Amérique(s) Latine(s) : Au-delà de la carte postale & de l’exotisme

« Aujourd’hui, le roi est nu. Ernesto « Che » Guevara est mort dès 1967 en Bolivie, et avec lui le rêve de reproduire en Amérique l’expérience cubaine de prise du pouvoir. Sur le continent où la démocratie a été progressivement retrouvée depuis 1980, Cuba est devenu plus une référence qu’un exemple pour les peuples d’Amérique latine. L’aide militaire cubaine, assez massive, dans les guerres civiles d’Angola ou d’Ethiopie, l’exportation de la révolution ont cédé la place, depuis le démembrement de l’Union soviétique et la fin des blocs, à une situation obsidionale. Forteresse assiégée de la « planification démocratique » et du « socialisme réel » — l’embargo des États-Unis reste en vigueur (mars 1993) —, Cuba est confrontée à la lassitude du peuple et aux impasses idéologiques que le régime a construites. Même s’il libéralise relativement l’économie, Castro renforce toujours plus son pouvoir. Et l’on doit se demander, dans la situation actuelle, quel Castro s’imposera. Le jusqu’auboutiste imprudent tel qu’il put se révéler lors de la crise des fusées de 1962 et qui fera appel, une fois de plus, à l’honneur national qu’il a contribué à créer ? Ou bien le cynique manipulateur, hâbleur, qui saura rebondir dans quelque adaptation empirique à un nouveau terrain ?

 

Vers la fin des mythes fondateurs ?

La mise en question des idéologies — si proches des mythes, dit Lévi-Strauss — n’implique-t-elle pas celle des grands mythes fondateurs, et parmi eux le concept même de révolution ? Si les historiens ne peuvent aisément (ou ne doivent pas ?) se couper de la communauté sociale dont ils sont membres, ils sont tenus aussi à chercher la vérité : « Instance de légitimation des grands mythes fondateurs, ou instance critique démythificatrice ? Telle est une des antinomies de l’histoire », dit René Rémond. Mais certains mettent en garde les élites du savoir et du pouvoir de traduire une victoire politique en « domination de l’histoire », génératrice à coup sûr de révisionnismes à venir (K. Pomian) . Sans préjuger du futur, constatons qu’à présent l’Amérique latine, comme le reste du monde Est et Sud, redécouvre la modernité égalitaire et éclectique de la démocratie au sens de Tocqueville, celle des libertés et de la Liberté, de la propriété individuelle (à limiter !), des majorités et des minorités…, issue des Anglo-Américains et des Droits de l’Homme de 1789. Elle est bien différente de l’unanimisme totalitaire du « Peuple » théorique de 1793, qui devançait les « démocraties populaires » du xx e siècle tenues il y a peu pour le modèle définitif de libération révolutionnaire et la fin mythique de l’Histoire. »

Chevalier, F. (1993). Crises, soulèvements, révolution: Des lectures économiques ou politiques complémentaires. Dans : , F. ChevalierL’Amérique latine de l’Indépendance à nos jours (pp. 505-588). Presses Universitaires de France.

 

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« Le manque d’accès à une source d’eau salubre et à un dispositif d’assainissement sont les principaux facteurs d’inégalités et de pauvreté dans le monde selon le programme des Nations unies pour le développement, pour 1,1 et 2,6 milliards d’individus respectivement [PNUD, 2006]. Près de 1,8 million de personnes meurent chaque année de maladies liées à l’eau. Il s’agit de l’une des injustices les plus silencieuses et des plus difficiles à corriger. En 2001, les Objectifs du millénaire des Nations unies avaient établi comme objectif de réduire de moitié pour 2015 le nombre de personnes n’ayant pas accès à l’eau potable et à un système d’assainissement. Aujourd’hui, « bien que l’accès à des sources améliorées d’eau potable ait progressé, près d’un milliard de personnes en est privé » [Nations unies, 2008]. L’accès à l’eau pour tous est en réalité un problème éminemment complexe, de très long terme, et dont il convient de bien saisir l’ensemble des facettes [Nations unies, 2009].

La situation dans les villes d’Amérique latine n’échappe pas à ce constat général : on estime actuellement qu’environ 100 millions de personnes n’ont pas accès à l’eau potable [Inter-American Developement Bank, 2006]. Néanmoins, des différences très importantes sont repérables d’un pays à un autre et d’une ville à une autre. Les paradoxes sont nombreux : certains habitants bénéficient d’eau potable à profusion et de piscines privées alors que d’autres font l’objet d’un rationnement drastique ; le secteur public de gestion de l’eau est généralement en situation de déficit financier alors que des entreprises privées spécialisées dans ce domaine, qu’elles soient locales ou internationales, tendent à réaliser d’importants bénéfices. Au cours des années 1990, la privatisation des services de l’eau a été présentée comme une solution universelle au problème récurrent de l’accès à l’eau pour tous. Mais ces réformes ont généré des conflits et mouvements sociaux dans plusieurs pays d’Amérique latine, ayant été jusqu’à provoquer de véritables « guerres de l’eau ». On admet ici que les débats, polémiques et conflits seréférant à l’eau constituent des révélateurs des forces sociales en présence et en interaction dans les systèmes de pouvoir.

Ces conflits sont de surcroît des étapes nécessaires vers la construction, au gré d’erreurs, d’échecs mais aussi de succès, de projets de l’eau socialement plus justes et partagés par tous. Ce texte cherche à monter qu’il n’existe pas de modèle général miracle pour résoudre la question de l’accès à l’eau pour tous et qu’elle relève de transformations inscrites dans le temps long de l’histoire, prenant en compte les inégalités sociales, les conditions de leur production et de leur reproduction. Plus précisément, il s’agit de mettre en évidence le fait que la gestion de l’eau résulte de choix de gestionnaires, de choix techniques, financiers et politiques mais aussi, plus fondamentalement, de choix de société globaux impliquant une diversité d’acteurs reliés les uns aux autres par des rapports de pouvoir. Les rapports sociaux entre classes sociales interfèrent ainsi directement dans la gestion de l’eau. De plus, la fragmentation spatiale des villes d’Amérique latine, liée à l’héritage colonial, apparaît être le reflet en même temps que la cause des inégalités d’accès à l’eau. […]

Dans les villes d’Amérique latine, l’accès à l’eau potable, en quantité et en qualité, varie selon la position sociale. L’eau se révèle être un bon révélateur des inégalités sociales, de la ségrégation urbaine et illustre parfaitement les problèmes de développement généraux. Pour les habitants socialement les plus défavorisés, l’eau est un souci quotidien pour survivre. Pour les élus politiques, l’accès à l’eau sert à faire des promesses électorales, plus ou moins tenues, alors que pour les compagnies privées, l’eau est une marchandise que l’on peut vendre aux habitants qui, par ailleurs, ne peuvent pas s’en passer. Pour d’autres personnes encore, l’eau est avant tout un don de Dieu ou encore un droit humain qui ne peut être facturé.

Les inégalités d’accès à l’eau sont souvent expliquées par l’existence de problèmes quantitatifs, techniques, économiques, politiques ou encore géopolitiques. Ces explications sont valides mais les rapports de pouvoir entre groupes sociaux apparaissent aussi des éléments fondamentaux à prendre en considération. Plus qu’un problème de quantité, c’est aujourd’hui surtout un problème de partage équitable de la ressource entre tous les habitants de la société qui se pose. La fragmentation sociale doublée d’une fragmentation spatiale, héritage colonial, empêche d’imaginer de l’eau pour tous et en quantité égale. Cette division sociospatiale représente de fait un obstacle majeur vers la conception d’un système plus égalitaire. La perspective d’un service de l’eau unique et universel en Amérique latine n’apparaît pas aujourd’hui envisageable sur le court terme car cela supposerait de modifier en profondeur les structures sociales et les rapports sociaux. Ce constat est évidemment valable pour d’autres pays d’autres continents. De plus, les pays qui jouissent actuellement d’un système universel, comme par exemple en Europe, ont bénéficié de conditions historiques particulières : à la fin du XIXesiècle, l’installation de services de l’eau pour tous a davantage répondu à des mesures hygiénistes visant à protéger la bourgeoisie et les catégories dominantes qu’à satisfaire des préoccupations d’équité sociale. À l’époque, il n’était techniquement pas possible de faire autrement. De plus, aujourd’hui dans ces mêmes pays, une grande partie des catégories socialement défavorisées se trouve dans l’incapacité financière de régler leurs factures d’eau qui sont prises en charge par les services sociaux. Le monde occidental ne peut donc correspondre à cet égard à un modèle au sens strict.

Depuis une quinzaine d’années, la tentative de réforme de la gestion de l’eau par le haut en Amérique latine a engendré des blocages mais aussi quelques avancées. Il est désormais admis que l’eau n’est pas une marchandise ou un service comme les autres dans la mesure où c’est un élément indispensable à la survie. Cependant, si l’eau n’a pas de prix, il faut rappeler qu’elle a un coût. Le principe d’un paiement par les usagers, même modique, semble incontournable pour rompre avec l’idée d’une eau disponible de manière illimitée. De plus, il semble important de dépolitiser la question de l’eau dans le sens où le thème de l’eau reste un outil de campagne électorale et de clientélisme politique. Les enjeux sociaux de l’eau passent aussi par la recherche de solutions par le bas : des compromis sociaux, un dialogue entre classes sociales, le remaniement des rapports entre acteurs sociaux ou encore la diffusion d’informations objectives partagées par le plus grand nombre de personnes possibles, ce que l’on pourrait appeler une démocratisation des enjeux liés à l’eau. »

Fournier, J. (2010). 23. Inégalités et conflits de l’eau dans les villes d’Amérique latine. Dans : Graciela Schneier-Madanes éd., L’eau mondialisée: La gouvernance en question (pp. 419-437). La Découverte.

 

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« À y regarder rapidement, le passé de Cuba avant l’indépendance de 1898 pourrait ressembler à celui de bien d’autres îles des Antilles, avec la brutalité de la conquête européenne, les razzias de pirates, l’affrontement entre les puissances, l’économie de plantation, ou les questions liées à l’esclavage. Mais à y regarder de plus près, il est plusieurs événements qui méritent une attention particulière, parce qu’ils n’ont pas forcément eu dans cette île la même portée qu’ailleurs. Parmi ceux-ci, il y a la traite. L’ampleur du phénomène est connu : l’île qui fut une destination privilégiée des navires négriers a reçu plusieurs centaines de milliers de personnes aux XVIIIe et XIXe siècles ; la taille de l’île et ses prédispositions pour la plantation de canne y étant pour beaucoup. Ce qui est moins connu en revanche, ce sont les enjeux qu’a suscités la traite. Ils furent si lourds de conséquences que la monarchie espagnole préféra pendant longtemps ne pas risquer d’y avoir recours, ne développant l’économie de plantation que très tardivement, vers 1760. Après 1820, les gouvernements réactionnaires comme libéraux renièrent la signature du Traité d’abolition de la traite signé avec l’Angleterre pour la poursuivre de manière illégale à très grande échelle. Cela laisse déjà supposer que la traite était un élément de la domination coloniale.

Les lignes qui suivent voudraient rappeler combien la traite a été un des éléments centraux de ce lien colonial. Pour cela, elles aborderont tour à tour sa mise en place, son progressif contrôle par des commerçants métropolitains, l’ambiguïté des planteurs créoles esclavagistes qui voulaient se débarrasser des esclaves et essaieront de comprendre aussi l’intérêt de l’Espagne à conserver la traite jusque dans un XIXe siècle avancé. […]

La traite joua un rôle majeur dans l’histoire de Cuba, mais pas seulement en raison de l’importance du nombre d’esclaves qui y furent introduits. Elle fut un instrument de domination d’une métropole sur une colonie, quand bien même ce furent les créoles qui réclamèrent l’introduction des esclaves.

Ainsi, avant 1762 Madrid freina la traite pour ne pas susciter un enrichissement des créoles qui aurait pu se révéler préjudiciable pour l’intérêt géostratégique que représentait La Havane. Après l’humiliation anglaise qui intervint cette année, la traite fut autorisée pour enrichir en priorité une classe de planteurs à qui allait être confiée en grande partie la défense de l’île ; une politique de distribution massive de titres de Castille allait assurer avec succès la fidélisation de l’élite. Une autre manière de la contrôler fut de confier progressivement la traite à des commerçants péninsulaires. Les évolutions internationales, et notamment l’abolition de la traite en 1809, furent un atout de poids pour parvenir à cet objectif.

Si une élite de planteurs dominait La Havane et par là, une grande partie de Cuba, ils étaient eux-mêmes tenus par leurs préjugés de caste aristocratique dans lesquels ils s’étaient enfoncés, les faisant rejeter tout ce qui touchait au commerce, notamment d’esclaves.

De là, la nécessité pour le planteur créole d’avoir recours au commerçant métropolitain, les efforts de créoles pour s’approvisionner par eux-mêmes ou se passer de la traite ayant été vains. On comprend mieux dans ces conditions pourquoi les gouvernements madrilènes, libéraux ou réactionnaires encouragèrent la traite. Non seulement pour produire du sucre et donc enrichir l’économie, ce qui était évident, mais aussi pour conserver Cuba et de là, un rang international. La traite ne fut pas défavorable seulement à l’esclave, même s’il fut, et de loin, celui qui en souffrit le plus.

La traite fut un frein politique pour Cuba qui resta pendant longtemps sous tutelle espagnole et un frein économique pour l’Espagne qui devint, au XIXe et au début du XXsiècle, un des parents pauvres de l’Europe. Disposant assez facilement de masses serviles qui généraient des sommes d’argent fabuleuses par le sucre produit, l’Espagne mit du temps pour moderniser et sa conscience politique et sa structure économique… Le retard industriel ibérique, voire même la révolution castriste, trouvent des explications dans l’héritage de la traite. »

Goncalvès, D. (2010). Les enjeux politiques de la traite négrière à Cuba : 1760-1840. Dans : Myriam Cottias éd., Les traites et les esclavages: Perspectives historiques et contemporaines (pp. 111-124). Editions Karthala. 

 

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« Le paysage religieux de l’Amérique latine est en train de changer depuis une trentaine d’années avec la multiplication de mouvements religieux pentecôtistes. Une enquête (Bastian et al., 2001) menée au Costa Rica, le plus petit pays de la région, montrait déjà bien, à la fois, le recul marqué de l’Église catholique romaine et l’avancée de nouvelles expressions religieuses pentecôtistes, puisqu’en l’an 2000, 77 % des Costariciens étaient catholiques, 18 % appartenaient à la mouvance évangélico-pentecôtiste, et 3 % fréquentaient des mouvements religieux avant tout para-chrétiens. De même au Brésil, le pays le plus vaste et peuplé de l’aire latino-américaine, des dizaines d’organisations religieuses pentecôtistes de masse se sont développées. Selon le dernier recensement 2010 de l’Institut brésilien de géographie et de statistiques, les catholiques représentaient 64,6 % des 192 millions d’habitants, en net déclin depuis les 73,6 % du recensement antérieur de l’an 2000. Durant la même décennie, les pentecôtistes et évangéliques étaient passés de 15,4 % à 22,2 %, alors qu’en 1980 ils ne formaient que 6,6 % de la population Dans tous les autres pays de la région latino-américaine, une évolution semblable se manifeste (Bastian, 1997).

Les pratiques et discours pentecôtistes latino-américains correspondent à ce que Rudolph Otto (1954) a décrit comme un « milieu charismatique » où « la croyance naïve au miracle, l’exagération de l’inouï et du fabuleux, la sublimation d’actions ou d’effets naturels en surnaturels, l’emprunt et la transmission de récits miraculeux conventionnels » pullulent. On y retrouve la thématique eschatologique et les structures mythiques (attente du Royaume, d’un Sauveur et d’un renversement du monde) propres aux millénarismes du tiers-monde abordés par Mühlmann (1968). Les conditions sociales d’apparition des pentecôtismes latino-américains (paupérisme, oppression sociale) les situent dans la mouvance millénariste des « peuples parias » ; la théorie de la relative deprivation a expliqué la croissance de ces mouvements sectaires par la misère, la marginalité sociale et l’anomie. Elle continue de rendre compte de la progression du phénomène aux périphéries des mégapoles et dans les zones rurales économiquement déprimées. Aujourd’hui cependant, les pentecôtismes ne recrutent plus seulement parmi les secteurs sociaux paupérisés des populations latino-américaines. Des fractions des classes moyennes répondent favorablement et des édifices religieux imposants ont surgi aussi dans les quartiers nantis des métropoles. Il est même devenu à la mode, dans certains pays, d’être pentecôtiste, si l’on en croit les conversions spectaculaires de politiciens, d’artistes et de footballeurs de renom.

Plutôt que d’explorer les causes de l’expansion pentecôtiste dans la région, je voudrais tenter d’examiner ces millénarismes en tant qu’acteurs, sous l’angle des effets socio-politiques. Mais auparavant, il est nécessaire de définir sociologiquement ces acteurs religieux nouveaux et de les construire en tant que sociabilité. […]

Dans son étude des messianismes du tiers-monde, Pereira de Queiroz (1968) en distingue trois types selon qu’ils contribuent à cimenter la nation, à subvertir la société ou simplement à la réformer. Les pentecôtismes latino-américains se caractérisent par leur réformisme. Tout comme les mouvements messianiques brésiliens de la fin du XIXe (Conselheiro) et du début du XXe (Cicero), ils ne visent pas à révolutionner la société (Bastian, 2012). Ils sont plutôt un élément de continuité du système dont ils adoptent la culture politique (caudillisme) et religieuse (miracle), tout en permettant l’émergence d’élites populaires nouvelles. Cependant, au contraire des messianismes brésiliens, ils affrontent le principal acteur religieux historique, l’Église catholique romaine, et la transforment, quoique indirectement. De même, face à l’État, ils ne tendent pas à s’isoler dans des repères sacrés (contre-sociétés), mais ils visent plutôt à développer des stratégies de participation politique, entraînant un processus de redistribution du pouvoir vers le bas de l’échelle sociale. Enfin, au plan ethnique, ils contribuent à la redéfinition de l’ethnicité dans le sens d’une modernité indienne pluraliste. Il est clair cependant que la fonction politique des mouvements pentecôtistes dépend du degré de différenciation entre les sphères religieuses et politiques dans une société donnée. On peut donc avancer l’hypothèse que c’est la sécularisation inachevée des sociétés latino-américaines qui est un facteur stimulant l’émergence politique des pentecôtismes.

Les approches classiques des millénarismes (Worsley, 1959) considéraient que, dans les sociétés modernes, ces mouvements n’étaient qu’un phénomène provisoire destiné à disparaître bientôt. Elles considéraient que la diffusion des processus institutionnels de différenciation et de modernisation conduirait à un rapide déclin non seulement des millénarismes, mais également de tout mouvement religieux. L’impact social et politique des pentecôtismes latino-américains en est un démenti flagrant. Il laisse percevoir une évolution majeure, le fait que l’évolution religieuse de l’Occident, dans le sens de la sécularisation, reste une exception. À la périphérie de l’Occident, dans cet « Extrême-Occident » qu’est l’Amérique latine, on constate l’articulation dynamique du religieux millénariste et du politique par des secteurs sociaux qui impulsent un changement social (Bastian, 1997).

Loin d’être des instruments de démobilisation aux mains d’intérêts exogènes, loin d’être « l’avant-garde de l’impérialisme » comme certains les dénonçaient dans les années de la guerre froide, les mouvements religieux pentecôtistes sont l’occasion de la mise en action de minorités actives. Ils sont l’expression d’une créativité de la société civile face aux deux acteurs hégémoniques centraux des sociétés latino-américaines, l’Église catholique d’une part, l’État de l’autre. À cet égard, ils relèvent d’une sociologie de l’action tout autant que d’une « sociologie de l’espérance », comme Desroche (1973) en dressait le tableau naguère.

En effet, dans ces mouvements prédomine un millénarisme attentif à stimuler l’action du sujet social qui prétend ainsi accélérer le rythme de l’avènement du royaume. C’est pourquoi les millénarismes pentecôtistes latino-américains, volens nolens, ne contribuent pas au repli de la religion dans la modernité. Ils sont un moteur identitaire et symbolique qui permet de faire émerger de nouveaux acteurs collectifs à même de négocier avec les pouvoirs en place et de modifier partiellement les rapports de force entre nantis et démunis dans une région du monde où les inégalités sociales demeurent extrêmes. »

Bastian, J. (2014). Questions sociales, culture et dérégulation religieuse en Amérique latine. Dans : Daniel Verba éd., Interventions sociales et faits religieux: Les paradoxes des logiques identitaires (pp. 213-228). Rennes, France: Presses de l’EHESP.

 

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« Les héritages sociaux et politiques de la colonisation espagnole et portugaise sont loin d’être une réalité relevant de l’exotisme. Les empreintes de l’arbitraire politique, de la corruption, du népotisme, du patrimonialisme, du clientélisme, du racisme, de la destruction physique, culturelle et politique des populations indiennes, de la condescendance voire du mépris des gens de bien à l’égard des gens de peu, sont autant de rapports sociaux et politiques dont héritent les indépendances politiques au début du xix siècle ainsi que la politique latino-américaine tout au long du  xx siècle.

Ce n’est pas un hasard si les capitales de l’empire espagnol dans le Nouveau Monde s’établissent dans les anciennes zones peuplées par les Indiens : la tradition, dans les sociétés indiennes, du travail gratuit et du paiement d’un tribut à leurs propres élites, sont autant de ressources qui sont reprises à son compte par le colonisateur et que n’offrent donc pas les territoires peu peuplés d’Indiens. La colonisation hispanique se construit comme une société de conquête qui vient prolonger la société de guerre développée pendant sept siècles en Espagne à la faveur de la reconquête sur les envahisseurs arabo-musulmans. Le caractère prédateur des conquistadores en est certainement une extension qui aboutit à la destruction des Indiens, dénoncée en son temps par le dominicain Bartholomé de las Casas (1474-1566), et à la négation de l’autre.

Après les trois siècles de colonisation espagnole qui suivent la conquête de l’Amérique, l’éradication de la tradition politique précolombienne est totale là où des populations indiennes subsistent, principalement au Mexique, en Amérique centrale et dans la zone andine. Il est difficile de connaître avec précision l’évolution de la population indigène, mais les estimations s’accordent sur la réalité d’un effondrement démographique majeur. Celles-ci varient fortement selon les méthodes et les approches, mais l’anéantissement au moment de la conquête aurait été de l’ordre de 95 %. Les causes sont connues : maladies contre lesquelles les Indiens n’avaient pas d’immunité, massacres, mise en esclavage, travail forcé, mauvais traitements sont autant d’éléments qui pèsent sur les taux de mortalité et de fécondité. Une certaine récupération démographique se produisit au Mexique au milieu duxviisiècle, en Amérique centrale dans les deux dernières décennies de ce siècle et au Pérou dans la seconde moitié du xviii siècle, mais lorsque les populations indiennes furent intégrées à la vie socio-économique, le métissage fut sans doute l’un des facteurs majeurs de leur déclin.

Si la colonisation portugaise au Brésil fut semblable à bien des égards à celle développée par les Espagnols, une différence notable est à relever. Les territoires qui échoient aux Portugais par le traité de Tordesillas (1494) partageant le monde à découvrir et à évangéliser entre l’Espagne et le Portugal, sont vierges des grandes civilisations indiennes. Le colonisateur portugais n’a donc pas à sa disposition, sur place et au moment de la conquête, une main-d’œuvre à exploiter.

Pour pallier à la diminution ou à l’absence de cette main-d’œuvre, les envahisseurs Espagnols et Portugais eurent recours au commerce triangulaire et importèrent dès le début duxvi siècle des esclaves d’Afrique noire. Pendant trois siècles, jusqu’à l’abolition de l’esclavage, les plantations esclavagistes (plantaciones) seront des centres économiques orientés vers l’exportation de la canne à sucre, du tabac et du coton. La décadence des mines d’or et d’argent à la fin duxvii siècle renforcera d’autant le rôle de l’agriculture dans l’économie.

Au début de la période coloniale, le Roi donnait aux conquérants de grands territoires (mercedes de tierras) en rétribution des services rendus à la Couronne. Ce fut l’occasion d’une transplantation en Amérique latine de la mentalité seigneuriale et des structures sociales en vigueur dans les grandes propriétés du sud de l’Espagne. Lorsque ces terres furent travaillées, elles donnèrent naissance à une forme d’exploitation agricole, hacienda enespagnolou fazenda en portugais. Ce type d’exploitation fut renforcé dans ses effets sociaux par l’encomienda.

La concentration progressive de l’activité économique dans l’agriculture a permis l’accumulation du pouvoir économique et social dans les mains de grands propriétaires terriens. Le pouvoir glisse ainsi lentement vers un groupe social nouveau qui jouera un rôle fondamental au moment des indépendances : les Créoles.

Durant la colonisation, les Espagnols et les Portugais avaient importé un système de castes en vigueur au moment de la reconquête sur l’envahisseur arabo-musulman : en haut de l’échelle sociale, les « vieux chrétiens » de souche, capables d’apporter les preuves de la limpieza de sangre (la pureté du sang), en bas de celle-ci, les Maures et les juifs et, entre les deux pôles, les « nouveaux chrétiens » d’ascendance juive ou musulmane, convertis de force au catholicisme, dès la mise en place de l’Inquisition (en 1478 en Espagne, 50 ans plus tard au Portugal et en 1524 dans la Nouvelle Espagne). Une Inquisition toujours soupçonneuse que ces « nouveaux chrétiens » s’avèrent être des marranes ou des morisques, c’est-à-dire d’être restés clandestinement fidèles à leur religion d’origine.

La réinterprétation de ce système de castes selon les critères ethniques aboutit à distinguer, au sommet de la pyramide sociale, les blancs, à savoir les péninsulaires, Espagnols et Portugais nés en Espagne et au Portugal (en application du jus soli), ensuite les créoles, nés en Amérique latine de père et mère espagnols ou portugais. Les indigènes, nés de parents indigènes, et les noirs, esclaves africains et leurs enfants nés en Amérique latine, se retrouvent au bas de la pyramide avec les castas, ce groupe au développement rapide qui comprenait les mestizos, nés d’un parent Indien et d’un parent blanc ou créole, les mulatos, enfants d’un noir et d’un blanc ou créole, et les zambos, nés de l’union d’un parent indigène et d’un noir. Cette hiérarchisation de la société, qui aboutit à une « pigmentocratie », a été illustrée en Nouvelle-Espagne sous la forme des « cuadros de mestizajes ».

L’élite coloniale était ainsi formée, d’une part, des péninsulaires qui administraient la colonie au nom de la Couronne, et, d’autre part, des Créoles, propriétaires d’hacienda et de plantation esclavagiste, mais qui étaient privés du droit de participer aux activités politiques et administratives autres que celles relevant des conseils municipaux (cabildos). Progressivement l’élite créole prit le contrôle de cette instance et en fit le centre d’expression de son malaise contre l’organisation coloniale administrée par les péninsulaires. Ces conseils jouèrent un rôle fondamental dans le mouvement d’émancipation qui se développa lorsqu’en 1808 Napoléon envahit l’Espagne et imposa la captivité à son roi, Ferdinand VII.

Notons qu’entre-temps ces conseils ne furent en rien une instance d’exercice d’une souveraineté populaire démocratique. Au début de la colonisation, leurs membres étaient élus par les notables et par la suite ils furent désignés par le gouvernement local et finalement nommés à vie. À partir de 1600, ces charges deviennent héréditaires moyennant redevance à la Couronne. Durant la période coloniale, ces conseils sont aux mains des riches oligarchies terriennes qui utilisent ces positions pour s’attribuer des terres municipales, pour assigner les Indiens au travail forcé et pour servir leurs intérêts économiques les plus étroits. Par ailleurs, les divers officiers de l’administration coloniale s’attribuent des avantages extralégaux (népotisme, achat de charges, non-paiement des taxes, paiement des services, etc.). Si l’autorité de la Couronne était plus ou moins respectée dans les villes, il n’en allait pas de même à l’intérieur des terres et dans les régions isolées, où leshacendados conservent l’autorité privée et publique.

Les administrations coloniales hispaniques et portugaises sont largement similaires quant à leur fonctionnement, mais une différence majeure tient à la taille de ces administrations. Autant l’Amérique hispanique a besoin d’une administration importante, au regard d’une économie relativement diversifiée et du peuplement indien, autant le Brésil, marqué par la domination économique et sociale de la plantation et un faible développement des villes, peut se contenter d’une administration bien plus réduite. Si ce n’est dans les grandes villes, le gouvernement local au Brésil s’identifie au gouvernement patrimonialiste des grands propriétaires terriens.

Les maîtres de ces vastes territoires n’étaient pas prêts à appliquer les lois émises par la Couronne qui ne leur étaient pas favorables. Devant de telles dispositions, ils inventent un rapport au droit dans lequel la loi n’est pas faite pour être appliquée, mais au contraire transgressée, détournée ou contournée. Tel est le sens de la formule qui fera école : « en América se acata, pero no se cumple » (« en Amérique, on s’incline mais on n’exécute pas »). Les maîtres de la terre sont en outre habitués à disposer d’un pouvoir quasi absolu sur leurs domaines. La confusion de l’autorité privée et de l’autorité publique fonde un patrimonialisme tel que, lors des indépendances, ces aristocraties terriennes n’accepteront pas de se soumettre à une autorité politique centralisée et à la logique étatique. Nous y reviendrons au point 1.2.

De manière générale, au bas de l’échelle sociale, les travailleurs agricoles, Indiens, esclaves ou métis, sont dans une situation le plus souvent misérable, sans possibilité de mobilité sociale. Le terme de caste ne disparaît qu’au xix siècle, mais non les discriminations de fait, à la fois socio-économiques et raciales. Certes, le mouvement des indépendances aboutit progressivement à l’abolition de l’esclavage [10][10]Haïti fut la première république indépendante en 1804 et le…, mais l’apartheid larvé des sociétés pluriethniques viendra contredire l’individualisme égalitaire proclamé par les Constitutions libérales issues des indépendances.

L’abolition de l’esclavage, ou même la libération d’esclaves avant les indépendances, confirmera l’octroi de droits civils comme une concession des seigneurs de la terre. D’ailleurs, la coexistence d’esclaves et de noirs libérés n’était pas une menace pour un ordre social fondé sur les castes. L’homme libre pauvre, noir ou blanc, dépendait pour sa survie socio-économique des faveurs distribuées par ses bienfaiteurs personnalisés pour lesquels gratitude et loyauté seront les ingrédients des relations clientélistes ultérieures. Le rôle protecteur et paternaliste du maître de la terre trouve son expression dans la relation de compadrazgo (compérage) : le parrainage des enfants de ses sujets repose sur un système de relations d’aide mutuelle en termes d’échange inégal, entre personnes de statut inégal, allant de pair avec une familiarité qui n’exclut en rien une exploitation et un pouvoir absolu. Patrimonialisme et paternalisme sont autant de rapports sociaux qui requièrent et entérinent la pauvreté, transformant les inégalités socio-économiques en inégalité de statut.

Certes, le mouvement des indépendances aboutit à l’instauration de Constitutions qui reconnaissent l’égalité des individus devant la loi et leurs droits, politiques et civils, de citoyenneté. Mais l’agencement personnaliste et territorial des rapports sociaux vient contredire le caractère universel, abstrait et impersonnel de l’égalité juridique proclamée. Le caractère conditionnel, personnel et concret, des faveurs vide de son sens l’idée de droits de citoyenneté, puisque les sujets sociaux ne sont jamais les alter ego des puissants. Les inégalités de conditions socio-économiques se transforment de fait alors en inégalités de statut.

De manière générale, l’héritage colonial engendre une dépendance économique et des rapports sociaux tutélaires qui persisteront au moment des indépendances et au-delà, durant tout lexx siècle  : les indépendances représenteront le triomphe des Créoles, l’écrasement des faibles et la consolidation d’un ordre oligarchique. […]

Les difficiles processus de construction étatique et d’unification nationale finirent par mettre un terme au pouvoir des caudillos, mais non au phénomène politique du caudillisme et à ses legs. Le clientélisme remplace la violence dans l’ajustement des rapports de forces entre les élites dirigeantes. La corruption, la fraude électorale, le contournement de la loi sont autant d’héritages qui viennent pervertir le parlementarisme et le système de gouvernement représentatif, et qui font des élections une fiction permettant, sans recours à la force, à la fois d’écarter une participation populaire et de faire appel à la cooptation entre élites. Les droits civiques s’exercèrent de façon très restreinte comme d’ailleurs aux États-Unis, en Grande-Bretagne ou en France. Le suffrage censitaire fut la règle, excluant la majorité des hommes blancs, les femmes, les noirs et la plupart des Indiens. Ainsi, pour l’ensemble de l’Amérique latine, la participation électorale n’était que de 2,3 % entre 1850 et 1890 .

Mais, de toute manière, participation électorale n’est pas synonyme de processus démocratique. Le demos, loin d’être source de légitimité politique, est avant tout réputé ignorant et toujours susceptible d’être manipulé lors de luttes factieuses. Si, en Europe également, élitisme et gouvernement représentatif sont légitimés notamment au nom de la supposée ignorance du peuple, ils le sont dans un contexte de philosophie des Lumières, alors qu’en Amérique latine, les racines d’une telle optique se réfèrent a priori au libéralisme mais en réalité s’ancrent dans l’héritage colonial des cabildos. Or, ces conseils municipaux forment un corps politique représentatif formé des seuls éléments considérés comme sains, les honnêtes vecinos  (ou sanior pars, qui renvoient à l’idée de bon voisinage)qui, de ce fait, jouissent d’un statut privilégié et donc source d’inégalité. En outre, cette vision hiérarchique et corporative se fonde une conception plurale et corporatiste de la nation.

Par ailleurs, les pratiques électorales ne mobilisaient pas des électeurs considérés comme des individus-citoyens libres et autonomes, mais bien des clientèles enserrées dans des réseaux de patronage et de tutelle. L’individu se définit toujours par son appartenance à un groupe social, que celui-ci renvoie à un ordre statutaire, corporatif ou territorial. L’individu, le vecino, est toujours un homme concret, territorialisé et englué dans les réseaux sociaux personnalisés. Rien d’étonnant dès lors que le socle anthropologique de la citoyenneté ne soit pas celui de l’individuation sociale, culturelle et politique . Rien d’étonnant non plus que la « citoyenneté hiérarchisée » s’ancre dans le paternalisme, malgré l’appel à la philosophie des Lumières ou malgré l’importance qu’eut la Constitution de la monarchie espagnole de 1812 élaborée par les Cortes de Cádiz dans un monde ibérique inséparable de l’Amérique latine. Rien d’étonnant enfin que les droits collectifs priment sur les droits individuels.

Dans un tel cadre, le sens des élections ne renvoie pas à des pratiques concurrentielles entre candidatures représentatives de choix de société soumis à la délibération politique, mais bien à deux fonctions :« d’une part, légitimer le pouvoir, en mettant en scène la volonté du souverain ; d’autre part, sélectionner les hommes qui, ensemble formeront la représentation nationale » . Ces fonctions s’inscrivent dans une conception « pactista »  de la politique : le conflit (toujours connoté négativement dans la mesure où les divergences d’opinion peuvent être assimilées à des luttes de factions faisant obstacle à l’unité de la nation et à l’élaboration de la volonté collective) n’est pas l’ingrédient de la construction du consensus, mais l’expression d’un dysfonctionnement et d’un dissensus dans les arrangements entre élites qui se cooptent entre elles.

Clientélisme et cooptation font-ils alors du parlementarisme un simulacre qui produit une distorsion des principes du libéralisme ou bien sont-ils l’expression d’une mise en œuvre particulière des normes libérales dans des situations spécifiques, caractérisées par des sociétés inégalitaires mues par des imaginaires sociaux traditionnels ? Quelle que soit l’interprétation adoptée, il n’en demeure pas moins que clientélisme et cooptation donnent aux pratiques électorales un sens de mise en scène des hiérarchisations sociales, mise en scène dont la réitération à intervalle régulier vient renforcer ces dernières.

« L’ingrédient clientéliste lubrifie cette cooptation. Il permet à chacun de démontrer sa capacité de contrôle d’un lot de population et de terroir, en un mot sa force potentielle. Mais il n’intervient qu’au niveau inférieur de la pyramide du pouvoir, lorsque chaque potentat étale ses atouts selon les règles d’un jeu convenu. À l’étage supérieur, l’agencement caciquiste hiérarchise la dépendance réciproque bien que toujours inégale de ces potentats jusqu’au faîte de l’édifice politique. Dans ce but, il s’encadre dans un dénominateur commun qui, selon la formule de Kern, tient à l’utilisation d’un pouvoir local à des fins nationales, assortie de l’attribution aux aiguilleurs du système d’un monopole de redistribution des bienfaits ou sanctions d’un État vidé de sa substance. Au sommet, le bipartisme de connivence entre les conservateurs et les libéraux, ou les blancos et lescolorados, coiffe le plus souvent la pyramide » .

La politique latino-américaine de l’époque est dominée par le clivage entre conservateurs et libéraux, sur lequel viennent se greffer les conflits entre fédéralistes et unitaristes ainsi que les luttes en faveur de la protection des privilèges de l’Église ou en faveur de la séparation de l’Église et de l’État. Si ces clivages divisent les élites, ils n’entament en rien l’essentiel, à savoir les fondements de leur domination oligarchique.

En général, les conservateurs exprimaient les intérêts des grands propriétaires terriens, du haut clergé, de la hiérarchie militaire et de la bureaucratie civile, ainsi que des grands monopoles commerçants. Ils se montraient partisans de politiques protectionnistes en matière économique et méfiant à l’égard de l’immigration étrangère. Par contre, les libéraux traduisaient, en général, les intérêts des groupes qui durant l’ère coloniale avaient peu ou pas d’accès aux structures du pouvoir économique et politique. Les libéraux trouvèrent ainsi leur ancrage plutôt auprès des propriétaires terriens de l’intérieur des provinces, les juristes, les professions libérales, les artisans, les petits commerçants.

Ces liens entre les deux principaux courants politiques et leurs classes sociales respectives ne manquent pas d’exceptions. En effet, les conflits régionaux et les fidélités familiales pouvaient traverser ces clivages ; en outre, les oppositions entre conservateurs et libéraux relevaient bien souvent de questions de personnes ou de clans. De plus, les changements d’orientation politique n’étaient pas rares lorsque les circonstances commandaient d’appuyer tel ou tel caudillo et, enfin, en l’absence d’organisations partisanes stables, la frontière entre libéraux et conservateurs demeurait poreuse. De même, libéralisme et conservatisme sont l’un comme l’autre les expressions politiques prédominantes des élites créoles. Ces caractéristiques justifient bien l’expression de « bipartisme de connivence » utilisée par Badie et Hermet. Toutefois, ces clivages vont s’instituer durablement et se cristalliser dans un très fort ancrage territorial.

Les libéraux entendaient en finir avec l’héritage colonial, s’inspiraient des modèles nord-américain et anglais et donc du libéralisme et de l’esprit des Lumières. En général partisans du fédéralisme pour se dégager de la domination des capitales et des régions économiquement dominantes et soucieux de garantir les droits individuels de citoyenneté, ils cherchaient à mettre un terme aux privilèges de l’Église et des militaires. Ils se montraient favorables à l’abolition de l’esclavage, au libre-échange économique et voyaient l’immigration européenne comme un facteur de développement économique. Quant aux conservateurs, partisans de gouvernements centralisés forts, du monopole de l’Église sur l’éducation, du catholicisme comme religion d’État et du maintien de ses privilèges, ils s’opposaient aux idées de liberté de la presse, de liberté d’expression, d’opinion et de pensée ainsi qu’à la tolérance religieuse. Les conservateurs entendaient ainsi sauver les legs de l’ordre colonial qui s’avéraient compatibles avec les nouvelles républiques.

Qu’elles fussent libérales ou conservatrices, les élites créoles ne se préoccupèrent guère des questions sociales et économiques liées à la vie des Indiens, des métis, des noirs et des pauvres, bref de la majorité de la population. Elles mirent souvent fin aux rares espaces laissés par la Couronne espagnole aux communautés indigènes. C’est ainsi que l’individualisme libéral fut une source de légitimation facilitant la division des terres communales au détriment des communautés indiennes. Par ailleurs, les libéraux ne furent jamais favorables à des réformes agraires radicales, malgré leurs préférences pour la petite propriété terrienne et les classes moyennes rurales. Les conservateurs, eux, voyaient dans la grande propriété terrienne les fondements de leur pouvoir social, économique et politique.

Comme nous l’avons déjà souligné, le Brésil fut une exception à plus d’un titre. Monarchie parlementaire, alors que l’Amérique hispanique opte pour des gouvernements républicains et présidentialistes forts, le Brésil réussit à conserver son unité territoriale et un gouvernement centralisé. Si le conservatisme dominait au Brésil, celui-ci fut néanmoins en butte à plusieurs révoltes des provinces qui, entre 1830 et 1850, réclamaient une monarchie fédérale ; en outre, le libéralisme, loin d’être absent au Brésil, imprima sa marque dans la Constitution de 1824 qui reconnaissait la tolérance religieuse. Cette monarchie parlementaire fonctionna de manière stable jusqu’en 1889, conservateurs et libéraux alternant au pouvoir. La fin de cette période fut marquée par l’abolition de l’esclavage, le Brésil étant le dernier pays d’Amérique latine à accepter la libération des Noirs. Le régime qui lui succède, celui de la « Vieille République » (1890-1920), ne fut pas tant caractérisé par le bipartisme que par le poids des États fédérés dominants (Rio de Janeiro, São Paulo et Minas Gerais), alors que le parlementarisme restait manipulé et tronqué par les systèmes de cooptation et de patronage clientélistes.

Une certaine ouverture du système oligarchique apparut dans quelques pays : le Mexique, le Costa Rica et des pays du cône sud. Dans les autres pays, l’ordre oligarchique persista de manière institutionnalisée (Brésil, Colombie, Salvador, Pérou et Bolivie), sous une forme dictatoriale (Guatemala, Équateur, Venezuela et Paraguay), ou à l’ombre des interventions militaires nord-américaines (Caraïbes et Méso-Amérique).

Outre le fait, déjà mentionné, que le Mexique s’était vu dépossédé de la moitié de son territoire en 1848 par les États-Unis, la doctrine Monroe allait, au tournant du siècle, déboucher sur l’impérialisme nord-américain face à l’Amérique latine. Celui-ci aura deux expressions : d’une part des interventions armées tout autour du bassin des Caraïbes, de l’autre la mise en place du panaméricanisme pour l’ensemble de l’hémisphère. À la fin du xix siècle en effet, les États-Unis acquirent une position prédominante dans les Caraïbes suite au règlement du conflit hispano-américain qui se solda par la cession de Cuba et de Porto Rico. Dès le début du xx siècle, les États-Unis établissaient leur protectorat sur Cuba et sur le nouvel État du Panama. Théodore Roosevelt appliquait alors la politique du « gros bâton ». Le Mexique révolutionnaire en fit les frais en 1914 et en 1917, Haïti et la République dominicaine furent occupés, respectivement, en 1914 et en 1916, le Nicaragua subissait le même sort en 1911 et en 1924. Comme on le sait, ces interventions se répétèrent dans ces mêmes pays au cours de l’histoire.

Le panaméricanisme allait assurer les intérêts nord-américains en Méso-Amérique et en Amérique du sud, et légitimer les interventions militaires des États-Unis à l’encontre des régimes latino-américains dont ils estimaient la politique contraire à leurs intérêts économiques. La conférence constitutive de l’Union panaméricaine eut lieu en 1889, rassemblant tous les États latino-américains et les États-Unis au moment même où, paradoxalement, l’offensive nord-américaine s’accélérait à l’encontre de l’Amérique latine. De ce fait, les pays de la région vont se servir, au début du siècle, des sommets de l’Union pour en faire une tribune dénonçant les interventions nord-américaines dans les Caraïbes. Il faut attendre 1933, avec l’accession de Franklin Roosevelt au pouvoir, pour que le panaméricanisme acquière des accents nouveaux avec la politique de « bon voisinage » (voir chapitre II, point 1.1).

Entre 1880 et la Première Guerre mondiale, l’influence des États-Unis en Amérique latine, tant au plan économique que militaire, ne cessa de grandir, au détriment des États européens. Cependant, la puissance économique et financière nord-américaine en Amérique latine ne s’imposa que difficilement, face à celle du Royaume-Uni. Ainsi, en 1914, les investissements directs des États-Unis dans ce continent représentaient encore moins de la moitié de ceux de la Grande-Bretagne (respectivement 18,4 % contre 47,4 % du total des investissements étrangers, soit 7 569 millions de dollars mais, en 1930, cette proportion atteignait déjà les trois quarts (3 254 contre 4 239 millions de dollars.

À partir de la fin du xix siècle, l’Amérique latine commença à s’intégrer au marché mondial grâce à l’arrivée massive des capitaux étrangers, essentiellement dans les activités d’exportation et les infrastructures économiques. Le modèle agro-exportateur, soutenu par les élites oligarchiques, ne cessa de s’affirmer des années 1870 jusqu’à la Première Guerre mondiale, pour se détériorer lors de la crise de 1929. La dépendance économique due à la mono-exportation caractérisa chaque pays latino-américain, les produits agricoles dominant en Argentine et en Uruguay, les produits tropicaux au Brésil, en Colombie, en Équateur, en Amérique centrale et dans les Caraïbes, les produits de minerais au Mexique, au Chili, au Pérou et en Bolivie, une industrie pétrolière se développant à partir de 1900 au Mexique et au Venezuela. Si une certaine pré-industrialisation se fit jour dans certains pays tel que le Brésil, l’activité industrielle restait de manière générale tributaire du modèle agro-exportateur.

C’est dans ce cadre international et dans ce contexte socio-économique que des brèches dans l’ordre oligarchique apparaissent au Mexique, au Costa Rica et dans des pays du cône sud.

La Révolution mexicaine (1910-1920) constitua une secousse majeure en Amérique latine en ce qu’elle révélait le caractère explosif des inégalités sociales, même si le signal de la révolution politique fut donné par les dissensions au sein de l’élite au pouvoir. En effet, le combat politique contre la dictature de Porfirio Díaz (1876-1910) fut mené par Francisco Madero, lui-même grand propriétaire terrien. Les luttes pour le pouvoir politique furent doublées d’une révolte paysanne dont les leaders charismatiques les plus connus furent Emiliano Zapata, défenseur d’un modèle de petite paysannerie au centre du Mexique, et Pancho Villa, figure métisse du nord du pays sans projet politique véritablement cohérent. Sans entrer dans une chronique des principaux événements qui ponctuèrent la révolution mexicaine, soulignons seulement les réformes qui en furent l’aboutissement.

Cette guerre civile mit fin à trente ans d’un pouvoir dictatorial qui avait favorisé la concentration des terres au détriment des communautés indiennes. Cependant, cette révolte paysanne, doublée de luttes féroces pour le pouvoir, n’aboutit pas à une transformation radicale des rapports sociaux agraires, même si son principal acquis – la réforme agraire – fut inscrit dans la nouvelle Constitution promulguée en 1917, qui traduisait en outre d’autres tendances qui s’étaient exprimées durant la révolution, à savoir l’anticléricalisme et le nationalisme.

En effet, son article 27 annonçait une réforme agraire restituant aux paysans les terres dont ils avaient été spoliés et expropriant les grandes propriétés terriennes. Lente à être mise en place et appliquée de manière irrégulière, ce n’est que sous Lázaro Cárdenas (1934-1940) qu’elle s’accéléra. L’article 27 ouvrait également la porte aux possibilités de nationalisations des ressources naturelles, puisque l’État devenait propriétaire des richesses du sol et du sous-sol. Cependant, ce ne fut pas avant les années trente que des entreprises étrangères furent nationalisées. L’article 123, lui, posait les principes de la protection sociale, instituait la journée des huit heures et reconnaissait le droit d’association des syndicats ainsi que le droit de grève. Cependant, ces droits allaient s’inscrire, dès les années trente, dans un corporatisme d’État faisant ainsi obstacle à l’autonomie des travailleurs salariés. Quant à l’article 130, il imposait la séparation de l’Église et de l’État, dépossédait l’Église du contrôle de l’état civil et la privait de ses rôles d’acteur social et politique. Ce qui n’empêcha pas la révolte des cristeros, paysans de l’ouest mexicain, en guerre contre le gouvernement de 1927 à 1931, qui protestaient contre l’application irrégulière de la réforme agraire et rejetaient l’application des lois laïques. Par ailleurs, au plan politique, la nouvelle Constitution mexicaine entérinait le principe de la non-réélection du président de la République. Ce principe n’empêcha pas l’agitation de s’installer après 1917, les assassinats politiques se multipliant, en particulier à l’encontre des principaux leaders de la révolution. L’instabilité politique allait perdurer jusqu’en 1929, lorsque le Partido Nacional Revolucionario(PNR) fut fondé, créant un système de parti hégémonique au pouvoir.

La post-révolution mexicaine institutionnalisait ainsi un nouvel autoritarisme dont la légitimation s’articulait de manière mythique à l’indigénisme, et à un projet d’intégration sociale des salariés urbains qui maintenait les paysans pauvres dans la marginalité sociale.

D’autres pays connurent également des tendances anti-oligarchiques qui, sans abolir le pouvoir des oligarchies terriennes, visaient plutôt une participation sociale et politique des classes moyennes et des ouvriers salariés urbains.

L’Uruguay de José Batle y Ordóñez (président de 1903 à 1907, puis de 1911 à 1916) se dota de la législation sociale la plus avancée d’Amérique latine, sans que cette démocratisation sociale n’entraîne une ouverture du système partisan, toujours dominé par les blancos appuyant le secteur oligarchique et les coloradossouchés sur les populations urbaines. Le droit de grève et d’association syndicale fut reconnu, ainsi que la journée de travail des huit heures, la protection des mineurs et le droit à la retraite. Par ailleurs, il fit de l’État un acteur économique, procédant à de nombreuses nationalisations et créations d’entreprises publiques. Le suffrage universel masculin fut adopté en 1917.

L’Argentine vit une ouverture du système partisan, d’une part avec la création, en 1891, de l’Unión Cívica Radical(UCR) qui favorisait l’élargissement du droit de vote jusqu’à l’établissement, en 1912, du suffrage universel masculin et s’appuyait sur une classe moyenne émergente et, d’autre part, avec le développement du parti socialiste dans la province de Buenos Aires. Sans remettre en cause le modèle agro-exportateur et le pouvoir de l’oligarchie terrienne, Hipólito Yrigoyen, lui-même membre de cette oligarchie et dirigeant de l’UCR, fit voter, sous sa première présidence (1916-1922), une législation sociale similaire à celle de l’Uruguay, ce qui n’empêcha pas une répression sanglante des grèves qui éclatèrent en 1919.

Quant au Chili, son système de parti se diversifiait également, en brisant la dichotomie entre libéraux et conservateurs : à côté du Parti radical s’appuyant sur les classes moyennes, apparurent deux partis qui attiraient la classe ouvrière, le Parti démocrate fondé en 1887 et le Parti ouvrier socialiste créé en 1912. En 1920, Arturo Alessandri accédait à la présidence du Chili grâce à une alliance du Parti démocrate, du Parti radical et du Parti libéral. S’il ne put mettre en œuvre les réformes sociales promises lors de sa campagne électorale, ne bénéficiant pas de la majorité du Congrès et devant faire face à une instabilité ministérielle particulièrement intense, ces réformes furent instaurées à la faveur de la dictature du général Carlos Ibáñez (1927-1931) (voir chapitre II, point 3.2.2).

Enfin, le Costa Rica vit la fin de la dictature des libéraux en 1889, une augmentation de la participation électorale avec, en 1913, l’adoption du suffrage direct – mais non universel et, en 1925, du vote secret. Par ailleurs, fait remarquable en Amérique latine, le Costa Rica diminua, dès les années 1920, le personnel des forces armées, et élimina l’armée en 1948, réduisant ainsi l’un des facteurs principaux de l’instabilité politique.

Si l’ensemble de ces tendances anti-oligarchiques ouvrirent les systèmes politiques et tentèrent de contrôler l’agitation sociale à travers une série de réformes sociales plus ou moins importantes, il n’en demeure pas moins vrai qu’elles ne mirent pas en cause les fondements économiques des élites oligarchiques. Elles anticipent cependant les expériences populistes qui vont caractériser les décennies suivantes. »

Marques-Pereira, B. & Garibay, D. (2011). Chapitre I – Des legs de la colonisation et des indépendances à l’ordre oligarchique. Dans : , B. Marques-Pereira & D. Garibay (Dir), La politique en Amérique latine (pp. 12-30). Armand Colin.

 

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« L’émergence et le développement du populisme prennent place dans un contexte d’événements mondiaux majeurs : la crise de 1929, la Seconde Guerre mondiale et la guerre froide. La crise de 1929 marque la fin de la période agro-exportatrice en Amérique latine et le début d’un modèle économique pour lequel l’État se présente comme l’agent d’un développement centré sur la substitution des importations et sur la création d’un marché intérieur. Ce nouveau modèle s’installe dans un cadre démographique marqué par l’exode rural et une urbanisation grandissante. Il favorise également une recomposition des classes sociales caractérisée par le développement d’un salariat ouvrier urbain et de classes moyennes qui bénéficieront des premiers droits sociaux. Ceux-ci sont au cœur du compromis populiste fondé sur un échange à la fois clientéliste et corporatiste. Par contre, les paysans et les indigènes sont laissés pour compte, tandis que les femmes voient leur situation progresser, en matière de citoyenneté politique surtout, mais de manière formelle. »

Marques-Pereira, B. & Garibay, D. (2011). Chapitre II – Les populismes. Dans : , B. Marques-Pereira & D. Garibay (Dir), La politique en Amérique latine (pp. 31-62). Armand Colin.

 

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« Depuis le retour de la démocratie, la région Amérique latine n’a cessé d’inventer de nouvelles structures, de créer des sous-ensembles au gré des multiples rencontres de ses dirigeants, qu’il s’agisse de « sommets » ou de cérémonies d’investiture d’un président nouvellement élu. On a peine parfois à se retrouver dans l’impressionnant inventaire des institutions intergouvernementales. Pourtant, une double évolution est clairement perceptible depuis une vingtaine d’années : d’une part une tendance au regroupement régional en dépit de la diversification des trajectoires nationales, d’autre part un attrait de plus en plus fort pour l’Asie.

La volonté du Brésil de peser dans l’ordre international ne date pas d’aujourd’hui. Il fut l’un des quatre premiers membres non permanents du Conseil de la Société des Nations en 1919. Dès le retour de la démocratie en 1985, le président José Sarney relança la candidature du Brésil pour l’occupation d’un siège permanent sans droit de véto au Conseil de sécurité des Nations unies (CSNU). En 2005, le Brésil présenta conjointement avec l’Allemagne, l’Inde et le Japon un projet de réforme du CSNU, appuyé par la France, qui augmentait le nombre des membres non permanents et accordait un siège permanent sans droit de veto à ces quatre pays. Mais c’est sous la présidence de Lula (2003-2011) qu’une stratégie précise fut élaborée et mise en œuvre avec constance pour projeter le Brésil sur la scène internationale. Ayant abandonné toute ambition dans le domaine du nucléaire militaire mais ne souhaitant pas pour autant être relégué dans la catégorie soft power, disposant d’une remarquable administration des relations extérieures (Itamaraty) présidé par un chef d’État hors du commun (Lula a été désigné comme le dirigeant le plus influent du monde par le magazine Time en 2010), le Brésil va déployer ses efforts dans deux directions : d’une part consolider un espace sud-américain sur lequel il puisse s’appuyer, et d’autre part maximiser ses capacités de négociation dans les grands rendez-vous mondiaux.

Eu égard au premier objectif, nous avons vu que le Brésil avait été à l’origine de nouvelles structures d’intégration dans les années 2000 : la CSN en 2004, l’Unasur en 2008 puis la CELAC en 2011. Les deux premières organisations avaient pour ambition de constituer un bloc sud-américain susceptible de faire contrepoids au bloc nord-américain de l’ALENA et de créer une instance de décision politique capable de mener à bien de grands projets sud-américains. Pour mettre en avant l’ambition politique du projet, un Conseil de défense sud-américain fut créé dans le cadre de l’Unasur en 2009. Ce nouvel organisme, le premier du genre, a vocation à « construire une identité sud-américaine en matière de défense ». Cette démarche s’inscrit clairement dans une volonté de dépasser le TIAR, dominé par les États-Unis.

Durant toute la décennie 2000, le Brésil a toujours été attentif à ne pas exprimer de velléités hégémoniques vis-à-vis de ses partenaires sud-américains, affichant son soutien à Chávez sans pour autant le suivre dans ses diatribes anti-impérialistes, acceptant sans rechigner de renégocier les contrats de fourniture de gaz avec la Bolivie, s’effaçant derrière l’Unasur pour une médiation réussie du grave conflit qui opposait Evo Morales aux riches provinces du sud-est (la « demi-lune ») qui réclamaient l’autonomie. Réunis en urgence, les chefs d’État de l’Unasur adoptèrent à l’unanimité en septembre 2008 une résolution qui permit aux deux parties de renouer le dialogue et d’apaiser leur conflit . Cette médiation fut saluée comme un triomphe de la diplomatie brésilienne, qui s’opposa à deux propositions connexes : le Venezuela souhaitait que le document final dénonce le soutien supposé des États-Unis aux opposants au gouvernement Morales, et le Chili voulait que l’OEA intervienne dans le règlement du conflit. L’Amérique du Sud, et rien qu’elle… mais avec un Brésil omniprésent .

Le second objectif fut poursuivi par une diplomatie très active en faveur des rapprochements Sud-Sud, et plus généralement de tous les « émergents » : Afrique, Asie, monde arabe, Iran, Chine, etc. Lula y a fait d’innombrables voyages, n’a cessé de recevoir leurs chefs d’État et de signer des accords de coopération . Fidèle à son principe traditionnel de non-ingérence, le Brésil s’est opposé aux interventions en Libye ou aux menaces d’intervention en Syrie. Il a par ailleurs multiplié les occasions d’échanger avec ses homologues : forums BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud), IBAS (Inde, Brésil, Afrique du Sud), BASIC (Brésil, Afrique du Sud, Inde, Chine), ASA (Afrique, Amérique du Sud), ASPA (Amérique du Sud, pays arabes), multipliant les sommets à géométrie variable. Il a enfin participé activement à la création du G20 et du G77.

La grande question est en fait celle du rôle que peut réellement jouer le Brésil. Sa montée en puissance sur la scène internationale durant les années Lula, son ambition de devenir en 2016 la cinquième puissance mondiale (il a pris en 2011 la 6e place occupée par le Royaume-Uni), sa participation significative aux forces de maintien de la paix et aux missions humanitaires onusiennes en Haïti, sa revendication d’un siège permanent au Conseil de sécurité de l’ONU, le développement rapide de ses relations Sud-Sud posent inévitablement la question de sa stratégie vis-à-vis de l’Amérique latine, Alain Rouquié, ancien ambassadeur de France au Brésil, s’interrogeait il y a quelques années : « Le dilemme se formule ainsi : la Brésil souhaite-t-il se faire reconnaître un rôle d’acteur global afin d’assurer de manière indiscutée et indiscutable son leadership régional, ou bien a-t-il fait le choix inverse, celui d’être le leader incontesté de l’Amérique du Sud – voire de l’Amérique latine – afin de se voir reconnu comme l’un des nouveaux “Grands” du monde en gestation ? »

S’agit-il véritablement d’un dilemme à partir du moment où le Brésil a choisi d’être actif sur les deux terrains ? La question des relations avec l’Iran est particulièrement illustrative de cette stratégie à la fois mondiale et régionale. Le Brésil n’a cessé de renforcer ses liens avec Téhéran, soutenant parallèlement le droit de l’Iran à développer un programme nucléaire civil mais souscrivant comme les autres pays de la région aux demandes de l’ONU pour que l’Iran apporte des garanties quant aux fins pacifiques de ce programme. Avec la déclaration tripartite Brésil-Turquie-Iran de mai 2010, le Brésil s’est signalé comme un acteur possible dans la recherche de solutions aux conflits du Moyen-Orient, tout en lançant la même année l’idée de la création de la CELAC. Dilma Roussef poursuit sur la même voie d’un renforcement des liens régionaux tout en étant active sur la scène internationale. Si le Brésil s’y est vu octroyer une certaine reconnaissance, comme en témoigne la nomination de Brésiliens à la tête de grandes organisations internationales (Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture en 2012 et OMC en 2013), n’est-ce pas bénéfique pour l’ensemble de l’Amérique latine ? Lors du sommet des Amériques qui s’est tenu à Trinidad et Tobago en 2009, le président Obama a proposé un nouveau partenariat à l’Amérique latine tout en désignant le Brésil comme « partenaire stratégique ». Comment évoluera la région ? Nombre de pays hispano-américains redoutent de voir se recréer des rapports de type Nord-Sud, le Brésil riche et dominateur incarnant un nouveau Nord face à un Sud composé de pays majoritairement pauvres ou peu peuplés.

Avec le retour du Mexique sur la scène latino-américaine, marqué par son adhésion à l’Alliance du Pacifique, on se trouve en présence de deux ensembles d’intégration influents, l’AP et l’Unasur tous réunis au sein de la CELAC. Une sourde rivalité est susceptible de se développer entre les deux « grands » d’Amérique latine, mais on pourrait tout aussi bien voir émerger un axe Brésil-Mexique comparable, pour l’intégration latino-américaine, à ce que fut l’axe franco-allemand pour l’intégration européenne. En tout état de cause, l’Amérique latine est une puissance économique émergente avec laquelle il faut désormais compter et qui pourrait surprendre dans l’actuelle redistribution des cartes de l’ordre mondial. »

Couffignal, G. (2013). L’émergence de l’Amérique latine dans un monde multipolaire. Dans : , G. CouffignalLa Nouvelle Amérique latine: Laboratoire politique de l’Occident (pp. 155-188). Presses de Sciences Po.

 

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