L’Enfant, ce Me Jedi

Lorsque j’ai appris que j’allais être père, j’ai senti quelque chose qui me soit impossible de décrire. J’ai été désarçonné, anxieux, j’ai été pris de vertige, je me suis senti incapable d’être à la hauteur de cette responsabilité, je me suis senti rempli de joie car j’allais produire un demi moi – un sentiment presque semblable à celui d’un dieu créateur et bien entendu qui n’ait rien du complexe de dieu.

J’ai été pris de panique parce que je me suis demandé : « Et je n’y arrivais pas ? » J’ai ressenti une légèreté et même j’ai eu le sentiment d’avoir pris en quelques instants cent ans, c’est sans doute ce que certains nomment sentir le poids des responsabilités. Je suis passé par tous ces états en une fraction de seconde.

Mon ex-femme avait déposé sur un de mes livres son test de grossesse. Nous n’habitions pas ensemble, elle était venue à montréal passer la fin de semaine, elle n’avait laissé rien transparaître de son état, elle a débarqué et j’étais plongé dans mes bouquins, la tête dans le boulot etc., elle a juste déposé sous mon nez le test et du premier coup je n’ai absolument rien compris.

Je n’avais jamais vu un test de grossesse, j’avais une idée comme tout le monde de quoi il s’agissait, mais jamais je ne l’avais eu comme ça sous les yeux, j’ai regardé le truc et j’ai levé les yeux vers elle : « C’est quoi ce truc ? »

Elle m’a répondu : « Un test de grossesse. » « Pourquoi tu me le fous sous le nez ? »

Elle a gardé le silence et m’a regardé d’une façon que j’ai compris que cet instant était bien plus qu’un moment ordinaire. J’ai commencé à cogiter sur le sens et les significations de tout cela, j’ai regardé le test de grossesse et je ne comprenais rien au signe qui y était inscrit, je l’ai regardée et elle a respiré profondément : « Je suis enceinte ». J’ai ouvert la bouche, j’ai eu le regard « Nom de dios », je n’ai pas réagi immédiatement.

Il est difficile de réagir devant une telle annonce, parce que l’on ne sait pas trop comment réagir à moins de s’y attendre vraiment et de savoir déjà à l’avance ce que l’autre ressent, de savoir à l’avance si l’autre veut un enfant ou pas.

Mais quand tu ne sais pas, que cela n’a pas nécessairement été planifié et que ce n’était pas forcement un projet ou en projet, quand cela arrive au moment que ça arrive tu ne sais pas si tu dois dire « Youpi ! » ou « Fuck ! »

Alors tu analyses toutes les expressions de l’autre pour ne pas faire « Youpi ! » quand pour l’autre c’est juste « Fuck ! » ou ne pas « Fuck ! » quand pour l’autre c’est « Youpi ! » Quand tu crois avoir décrypté ses expressions faciales tu sais un peu sans en être certain comment réagir.

Pour le coup, ce n’était ni vraiment un « Youpi ! » ni un « Fuck ! » simplement un « On va être parents ». Mon ex-femme n’a jamais vraiment été exubérante ni vraiment une drama queen, mais un peu beaucoup très vivante. En face de moi, elle était en termes d’expressions d’une illisibilité dont elle a toujours eu le secret : « Tu vas être père ».

Je l’ai prise dans mes bras, je l’ai embrassée, et je n’ai rien dit. Elle et moi n’avons jamais été très doués pour dire les émotions, généralement le silence suffit ou le sourire fait l’affaire.

Quand il s’agissait vraiment de sentiments intimes, nous exprimions autrement, et quand le verbe se faisait entendre il était télégraphique. J’ai toujours été convaincu que la meilleure façon d’exprimer les sentiments les plus intimes ne passait pas par le verbe mais par un autre langage, ce moment singulier que nous vivions était d’un autre langage.

 

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L’annonce marquait de manière très brutale le début d’une nouvelle étape de la vie d’adulte, celle où les enfantillages n’étaient plus envisageables, la fin d’un certain égoïsme ou d’un soi-nombril, le me myself and i trucidé.

La vie ou simplement vivre n’était plus seulement question de moi, de mon plaisir, de ma jouissance.

Une nouvelle étape de sacrifices, d’oubli un peu beaucoup de soi pour un autre qui ne demande rien mais qui y oblige parce que c’est une partie de soi et c’est aussi rendre ce que l’on a reçu des autres – les parents, les figures parentales, ceux qui nous ont reçu dans leur vie et nous ont faire don d’eux, ceux qui ont fait du mieux avec ce qu’ils avaient.

Il y a un devoir de gratitude dans le fait de devenir parent, il y a une mémoire de ceux qui ont été là pour nous, il y a une mémoire des valeurs héritées et une transmission de telles valeurs, il y a une obligation d’être et de faire mieux avec ce que l’on a. C’est la fin des conneries comme on dit souvent, la fin d’un auto-centrisme un peu infantilisme, on a entre les mains et sous sa responsabilité le devenir de quelqu’un d’autre que soi, on se doit de pouvoir être à la hauteur, ne pas se rater.

 

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Je n’ai jamais pensé à ce que cela signifiant ou impliquait d’être parent avant de l’être. Les livres racontent des histoires intéressantes, donnent quelques outils, les conseils et les observations d’autres parents éclairent un peu cette délicate et difficile mission, les souvenirs des figures parentales permettent d’avoir quelques balises sur les manières de faire, les éléments culturels offrent une certaine vision de la tâche, mais au fond tout ça ne dit pas ce qu’être parent est.

Il m’a fallu me poser la question du type de personne que je suis et du qui je suis, du type d’enfance que j’aurais voulu en termes de rapports et de relations avec mes figures parentales, je me suis posé la question des modèles inspirants de mon enfance et du pourquoi je les considérais comme modèles, il m’a fallu poser sur mon milieu culturel un regard critique afin de voir ce qui m’a toujours paru problématique pour mon plein épanouissement, critiquer les façons de faire culturelles et remettre en cause certaines normes culturelles que je trouvais gamin et adulte d’un non-sens fini ou d’une irresponsabilité épouvantable.

Remettre en cause certaines normes culturelles de mon environnement présent, pour dire critiquer l’idée culturelle du parent (rôle, fonction) dans mon milieu culturel d’adoption et la rectifier par des ajouts de mon milieu culturel d’origine.

Au bout de ce questionnement, j’ai construit une idée de l’être parent, j’ai fabriqué une espèce de figure archétypale, et je m’y suis dissout.

Une figure archétypale qui s’est faite dans le compromis, entre ici et ailleurs, entre les là-bas et les expériences vécues ici et un peu partout, entre les valeurs et l’identité de mon ex-femme et les miennes, une figure archétypale produit d’une négociation, d’un équilibre, d’un consensus. Une figure métissée, hybride, comme toute personne. Tout le monde est en ce sens une confluence de deux ou plusieurs courants d’influences.

Être parent, c’est donc d’abord être capable de reproduire ou de maintenir cette confluence. C’est la première richesse dont hérite un enfant.

 

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J’ai ainsi commencé par là. L’enfant n’était pas encore né qu’il m’apprenait déjà tant de choses sur la vie, sur moi-même, un Me Jedi sans être, voilà aussi l’une des choses les plus fascinantes que fait vivre un enfant. Le sens de soi, la logique des choses, le langage de l’existence, la vision de la vie, sont radicalement redéfinis, c’est irréversible comme chaque fois que l’on acquiert de la maturité. Et quand le Me Jedi est là, il est une source permanente de transformation de soi.

Apprentissage de la patience, d’une langue autre que celle que l’on connaît – la langue des bébés, de la douceur et de la délicatesse, de l’exercice de la sévérité même quand cela nous déchire le cœur, de la disponibilité pour l’autre même si l’on est pressés par le temps ou occupés par d’autres choses, du contrôle de ses expressions parce que l’autre un traducteur universel des expressions – surtout faciles ou corporelles, des nuits très courtes et des matins d’interrogatoire fbi dès le lever ou de bombardement de milliers de questions posées en rafale, de la gestion de cette angoisse terrible quand cet autre est malade, de tolérance de l’agir de cet autre dans sa rationalité et son émotivité, etc. Un apprentissage et un désapprentissage constants.

Lorsque j’ai appris que j’allais être père, j’ai vieilli de cent ans. J’ai compris que cette nouvelle étape de ma vie d’adulte marquait un point de non-retour. Mais surtout, j’ai saisi que cette étape était une nouvelle formation de l’éternel padawan que je suis, avec un Me Jedi qui ferait de moi quelqu’un et quelque chose toujours en mouvement vers cette découverte et redécouverte de moi-même. Juste pour cela, je l’aimais déjà.

 

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