Errance(s) Livresque(s) Estivale(s) – Romans

« « Et je ne pense pas non plus que vous soyez véritablement athée. Les vrais athées, au fond, sont rares.
— Vous croyez ? J’avais l’impression, au contraire, que l’athéisme était universellement répandu dans le monde occidental.
— À mon avis, c’est superficiel. Les seuls vrais athées que j’ai rencontrés étaient des révoltés ; ils ne se contentaient pas de constater froidement la non-existence de Dieu, ils refusaient cette existence, à la manière de Bakounine : “Et même si Dieu existait, il faudrait s’en débarrasser…”, enfin c’étaient des athées à la Kirilov, ils rejetaient Dieu parce qu’ils voulaient mettre l’homme à sa place, ils étaient humanistes, ils se faisaient une haute idée de la liberté humaine, de la dignité humaine. Je suppose que vous ne vous reconnaissez pas, non plus, dans ce portrait ? »

Non, là non plus, en effet ; rien que le mot d’humanisme me donnait légèrement envie de vomir, mais c’était peut-être les pâtés chauds, aussi, j’avais abusé ; je repris un verre de Meursault pour faire passer.

La spécificité de la littérature, art majeur d’un Occident qui sous nos yeux se termine, n’est pourtant pas bien difficile à définir. Autant que la littérature, la musique peut déterminer un bouleversement, un renversement émotif, une tristesse ou une extase absolues ; autant que la littérature, la peinture peut générer un émerveillement, un regard neuf posé sur le monde. Mais seule la littérature peut vous donner cette sensation de contact avec un autre esprit humain, avec l’intégralité de cet esprit, ses faiblesses et ses grandeurs, ses limitations, ses petitesses, ses idées fixes, ses croyances.

Vêtues pendant la journée d’impénétrables burqas noires, les riches Saoudiennes se transformaient le soir en oiseaux de paradis, se paraient de guêpières, de soutiens-gorge ajourés, de strings ornés de dentelles multicolores et de pierreries ; exactement l’inverse des Occidentales, classe et sexy pendant la journée parce que leur statut social était en jeu, qui s’affaissaient le soir en rentrant chez elles, abdiquant avec épuisement toute perspective de séduction, revêtant des tenues décontractées et informes.

L’absence de curiosité des journalistes était vraiment une bénédiction pour les intellectuels, parce que tout […] était aisément disponible sur Internet aujourd’hui, et il me semblait qu’exhumer certains de ces articles aurait pu lui valoir quelques ennuis ; mais après tout je me trompais peut-être, tant d’intellectuels avaient soutenu Staline, Mao ou Pol Pot sans que cela ne leur soit jamais vraiment reproché ; l’intellectuel en France n’avait pas à être responsable, ce n’était pas dans sa nature.

Il est probablement impossible, pour des gens ayant vécu et prospéré dans un système social donné, d’imaginer le point de vue de ceux qui, n’ayant jamais eu à attendre de ce système, envisagent sa destruction sans frayeur particulière.

Nietzsche avait vu juste, avec son flair de vieille pétasse, le christianisme était au fond une religion féminine.

Selon le modèle amoureux prévalant durant les années de ma jeunesse (et rien ne me laissait penser que les choses aient significativement changé), les jeunes gens, après une brève période de vagabondage sexuel correspondant à la préadolescence, étaient supposés s’engager dans des relations amoureuses, exclusives, assorties d’une monogamie stricte, où entraient en jeu des activités non seulement sexuelles mais aussi sociales (sorties, week-ends, vacances). Ces relations n’avaient cependant rien de définitif, mais devaient être considérées comme autant d’apprentissages de la relation amoureuse, en quelque sorte comme des « stages » (dont la pratique se généralisait par ailleurs sur le plan professionnel en tant que préalable au premier emploi). Des relations amoureuses de durée variable (la durée d’un an que j’avais pour ma part observée pouvait être considérée comme acceptable), en nombre variable (une moyenne de dix à vingt apparaissant comme une approximation raisonnable), étaient censées se succéder avant d’aboutir, comme une apothéose, à la relation ultime, celle qui aurait cette fois un caractère conjugal et définitif, et conduirait, via l’engendrement d’enfants, à la constitution d’une famille.

L’humanité ne m’intéressait pas, elle me dégoûtait même, je ne considérais nullement les humains comme mes frères, et c’était encore moins le cas si je considérais une fraction plus restreinte de l’humanité, celle par exemple constituée par mes compatriotes, ou par mes anciens collègues. Pourtant, en un sens déplaisant, je devais bien le reconnaître, ces humains étaient mes semblables, mais c’était justement cette ressemblance qui me faisait les fuir…

J’avais même parlé une fois à une fille jeune, jolie, attirante, qui fantasmait sur Jean-François Copé; il m’avait fallu plusieurs jours pour m’en remettre. On rencontre vraiment n’importe quoi, de nos jours, chez les filles.

Je me tus méthodiquement : quand on se tait méthodiquement en les regardant droit dans les yeux, en leur donnant l’impression de boire leurs paroles, les gens parlent. Ils aiment qu’on les écoutent, tous les enquêteurs le savent; tous les enquêteurs,les écrivains, tous les espions.

C’est la soumission »dit doucement Rediger.  » L’idée renversante et simple, jamais exprimée auparavant avec cette force, que le sommet du bonheur humain réside dans la soumission la plus absolue. C’est une idée que j’hésiterais à exposer devant mes coreligionnaires, qu’ils jugeraient peut-être blasphématoire…

Des milliers de thèses ont été écrites sur Rimbaud, dans toutes les université de France, des pays francophones et même au-delà, Rimbaud est probablement le sujet de thèse le plus rabâché au monde, à l’exception peut-être de Flaubert, alors il suffit d’aller chercher deux ou trois thèses anciennes soutenues dans des universités de province, et de les interpoler vaguement, personne n’a les moyens matériels de vérifier, personne n’a les moyens ni même l’envie de se plonger dans les centaines de milliers de pages inlassablement tartinées sur le voyant par des étudiants dépourvus de personnalité.

Jésus avait trop aimé les hommes, voilà le problème ; se laisser crucifier pour eux témoignait au minimum d’une faute de goût , comme l’aurait dit la vieille pétasse. Et le reste de ses actions ne témoignait pas non plus d’un grand discernement, comme par exemple le pardon à la femme adultère, avec des arguments du genre « que celui qui n’a pas péché », etc. Ce n’était pourtant pas bien compliqué, il suffisait d’appeler un enfant de sept ans – il l’aurait lancée, lui, la première pierre, le putain de gosse. »

– Houellebecq, M. (2015). Soumission. Flammarion.

 

 

« Ainsi, une seule opération immobilière avait suffit à son père à gagner largement davantage que ce que le mien avait mis quarante ans à péniblement amasser, à force de rédaction d’actes authentiques et d’enregistrement d’hypothèques, l’argent n’avait jamais récompensé le travail, ça n’avait strictement rien à voir, aucune société humaine n’avait jamais été construite sur la rémunération du travail, et même la société communiste future n’était pas censée reposer sur ces bases, le principe de la répartition des richesses était réduit par Marx à cette formule parfaitement creuse : « À chacun selon ses besoins », source de chicaneries et d’ergotages sans fin si par malheur on avait tenté de la mettre en pratique, heureusement cela ne s’était jamais produit, dans les pays communistes pas davantage que dans les autres, l’argent allait à l’argent et accompagnait le pouvoir, tel était le dernier mot de l’organisation sociale.

À vrai dire j’étais dans la même situation, à cela près que ma charge de travail n’avait rien d’excessif, et au fond tout le monde était dans la même situation, les années d’études sont les seules années heureuses, les seules années où l’avenir paraît ouvert, où tout paraît possible, la vie d’adulte ensuite, la vie professionnelle n’est qu’un lent et progressif enlisement, c’est même sans doute pour cette raison que les amitiés de jeunesse, celles qu’on noue pendant ses années d’étudiant et qui sont au fond les seules amitiés véritables, ne survivent jamais à l’entrée dans la vie adulte, on évite de revoir ses amis de jeunesse pour éviter d’être confronté aux témoins de ses espérances déçues, à l’évidence de son propre écrasement.

Tu vois, dis-je, de temps en temps on ferme une usine, on délocalise une unité de production, mettons qu’il
y a soixante-dix ouvriers de virés, ça donne un reportage sur BFM, il y a un piquet de grève, ils font brûler des pneus, il y a un ou deux politiques locaux qui se déplacent, enfin ça fait un sujet d’actu, un sujet intéressant, avec des caractéristiques visuelles fortes, la sidérurgie ou la lingerie c’est pas pareil, on peut faire de l’image. Là, bon, tous les ans, tu as des centaines d’agriculteurs qui mettent la clef sous la porte.
— Ou qui se tirent une balle… intervint sobrement Frank, puis il secoua la main comme pour s’excuser d’avoir parlé, et son visage redevint triste, impénétrable.
— Ou qui se tirent une balle, confirmai-je. Le nombre d’agriculteurs a énormément baissé depuis cinquante ans en France, mais il n’a pas encore suffsamment baissé. Il faut encore le diviser par deux ou trois pour arriver aux standards européens, aux standards du Danemark ou de la Hollande – enfin, j’en parle parce qu’on parle des produits laitiers, pour les fruits ça serait le Maroc ou l’Espagne. Là, il y a un peu plus de soixante mille éleveurs laitiers ; dans quinze ans, à mon avis, il en restera vingt mille. Bref, ce qui se passe en ce moment avec l’agriculture en France, c’est un énorme plan social, le plus gros plan social à l’œuvre à l’heure actuelle, mais c’est un plan social secret, invisible, où les gens disparaissent individuellement, dans leur coin, sans jamais donner matière à un sujet pour BFM.

Là, plusieurs choses auraient pu se produire. Si nous avions été dans une comédie romantique, j’aurais, après quelques secondes d’une hésitation dramatique (importance à ce stade du jeu d’acteur, je pense que Kev Adams aurait pu le faire), bref j’aurais bondi au volant de mon 4×4 Mercedes, j’aurais rapidement rejoint la Coccinelle sur l’autoroute, la dépassant en lui faisant de grands gestes du bras un peu sots (comme en font les acteurs de rom’com), elle se serait arrêtée sur la bande d’arrêt d’urgence (en fait, dans une rom’com classique, il y aurait probablement eu une seule fille, sans doute la châtain), et différents actes humains émouvants se seraient produits, dans le soume des poids lourds qui nous auraient frôlés à quelques mètres. Le dialoguiste, pour cette scène, aurait eu intérêt à chiader son texte.
Eussions-nous été dans un film porno que la suite eût encore été bien davantage prévisible, mais l’importance du dialogue moindre. Tous les hommes souhaitent des filles fraîches, écologiques et triolistes — enfin presque tous les hommes, moi en tout cas.

Ainsi toute la culture du monde ne servait à rien, toute la culture du monde n’apportait aucun bénéfice moral ni aucun avantage, puisque dans les mêmes années, exactement dans les mêmes années, Marcel Proust concluait, à la fin du « Temps retrouvé », avec une remarquable franchise, que ce n’étaient pas seulement les relations mondaines, mais même les relations amicales qui n’offraient rien de substantiel, qu’elles étaient tout simplement une perte de temps, et que ce n’était nullement de conversations intellectuelles que l’écrivain, contrairement à ce que croient les gens du monde, avait besoin, mais de « légères amours avec des jeunes filles en fleurs ». Je tiens beaucoup, à ce stade de l’argumentation, à remplacer « jeunes filles en fleurs » par « jeunes chattes humides » ; cela contribuera me semble-t-il à la clarté du débat, sans nuire à sa poésie (qu’y a-t-il de plus beau, de plus poétique, qu’une chatte qui commence à s’humidifier ? Je demande qu’on y songe sérieusement, avant de me répondre. Une bite qui entame son ascension verticale ? Cela pourrait se soutenir. Tout dépend, comme beaucoup de choses en ce monde, du point de vue sexuel que l’on adopte).

Un bon mensonge emprunte toujours certains éléments à la réalité…

Voilà comment une civilisation meurt, sans tracas, sans dangers ni sans drames et avec très peu de carnage, une civilisation meurt juste par lassitude, par dégoût d’elle-même, que pouvait … proposer la social-démocratie évidemment rien, juste une perpétuation du manque, un appel à l’oubli.

Une ambiance de catastrophe globale allège toujours un peu les catastrophes individuelles, c’est sans doute pour cette raison que les suicides sont si rares en période de guerre (…).

Lors de ma séparation d’avec Claire, mon sort avait été notablement adouci par la fréquentation des vaches normandes.

«  Il n’y a pas d’Internet, me dit-il avec une inquiétude soudaine, j’espère que vous le saviez, je suis à peu près sûr de l’avoir précisé dans l’annonce. » Je lui répondis que je savais, que j’avais accepté l’idée. Dans ses yeux, alors, je vis passer un bref mouvement de crainte. Les dépressifs qui souhaitent s’isoler, passer quelques mois dans les bois pour « faire le point avec eux-mêmes », ça ne doit pas manquer ; mais des gens qui acceptent sans sourciller de se couper d’Internet pour un temps indéfini, c’est qu’ils filent un bien mauvais coton, je le lisais dans son regard anxieux.

Tout était clair, extrêmement clair, dès le début ; mais nous n’en avons pas tenu compte. Avons-nous cédé à des illusions de liberté individuelle, de vie ouverte, d’infini des possibles ? Cela se peut, ces idées étaient dans l’esprit du temps ; nous ne les avons pas formalisées, nous n’en avions pas le goût ; nous nous sommes contentés de nous y conformer, de nous laisser détruire par elles …

Plus personne ne sera heureux en Occident, pensait-elle encore, plus jamais, nous devons aujourd’hui considérer le bonheur comme une rêverie ancienne, les conditions historiques n’en sont tout simplement plus réunies.

Un seul être vous manque et tout est dépeuplé comme disait l’autre, encore le terme de « dépeuplé » est-il bien faible, il sonne encore un peu son XVIIIe siècle à la con, on n’y trouve pas encore cette saine violence du romantisme naissant, la vérité est qu’un seul être vous manque et tout est mort, le monde est mort et l’on est soi-même mort, ou bien transformé en figurine de céramique, et les autres aussi sont des figurines de céramique, isolant parfait des points de vue thermique et électrique, alors plus rien absolument ne peut vous atteindre, hormis les souffrances internes…

Vous faites quoi pour la période des fêtes? me demanda-t-il un peu plus tard, il faut se méfier de la période des fêtes, pour les dépressifs souvent c’est fatal, j’ai eu plein de clients que je croyais stabilisés et paf le 31 les mecs se flinguent, toujours le 31 dans la soirée, une fois qu’ils ont passé minuit c’est gagné. Il faut se représenter le truc, déjà Noël ça leur a foutu un coup, ils ont eu toute une semaine pour ruminer leur merde, peut-être ils ont eu des plans pour échapper au 31 et leurs plans ont foiré, et puis le 31 arrive et ils supportent pas, ils s’approchent de leur fenêtre et ils se balancent ou ils se tirent une balle, c’est selon.

Vers cinq heures du matin ou parfois six je me réveille, le besoin est à son comble, c’est le moment le plus douloureux de ma journée. Mon premier geste est de mettre en route la cafetière électrique ; la veille, j’ai rempli le réservoir d’eau et le filtre de café moulu (en général du Malongo, je suis resté assez exigeant sur le café). Je n’allume pas de cigarette avant d’avoir bu une première gorgée ; c’est une contrainte que je m’impose, c’est un succès quotidien qui est devenu ma principale source de fierté (il faut avouer ceci dit que le fonctionnement des cafetières électriques est rapide). Le soulagement que m’apporte la première bouffée est immédiat, d’une violence stupéfiante. La nicotine est une drogue parfaite, une drogue simple et dure, qui n’apporte aucune joie, qui se définit entièrement par le manque, et par la cessation du manque.

Les gens n’écoutent jamais les conseils qu’on leur donne, et lorsqu’ils demandent des conseils c’est tout à fait spécifiquement afin de ne pas les suivre, afin de se faire confirmer, par une voix extérieure, qu’ils se sont engagés dans une spirale d’anéantissement et de mort, les conseils qu’on leur donne jouent pour eux exactement le rôle du chœur tragique, confirmant au héros qu’il a pris le chemin de la destruction et du chaos.

Les hommes en général ne savent pas vivre, ils n’ont aucune familiarité avec la vie, ils ne s’y sentent jamais tout à fait à leur aise, ainsi poursuivent-ils différents projets plus ou moins ambitieux plus ou moins grandioses c’est selon, en général bien entendu ils échouent et parviennent à la conclusion qu’ils auraient mieux fait tout simplement de vivre, mais en général aussi il est trop tard.

[L]’industrie du porno vivait ses derniers mois avant d’être détruite par le porno amateur sur Internet, YouPorn allait détruire l’industrie du porno encore plus rapidement que YouTube l’industrie musicale, le porno a toujours été à la pointe de l’innovation technologique, comme l’ont d’ailleurs déjà fait remarquer de nombreux essayistes, sans qu’aucun ne s’avise de ce que cette constatation avait de paradoxal, parce qu’après tout la pornographie est quand même le secteur de l’activité humaine où l’innovation tient le moins de place, il ne s’y produit même absolument rien de nouveau, tout ce qu’on peut imaginer en matière de pornographie existait déjà largement à l’époque de l’antiquité grecque ou romaine.

Dieu est un scénariste médiocre, c’est la conviction que presque cinquante années d’existence m’ont amené à former, et plus généralement Dieu est un médiocre, tout dans sa création porte la marque de l’approximation et du ratage, quand ce n’est pas celle de la méchanceté pure et simple, bien sûr il y a des exceptions, il y a forcément des exceptions, la possibilité du bonheur devait subsister ne fût-ce qu’à titre d’appât, enfin je m’égare… »

– Houellebecq, M. (2019). Sérotonine. Flammarion.

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