extérieure qui s’arroge et à qui on reconnaît un caractère divin. » 

Sous prétexte de moraliser les âmes, autrement dit, le cléricalisme asservit les esprits. Ce mensonge doit être dénoncé et remplacé par l’application du programme des Lumières magnifiquement défini par Kant comme « la sortie de l’homme de l’état de minorité dont il est lui-même responsable. L’état de tutelle est l’incapacité de se servir de son propre entendement sans la conduite d’un autre. […] Sapere aude ! Aie le courage de te servir de ton propre entendement. Voilà la devise des Lumières ». Cette résolution cependant ne peut venir toute seule. Le courage ne suffit pas : nous sommes jetés dans la mare de l’ignorance et ce n’est pas en nous tirant nous-mêmes par les cheveux, comme le baron de Münchhausen, que nous en sortirons.

Pour le dire d’une autre image : nous ne naissons pas tout armés de la cuisse de Jupiter. Bref nous avons besoin d’instruction, c’est-à-dire de maîtres, pour pouvoir, au bout du compte, nous affranchir de toute direction étrangère.

Il y a primauté du Juste sur le Bien, car, une fois qu’on a fait le deuil de tout absolu, de son bien, chacun est juge. Ce n’est pas à une instance surplombante, quelle qu’elle soit, de le fixer et de le prescrire. Aucune définition de la vie bonne ne doit prévaloir, aucune vérité ne doit régner. Laïque est l’État qui nous permet, dans le respect des règles de droit, de conduire notre existence comme nous l’entendons, comme ça nous chante, à la lumière de nos propres choix de conscience.

Il n’y a donc pas de règles applicable à tous les hommes. L’universel est un leurre et l’abstraction rationnelle, une dangereuse ivresse de l’esprit.

En 1925, soit vingt ans après la méditation proustienne sur la lecture, le grand romaniste allemand Ernst Robert Curtius observe encore que « la littérature joue un rôle capital dans la conscience que la France prend d’elle-même et de sa civilisation » et qu’« aucune autre nation ne lui accorde une place comparable ». Dans les mêmes années, son ami Charles Du Bos affirme sans crainte d’être démenti ou discrédité qu’« il existe un grand dialogue dont il nous faut souhaiter qu’il dure autant que notre race, car il s’en dégage la musique la plus compréhensive et la plus solennelle que le génie français ait fait rendre à l’instrument qui lui est propre : le dialogue Montaigne-Pascal. Un Français est profond dans la mesure où, à son rang, il sait maintenir ce dialogue vivant en lui ». Albert Thibaudet, enfin, élargit la proposition. Le Français est dialogique, dit-il, car il habite une littérature qui vit « sous la loi du couple : Montaigne et Pascal, mais aussi Bossuet et Fénelon, Corneille et Racine, Voltaire et Rousseau, Hugo et Lamartine… »

Ces réflexions nous parviennent comme des échos lointains d’un monde disparu. Le Français dépeint par Du Bos appartenait à la bourgeoisie. Et le bourgeois, ce n’était pas seulement l’homme économique, c’était aussi un héritier. Il avait certes édifié une société nouvelle gouvernée par l’intérêt mais il s’était bien gardé, en dépit des proclamations révolutionnaires, de faire table rase de l’Ancien Régime, c’est-à-dire, pour parler comme Hume dans le lumineux essai cité plus haut, de la « monarchie civilisée ». « Les républiques favorisent davantage le développement des sciences et les monarchies civilisées celui des arts polis », écrit Hume (…) les monarchies civilisées permettent et même exigent l’alliance de la pensée et du style.

Les démocrates jusqu’au bout des ongles que nous sommes devenus aimeraient pouvoir faire dériver de l’idée d’égalité l’ensemble des vertus humaines et l’intégralité des bienfaits de la civilisation. Mais l’histoire ne l’entend pas de cette oreille : c’est sous le règne de Louis XIV, quand tout se passait à la cour, que « dans le domaine de l’éloquence, dans la poésie, dans la littérature, dans les livres de morale et d’agrément », les Français furent « les législateurs de l’Europe », comme le souligne Voltaire, un autre penseur des Lumières. Ils ne remplissaient plus cet office en 1925.

Aux pensées et aux passions xénophobes, Badiou, comme Vattimo, oppose l’exercice de ce que le philosophe anglais Roger Scruton appelle l’oikophobie : la haine de la maison natale, et la volonté de se défaire de tout le mobilier qu’elle a accumulé au cours des siècles.

Le grand problème contemporain, ce n’est pas la docilité de la réception, c’est la brutalité de la fin de non-recevoir opposée au contenu de l’enseignement par un nombre grandissant d’élèves. Ce n’est pas l’apathie, c’est l’agressivité. Ce n’est pas l’absence d’esprit critique, c’est la critique ignorante de la culture scolaire. »

– Finkielkraut, A. (2013). L’identité malheureuse. Stock.

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