Les Nouveaux Misérables

Plus les années passent, plus j’ai du mal à en arriver à un sens global compréhensif de la contemporanéité. Une contemporanéité de paradoxes et d’une extrême voire historique complexité. Je n’y arrive pas. Et cela me désespère.

Il y a tellement de discours contradictoires et irréconciliables sur notre contemporanéité, avec des arguments qui tiennent la route, avec du sens et des significations, qu’il me semble difficile et même impossible d’y voir clair ou d’en arriver à une certaine netteté. Et c’est sans doute là une d’une grande caractéristique de ce moment historique, la norme des paradoxes et des réalités dans un même réel aussi contradictoires aux pensées inconséquentes. Je ne sais pas si tout ceci est intentionnel comme partie d’un vaste plan de domination du monde mais si c’est le cas je dois le reconnaître c’est juste brillant.

Dominer non pas par la division, la ségrégation, le morcellement, l’éparpillement, dominer par la saturation et la profusion des sens contraires, des vérités aux milliers de nuances et donc vouer à être nécessairement relativiser, mais surtout à masquer l’essentiel qui dévoile la véritable nature de la domination. Le pouvoir n’est de nos jours pas d’une simplicité presque enfantine et d’un simpliste réducteur ou d’une limpidité cristalline, le pouvoir réside dans la saturation qui brouille et épuise, dans la profusion qui perd et décourage. Dominer, c’est saturer et perdre, diluer et brouiller, décourager et épuiser. Personne n’est assez surhumain pour réaliser la prouesse de saisir l’essentiel qui donne sens et cohérence à ce qu’il serait convenable de qualifier de grand foutoir contemporain.

Je crois que face à cet état de fait, l’une des armes que chaque personne très humaine détient reste l’esprit critique. Or, même cet esprit est entrain d’être dépossédé des individus, cela fait trente ou vingt ans déjà que ce processus est en marche, il semble connaître ces derniers temps une certaine accélération.

 

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Ôter l’esprit critique est fort simple :

  • remodeler l’école et l’éducation en retirant des enseignements tout ce qui puisse être plus ou moins philosophique (avec ses abstractions et autres intangibilités) et de l’ordre de la culture générale (puisque la culture générale est en soi la diversité des sensibilités et des questionnements du réel, donc de la critique de telles sensibilités et questionnements, ce qui implique avant tout de changer de regard et de perspectives, et cela n’est possible que par l’acquisition des façons de faire adéquates) pour leur substituer des formations pratico-pratiques et foncièrement matérialistes (au nom de débauchés économiques, de l’insertion professionnelle dans le marché du travail, d’une vie sociale réussite dans une perspective d’ascension professionnelle, de citoyens utiles au développement matérialiste de la société, etc.) ;
  • réduire les possibilités de mise à distance critique en instaurant une norme du travail qui ne laisse plus les individus respirer ou s’intéresser à autre chose que la sécurité et l’épanouissement professionnels, en instaurant une norme du loisir qui les fassent transiter de l’esclavagisme du travail à l’esclavagisme de la jouissance, de telle sorte que les individus n’ont plus jamais un véritable moment à eux – c’est-à-dire une véritable moment d’introspection qui dit questionnement de soi et de leur réalité (ils ont toujours l’esprit occupé à autre chose que véritablement eux et les sens d’eux-mêmes, ils manquent de temps pour une telle introspection pris dans cette spirale d’une permanente accélération des temporalités ou coincés dans les rythmes effrénés d’une quotidienneté aux courses folles et aux zapping constants) ;
  • construire et produire une société globale du/de spectacle et ériger le divertissement voire le plaisir en une norme, des jeux et donc du fun pour des spectateurs-amuseurs-junkies qui en redemandent toujours ;
  • s’assurer que de telles normes soient légitimer par des discours (institutionnels qui peuvent être l’école, les médias, les milieux du travail, etc., bref les institutions disciplinaires de toute société) qui renforcent le confort des individus et qui les rassurent, voire qui amplifient des croyances que l’on a méthodiquement inséré dans leur psyché ;
  • et finalement transformer ces normes en des valeurs, car les valeurs ont cette force incroyable d’être des éléments d’identité et de définition des individus, les valeurs altèrent leur vision d’eux-mêmes et du monde quand elles ne produisent pas des visions et des mondes de ce fait artificiels, et quand les valeurs sont ainsi enracinée au plus profond des individus, il est très difficile non seulement qu’ils exercent une certaine critique transformationnelle dans un sens radical des vérités véhiculées à travers les valeurs mais il est encore plus très difficile qu’ils soient réceptifs à toute critique de cette nature.

 

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Et quand l’esprit critique ne représente plus une arme de libération de soi, tout le reste devient facile, la domination ne craint plus rien, elle coule de source et devient naturelle. Et même, à certains moments, l’on peut observer dans notre contemporanéité que les meilleurs défenseurs de la domination sont ceux qui sont souvent largement et principalement dominés-opprimés, cela relève d’un truc de l’ordre du syndrome de stockholm.

Dans ces cas-là, force est de constater que le pouvoir qu’une telle domination naturalisée et défendue avec acharnement par les dominés-opprimés est au-delà du pouvoir divin puisque contrairement à ce dernier aucun athéisme n’est possible, c’est l’absolutisme triomphant d’une foi inébranlable et impossible à ébranler, l’ultime fantasme de dieu. J’ai cette impression étrange de vivre dans une contemporanéité de la sorte.

L’apparent foutoir du contemporain est donc illusoire, il y a une cohérence dans toute cette saturation et dans cette profusion quasi normative de paradoxes et de sens contradictoires, qui sont au fond des contre-feux allumés pour perdre et rendre inintelligible cette domination absolutiste tout à fait rationnellement saisissable.

Encore faut-il le démontrer avec satisfaction et intelligence, et c’est là la grande difficulté. En attendant, un fou ou une folle qui osera être hérétique, je n’ai pas bon espoir. C’est peut-être même bon signe, d’avoir de la misère à avoir espoir, comme l’autre dirait c’est dans des moments où tout espoir semble difficile que tout est possible, qu’il faut justement y croire.

Pourquoi ? Parce que c’est la seule véritable chose qui reste quand on n’a l’impression que tout est perdu, et une personne qui n’a plus rien à perdre est la plus dangereuse au monde, tout pouvoir dominateur, toute domination en a bien conscience. C’est aussi pourquoi il importe de s’arranger que les gens aient toujours quelque chose à perdre, par exemple leur confort que l’on a pris le soin de bien construire et de les y immobiliser.

 

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Pas grand monde ne prend le risque de l’inconfort, pas grand monde ne souhaite vivre l’inconfort, pas grand monde ne supporterait l’inconfort.

C’est la raison pour laquelle les religions ont eu un tel pouvoir au-delà du sens et de la signification du monde et des individus qu’elles proposaient aux croyants voire de l’espérance qu’elles promettaient et continuent à promettre, dieu ou les dieux sont métaphoriques ou symboliques et ne servent qu’à représenter ces sens significations et espérances, et qui ont en tant que symboles la force d’unifier les différences et les singularités à travers le sentiment de profonde vénération et de grande ferveur d’une vérité presque transcendantale tout en étant très tangible pour les dévots et autres bigots (puisqu’ils ont la ferme croyance de l’expérimenter dans leurs actes quotidiens, via sans doute une certaine interprétation de leurs actes à travers une grille idéologique particulière, c’est aussi cela la force imaginante de la croyance).

Mais les religions – comme ensemble de croyances et de dogmes définissant l’être tout en balisant le devoir-être et un ensemble de pratiques et de rites découlant de croyances fondées d’après un principe absolutiste et universaliste – offrent un abri sécuritaire de nature institutionnelle, elles éloignent le risque de l’inconfort, le sentiment terrible de n’avoir aucun sens et de n’être d’aucun sens, elles protègent du vertige de la liberté et réduisent l’aspect si anxiogène de la liberté.

 

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En regardant ainsi les religions, l’on peut aisément en identifier une multitude dans la quotidienneté, par exemple toutes celles qui ont trait à la société du/de spectacle avec ses nombreuses idolâtries (animismes, totémismes, fétichismes, etc.), ou celles qui ont trait au discours politique (devenu avec le temps une composante de la société de/du spectacle), et tout ce qui a trait aux idéologies (de ce fait même l’athéisme et le scientisme sont des religions, il n’y a pas d’esprit critique quand l’on se renferme sur soi ou que l’on reste clos sur soi, et que l’on ne puisse envisager rien d’autre en dehors de ses « vérités » qui sont au fond canoniques).

Ces religions ont une chose commune : elles servent la domination, et donc divisent la communauté des individus en dominateurs et dominés.

Voilà le lien me semble-t-il entre tous les éléments hétérogènes de cette diversité postmoderne qui laisse entendre pluralisme, qui laisse faussement entendre pluralisme. Les dominés ont toujours été des misérables.

Jadis, les misérables étaient des individus n’ayant non pas aucune valeur mais peu d’importance ou étaient simplement insignifiants comparés à d’autres – les dominateurs. Les nouveaux misérables ont une certaine importance mais restent au fond d’une certaine insignifiance.

Leur importance est celle des esclaves dans les champs de coton, celle des atteints du syndrome de stockholm, ils servent à quelque chose en attendant d’être remplacés par des cyborgs et autres créatures de la robotique dotée de l’intelligence artificielle qui s’en viennent sous les vivats de ceux qui seront bientôt envoyés à la décharge publique.

Les nouveaux misérables ne vivent pas toujours dans le malheur, au contraire l’on a fait le nécessaire qu’ils se sentent dans le bonheur et dans la jouissance, des esclaves dans les champs de coton qui prennent leur pied, la domination contemporaine a réussi une véritable prouesse.

 

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Les nouveaux misérables ne suscitent pas la pitié puisqu’ils sont convaincus d’être chanceux, et ils n’ont souvent pas aucune pitié pour ceux qu’ils trouvent moins chanceux car c’est soit la loi de la jungle soit c’est un truc presque atavique – le gène du loser transmis de génération de pauvrards en générations de rien du tout.

Les nouveaux misérables ne sont apparemment pas méprisables, au contraire ils ont tout de convenable, bien dans les cases. Les nouveaux misérables n’abhorrent souvent aucun signe de misère, ils présentent souvent très bien, ni dénués ni impécunieux, ni piteux ni pitoyables, ils sont des figures antonymiques des misérables d’autrefois, c’est aussi pourquoi ils se sentent privilégiés. Etc. Etc. Etc.

Plus les années passent, plus j’ai cette impression d’une ère de nouveaux misérables, un sens global et relativement compréhensible de ma contemporanéité. Relativement du fait que ce n’est qu’une simple perception, une subjectivité, je regarde mon temps et tout est si religieux et si religions, de la domination derrière le vrai faux foutoir.

 

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Je ne sais pas si cette impression dit un pessimisme, il faut dire aujourd’hui est une journée grisâtre, de la fine pluie, le soleil disparu, rien d’arc-en-ciel. J’ai toujours aimé les journées grisâtres, il m’arrive encore à mon vieil âge de sortir sous la pluie et de m’y laisser dissoudre, sentir le froid salvateur et me plonger dans les flots des journées grisâtres et pluvieuses est un incommensurable plaisir. Tout est si au ralenti, moins tumultueux en termes de bruits, tout est calme.

Le gris m’apaise autant qu’il réduit chez moi l’éclat aveuglant des couleurs, le noir me fait revivre parce qu’il me pousse à voir différemment, le grisâtre a quelque chose de sale et le sale a quelque chose de nécessaire comme l’a si bien compris tanizaki, la pluie nettoie les artifices et fait découvrir les choses sous une autre perspective en plus d’éteindre les feux trop incendiaires qui ne laissent que cendres et poussières, les journées grisâtres me poussent toujours à l’arrêt – c’est-à-dire à l’introspection, à la réflexivité.

Il n’y a rien d’optimisme dans l’introspection et à la réflexivité. Pas de meilleur possible, pas de belles choses, encore de confiance en l’avenir ou d’un dénouement favorable, ce n’est pas forcement du pessimisme comme un regard du tout va mal ou du finira mal, ou que le mal l’emporte sur le bien.

C’est un état assez neutre, comme regarder soi-même et autour de soi sans pouvoir y porter un jugement car l’on est dépourvu de valeurs. On ne pose pas de jugement dans l’introspection et la réflexivité, on essaie simplement de comprendre et de se comprendre.

Il n’y a de place pour rien d’autre. Sous la pluie, durant les journées grisâtres, il n’y a de place pour rien d’autre que seulement soi-même et le monde.

Impossible de tricher, de se raconter des histoires, mise à distance imposée, aujourd’hui il pleut et c’est gris, aujourd’hui est une de mes journées préférées. Véritablement vitale.

 

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