Géopolitique & Médias

« La géopolitique des médias constitue un champ d’étude bien marginalisé au sein de la discipline géographique. Bien que certains géographes se soient intéressés dès les années 1980 à cette approche de la géopolitique, il n’en demeure pas moins qu’elle reste bien méconnue. Les raisons sont liées à l’évolution de la discipline géographique depuis l’essor de l’école de géographie française à la fin du xixesiècle. Celle-ci s’intéresse essentiellement aux réseaux de communication et de télécommunication, surtout après la Seconde Guerre mondiale, puis aux réseaux numériques à partir des années 2000 dans leur rapport à l’aménagement du territoire.

En outre, la pluralité des thèmes d’étude de la géographie (environnement, biogéographie, géomorphologie, géographie économique, aménagement du territoire et urbanisme, géographie sociale et culturelle par exemple) attire chercheurs et étudiants vers d’autres voies que celle des médias. Au début du xxi e siècle, alors que les nouvelles technologies de l’information et de la communication occupent une place croissante dans le fonctionnement des sociétés, la recherche universitaire comme les publications sur les médias en géographie, plus précisément en géopolitique, demeurent très secondaires et n’offrent pas une lisibilité complète de l’étendue du champ d’étude. […]

La définition de la géopolitique des médias renvoie d’abord à celles de la géopolitique et de la géographique politique. Celles-ci se sont surtout développées à partir de la fin du xixe siècle en Europe, en tant que disciplines universitaires même si, dans la pratique, les stratèges, les princes comme les commerçants les ont utilisées comme un outil de décision dès l’Antiquité. Elles connaissent un essor croissant dans la première moitié du xxe siècle en raison des politiques de rivalités des grandes puissances (URSS, Japon, Allemagne, Royaume-Uni, États-Unis) avant de traverser une phase de déclin-à l’exception des États-Unis. Il faut attendre la fin de la guerre froide pour redécouvrir une nouvelle géopolitique liée à la mondialisation des échanges économiques, l’apparition de nouvelles tensions et menaces, l’émergence de nouvelles puissances.

Les réseaux de communication et d’information forment l’un des concepts fondamentaux de la géopolitique des médias. Par exemple, le réseau de la chaîne Al Jazzera, créé en 1996 pour les besoins diplomatiques du nouvel émir du Qatar (Sheikh Hamad ben Khalifa al-Thani), est l’un des plus grands groupes audiovisuels internationaux (70 bureaux et différentes filiales) et révèle sa stratégie d’influence continue : filiale Al Jazzera Sport pour le Moyen-Orient et l’Afrique en 2003, Al Jazzera Children en 2005, filiale d’information en anglais (Al Jazzera English) en 2006 destinée aux téléspectateurs non arabophones en Amérique du Nord et en Asie, filiale Al Jazzera Balkans en 2011, BeIn Sport 1 et 2 en 2012 en France – base de son développement pour conquérir l’opinion européenne. Son réseau de chaînes lui permet de toucher une quarantaine de millions de téléspectateurs et d’exercer ainsi un vrai rôle d’influence dans le traitement médiatique des événements. Son implication dans la révolte arabe d’Égypte en 2011 a notamment révélé sa force d’action et de persuasion.

Les routes de l’information s’appuient également sur des réseaux structurés qui ont été une source de stabilité politique pour les États. Le rayonnement et le développement des grands empires romain (iersiècle-ve siècle av. J.-C.) et byzantin (ve siècle-xve siècle) reposaient déjà sur les routes terrestres et maritimes pour assurer leur communication avec des ancrages géographiques (points d’appui, comptoirs, détroits, cités par exemple) reconnus comme autant de pivots stratégiques. Entre 1850 et 1914, la mise en place des câbles sous-marins par le Royaume-Uni, formant un « réseau étanche » et assurant une autonomie de communication avec l’Empire colonial, s’inscrit dans une stratégie économique et militaire qui a joué un rôle essentiel dans les rivalités entre grandes puissances. De même, les puissances mondiales et régionales ont toujours accordé une grande importance aux réseaux de stations émettrices de TV et radio, car ils créent un espace de sécurité et de représentation particulièrement influent. Les réseaux médiatiques dynamisent des liens matériels (images, sons, etc.) et immatériels (idée, idéologie), structurent l’espace et répondent à une stratégie globale (politique, économique, culturelle) de contrôle de territoire.

Le centre et la périphérie

La notion de centre et de périphérie, traditionnelle dans la réflexion géographique, permet de mesurer le degré d’intégration médiatique dans un espace, de comprendre la maîtrise du territoire par la couverture médiatique, les interconnexions des sous-espaces à l’intérieur d’un territoire, la diversité des acteurs sur le territoire. Dans l’organisation du réseau Internet mondial dans les années 2000, une semblable logique de centres et de périphéries se remarque. Les villes côtières des États-Unis en sont le centre historique, l’intérieur des États-Unis la semi-périphérie tandis que les autres aires du monde forment la périphérie. Selon Gabriel Dupuy, le réseau Internet se développe en plaque avec des zones d’ombres à l’échelle planétaire depuis les années 1970 jusqu’au début des années 2000, mais se caractérise par une centralité forte à partir des États-Unis, notamment des hubs Internet des côtes Ouest et Est (deux tiers des ordinateurs mondiaux connectés), de l’Europe, du Japon, soit les pôles de la Triade vers des périphéries faiblement intégrées à la mondialisation. La relation entre le centre et les périphéries révèle des dynamiques géopolitiques liées au jeu des acteurs (individus, opérateurs, États, institutions supranationales comme l’Union internationale des télécommunications) et aux capacités technologiques qui émettent vers des espaces à placer sous influence.

Le concept centre-périphérie permet de repérer les stratégies de connexion de ces acteurs pour enserrer un territoire dans un maillage médiatique à travers une série de supports comme la télévision numérique, la radiophonie ou Internet. Dans le domaine de la radiophonie, le dispositif mis en place par la British Broadcasting Corporation (BBC), dont le service arabe a été fondé en 1938, révèle cette stratégie d’influence à partir de puissants centres émetteurs pour couvrir le Moyen-Orient et l’océan Indien [Naba, 1998]. À partir de Chypre et de Massirah (Oman), de part et d’autre du Moyen-Orient, le service arabe de la BBC devient un média de référence par son audience (14 millions d’auditeurs arabophones à la fin des années 1990) et son influence grâce à la puissance des stations émettrices, composées d’une vingtaine d’antennes, pour la diffusion en ondes moyennes et en ondes courtes (80 fréquences), et à ses programmes diffusés en continu pendant la journée). Il est doublé au Moyen-Orient par un service mondial de langue anglaise (BBC World Service) et un programme en langue farsi destiné à la population iranienne. Après 1991, son influence touche un plus large auditoire en raison de l’arrivée de nouveaux immigrants asiatiques anglophones dans le golfe Arabo-Persique, soit un auditoire supplémentaire de 3,5 millions de personnes, et la mise en place de programmes en d’autres langues (urdu, bengali, hindi, indonésien) diffusés à partir de Massirah et pouvant être reçus jusque dans le sous-continent indien. Dans les années 1990, 30 à 40 % de la population arabe adulte sont des auditeurs fidèles de la station tandis que l’audience régulière du service mondial de la BBC aurait doublé dans le Golfe et en Égypte. À partir de ces deux centres émetteurs, une véritable stratégie de « global connexion » s’est ainsi développée.

Les concepts de réseaux de l’information et de la communication et de centre-périphérie rappellent que la dimension spatiale est fondamentale dans l’étude des médias. Les discours des années 1970-1990 prédisaient la disparition de la distance, la formation d’un monde unifié sans contrainte géographique, d’une information délocalisée et despatialisée [Cassé, 1995]. Si le rapport à la distance a bien évolué, par l’immédiateté des transmissions et la croissance de la vitesse de circulation des informations, le facteur géographique apparaît toujours prépondérant tant par l’impact du milieu physique sur les infrastructures que par la production de nouveaux territoires par les acteurs médiatiques. L’essor des routes de l’Internet, par exemple, supposait la disparition des frontières internationales et nationales à la fin de la guerre froide.

39Dans les années 2000, une tout autre interprétation s’est imposée. Ces réseaux organisent différemment l’espace, valorisent au contraire la territorialité et les dynamiques spatiales. Ils mettent en évidence une géographie des inégalités de l’accès à Internet dans le monde, le contrôle territorial de l’usage d’Internet comme le montre « la grande muraille Internet » que la Chine a bâtie (voir chapitre 5), la permanence de la frontière dans les échanges de flux Internet et le rôle stratégique des hub Internet (les centres d’échanges), la naissance de nouvelles frontières virtuelles liées au mode de gouvernance et à la régulation par les États ou les groupes d’États.

Les représentations géopolitiques

Enfin, un troisième concept concerne le domaine des représentations géopolitiques. Il désigne, de manière générale, la structure cognitive du traitement médiatique, la conceptualisation des faits événementiels. Son analyse porte sur les discours, les images, les supports médiatiques utilisés dont l’objectif consiste à comprendre les enjeux que constituent le territoire et les stratégies territoriales des acteurs auprès de l’opinion publique.

Par exemple, le traitement médiatique de l’accord nucléaire entre le Brésil, l’Iran et la Turquie (mai 2010) par le New York Times et Le Monde entre novembre 2009 et juin 2012 révèle des représentations similaires et divergentes selon les périodes et les discours employés [Tissot, 2012].

Avant la signature de l’accord, le New York Times se soucie plus rapidement des enjeux géopolitiques, révélant les dangers qu’un tel accord pourrait représenter pour les États-Unis engagés contre le programme nucléaire iranien. Lors de sa signature, les deux quotidiens se rejoignent dans l’importance accordée à l’événement. L’accord du 17 mai 2010 occupe la première page dans les deux premiers jours suivant la signature alors que la tension entre les États-Unis et l’Iran s’accroît. Le ton éditorial adopté est celui de l’inquiétude et soutient la proposition de sanctions par les États-Unis. Alors que le New York Times regrette que les sanctions ne soient pas plus contraignantes, Le Monde souligne la longue discussion à l’ONU pour adopter un texte de sanctions tout en mentionnant que celles-ci ne feront pas céder l’Iran. Au final, la représentation donnée des événements montre que les deux journaux ont une position alignée sur celle de l’ONU tout en restant sceptiques sur la durée de l’accord, voué à l’échec, entre le Brésil, la Turquie et l’Iran.

La géopolitique des médias s’inscrit aussi dans des temporalités et des rythmes variables, sur des continuités ou des ruptures historiques : le temps long et le temps court, le temps passé et le temps présent. Les phénomènes géopolitiques des médias reflètent ainsi une certaine continuité dans une temporalité s’échelonnant de plusieurs siècles à quelques jours. L’analyse d’Alvin et Heidi Toffler, dans Guerre et contre guerres, en 1994, s’inscrit dans ce temps long pour désigner l’émergence d’une ère de l’information. Après les progrès de l’agriculture et ceux de la Révolution industrielle, une troisième ère s’imposerait grâce aux nouvelles technologies de l’information et de la communication. Les rivalités mondiales se caractériseraient par la maîtrise de l’information et par les affrontements dans le champ de l’influence au xxi e siècle. Les expériences issues de la guerre du Vietnam américaine (1965-1973), avec l’immédiateté de l’information de guerre auprès de l’opinion publique américaine, auraient marqué une vraie rupture et participé à l’émergence de ce nouvel âge sociétal. L’information devient dès lors un enjeu d’ordre stratégique, bouleversant ainsi les rapports entre les États comme ceux entre les individus, aussi bien dans le champ militaire à travers la Révolution dans les affaires militaires à partir des années 1990, qui prend en compte les NTIC dans la stratégie opérationnelle, que dans les champs politique, économique et socioculturel.

En somme, la géopolitique des médias se définit par des critères d’analyse spécifiques et propres au domaine des médias, des concepts fondamentaux proches de la géopolitique, une combinaison d’échelles spatiales (du local à la planète) et des temporalités différentes selon l’objet étudié. Sa finalité consiste à comprendre les rivalités de pouvoirs exercés par les médias, soit qu’ils sont le reflet des mutations géopolitiques, soit qu’ils en sont les acteurs.

Les médias en tant qu’instrument au service de l’État ou d’acteurs non étatiques exercent une capacité d’influence sur le comportement des opinions et des décideurs dans une situation de rivalités ou de conflit. Pour Loup Francart, dans Infosphère et intelligence stratégique [2002], le statut de puissance internationale est étroitement lié aux capacités d’influence pour s’imposer à l’autre : l’avoir (richesse, économique, population, culture), le pouvoir (NTIC comme source de puissance, médias en réseaux), le savoir (connaissance et anticipation), le vouloir (idéologie, gouvernance). La capacité de connaître et de communiquer constitue l’un des enjeux essentiels pour tout acteur qui tend à s’étendre.

Ces différents aspects se rencontrent dans la diplomatie publique qui prend une importance croissante depuis les années 2000. Celle-ci désigne l’action visant à promouvoir l’intérêt national par l’information et l’influence des publics étrangers. Elle vise à exporter sa culture ou sa vision du monde pour convaincre la légitimité de son action. Pendant la guerre froide, par exemple, les États-Unis tendent à montrer une image attractive en recourant à une diversité de moyens médiatiques (cinéma, radiophonie, presse écrite, programmes télévisés). Dans les années 2000, le projet du Grand Moyen-Orient, portant sur la « démocratisation » des États du Moyen-Orient, du Maroc aux monarchies du golfe Arabo-Persique, s’appuie sur les nouveaux moyens d’information et de communication, comme les chaînes de télévision par satellite, pour convaincre les décideurs nationaux et les opinions publiques.

L’infodominance et la maîtrise des flux d’informations

L’infodominance, dans sa dimension militaire, consiste à employer des moyens techniques pour connaître le champ de bataille et plonger l’adversaire dans le brouillard afin de le paralyser. Dans une dimension politique et économique, elle désigne la gestion du monde par et pour les techniques de l’information, la capacité à diriger des flux d’informations, la propagation d’une vision du monde à travers le contrôle des moyens de communication. Les rivalités entre les chaînes d’information satellitaires, les chaînes de radios, entre autres, les rivalités entre les grands producteurs médiatiques pour influencer les désirs des consommateurs entrent également dans ce champ d’analyse.

Parallèlement, le domaine de l’infostratégie, autre terme emprunté au vocabulaire militaire, met en rapport la pensée militaire et l’information. Il intègre les réseaux d’information, les instruments de surveillance de territoire, les satellites, les services de renseignement, les acteurs d’influence pour comprendre le déroulement d’un conflit. Pour François-Bernard Huygues, dans Comprendre le pouvoir stratégique des médias [2005], l’infostratégie porte sur les systèmes de transmission dans la société de l’information dans le rapport entre le conflit et l’information par : le faire-savoir (les réseaux d’information), le faire-percevoir (instrument de surveillance d’un territoire comme la frontière par exemple), le faire-faire (satellite, machines informatiques), le faire-croire (la politique-spectacle par exemple). De nouvelles formes de domination se distinguent, celles de la supériorité par le savoir, la prédation de l’information et la désinformation. La place de l’infostratégie se prend une importance croissante dans la définition d’une stratégie de décision dans des secteurs à la fois militaires et civils. Parallèlement, dans la sphère privée, l’infostratégie économique définie par les entreprises peut prendre la forme de fichage, de surveillance, de détournement de données ou de manipulation. À une autre échelle, les rivalités économiques entre des groupes d’activités peuvent aboutir à des stratégies d’intelligence économique offensive.

La guerre de l’information

L’information atteint un tel niveau d’influence dans tous les domaines d’activités que l’expression de guerre de l’information s’est imposée, depuis la fin du xxe siècle, pour le stratège militaire afin de réduire la violence par l’information, pour l’homme politique dans la quête du pouvoir. Comme le souligne François-Bernard Huygues, dans « La cyberguerre et ses frontières » [Cyberguerre et guerre de l’information, 2010], l’information est « désirable, vulnérable et redoutable ». Mais l’expression apparaît aussi polysémique et revêt plusieurs sens.

La guerre de l’information renvoie d’abord à la propagande et à la manipulation dans un cadre international avec pour objectifs d’obtenir l’adhésion des populations et de gagner la représentation du conflit. Elle peut aussi signifier la déstabilisation par la subversion et l’accusation devant l’opinion publique par la diffusion de rumeurs, en utilisant Internet contre la réputation d’une grande entreprise par exemple. Elle peut encore avoir un sens proche de celui d’intelligence, d’espionnage industriel ou de surveillance électronique par des systèmes de plus en plus évolués comme le système américain d’écoutes Échelon depuis 1947, les satellites d’observation militaire et les drones (avions sans pilote), le cyberespionnage.

La guerre de l’information désigne finalement des réalités complexes de rivalités de pouvoirs, menée par, pour, contre l’information [Huyghes, 2010]. Par l’information, elle tend à diffuser une opinion favorable aux objectifs planifiés, à affaiblir la capacité de résilience de l’adversaire, à atteindre son image et son propre système d’information. Pour l’information, elle a pour objectif d’acquérir des connaissances décisives pour dominer l’adversaire, anticiper son action, le dépasser sur le plan technologique et le contraindre sur le plan économique, militaire ou diplomatique. Contre l’information, cette forme de guerre a aussi pour objectif de savoir riposter contre la manoeuvre adverse, réfuter sa propagande, assurer la sécurité de ses propres systèmes d’information contre des attaques. En somme, la guerre de l’information se situe dans tous les champs d’interrelation des individus, des sociétés et des États sur un territoire donné.

La géopolitique des médias permet également d’aborder la question des inégalités de développement à travers les relations Nord-Sud, Sud-Sud et Nord-Nord [Barrat, 1992]. Cette géoéconomie des médias aborde des sujets diversifiés comme les infrastructures techniques, la production des contenus et des programmes, la consommation de la presse écrite, des émissions radiophoniques et télévisuelles, les flux de programmes entre les pays producteurs et les pays consommateurs, le rôle des agences de presse, la distribution des flux Internet et le sens de leur contenu. À l’échelle planétaire, régionale ou nationale, elle met en évidence ainsi le lien étroit entre la croissance économique et le développement de l’information et la communication comme en témoigne le décollage économique de la Corée du Sud et du Japon dans les années 1970-1980, de l’Inde et de certains pays du Moyen-Orient depuis les années 1990 [Didelon et Rippert, 2012 ; Été, 2011].

Cette approche géographique des médias révèle ainsi un certain nombre d’inégalités, notamment l’opposition entre les pays du Nord d’une part, celle entre les pays du Sud liée aux niveaux de modernisation économique d’autre part. Elle s’appuie sur des indicateurs élaborés par les agences internationales qui permettent d’identifier la nature des moyens (le nombre d’ordinateurs par foyer, le nombre d’abonnement à la téléphonie mobile ou à Internet par exemple), le niveau de vie, les potentialités techniques, le degré d’ouverture au marché, la place de la liberté de la presse et de la censure entre autres aspects. Depuis les années 1990, l’opposition la plus marquée portait sur les pays du Sud entre eux en raison de l’inégal développement économique.

Les médias ne sont pas forcément des facteurs d’intégration à la mondialisation et peuvent devenir, au contraire, des facteurs d’exclusion comme ce fut le cas pour les pays de l’Afrique sahélo-subsaharienne. Pour d’autres pays, les médias ont joué un rôle d’outils de développement parce que l’influence des médias sur la vie politique le favorisait comme en Inde, Afrique du Sud après l’Apartheid ou Hong Kong.

La place des pays du Sud dans la mondialisation des échanges reste une problématique forte. Certains États du Sud n’ont pas abandonné des revendications anciennes en faveur d’un meilleur partage de l’information entre le Nord et le Sud. Le sommet de l’Union internationale des télécommunications portant sur la gouvernance d’Internet, en novembre 2012 à Dubai, révèle des débats idéologiques bien concrets, des oppositions entre les pays du Nord (États-Unis, Union européenne) et du Sud (les pays en voie de développement les plus avancés comme la Chine, la Russie, le Brésil). L’un des enjeux concerne la demande d’un nouvel équilibre dans la gestion des adresses Internet et la création d’une instance internationale aux Nations unies qui affaiblirait la prédominance américaine en la matière.

Guerre et médias

Les médias sont un des ressorts fondamentaux de la guerre en tant qu’acteur et reflet de son déroulement. D’un côté, ils sont considérés comme des outils de guerre : de propagande et de manipulation, de subversion, de désinformation (information warfare depuis les années 1970), de maîtrise de l’information permettant la maîtrise de l’action et de l’espace, de saturation de l’information. Les médias militaires participent à la guerre de l’information en recourant à des systèmes toujours plus sophistiqués, appelés C3I (commandement, contrôle, communication, information, renseignement), à tous les niveaux de la préparation, de la conduite et de l’exploitation d’une opération militaire (tactique, opératique, stratégique). D’un autre côté, ils proposent une représentation du conflit par la diversité des supports médiatiques (la presse, la photographie, la télévision, la radio, Internet, etc.).

Comme le montre Dominique Wolton, dans War Game, L’information et la guerre [1991], la guerre du Vietnam a représenté un tournant dans le traitement médiatique des conflits, en faveur de la liberté de l’information. Mais chaque conflit renvoie à une situation et un traitement médiatique spécifiques.

La guerre du sens

« La guerre du sens » et les rivalités d’influence dans l’infosphère forment une autre approche géopolitique. Cet espace de l’information est un lieu de rivalités pour les acteurs économiques et politiques d’une part, pour les acteurs militaires d’autre part. Pour les seconds, la bataille du sens prend une dimension accrue depuis les années 2000. « La période récente, qui va de la guerre de la libération du Koweït à l’Afghanistan, s’est caractérisée par une redécouverte par toutes les armées occidentales de la relation aux médias » souligne Laurent Teisseire, directeur de la Délégation à l’information et à la communication de la défense en France [Teisseire, 2010]. L’infosphère est devenue un espace décisif dans les opérations extérieures depuis la fin de la guerre froide. Pour Loup Francart, dans Maîtriser de la violence, une option stratégique [2000], il englobe la maîtrise de la totalité des éléments pour agir dans une logique non plus proactive-réactive, mais prédictive. De plus en plus, les armées sont tributaires de l’information pour transformer le contexte, le façonner en influençant les décisions et les opinions.

L’idée de recourir à l’influence dans les opérations de stabilisation n’est pas nouvelle puisqu’elle est déjà mise en oeuvre, selon des méthodes diverses, dans les colonisations de l’Afrique du Nord par Lyautey, au Tonkin et à Madagascar par Galliéni au xixe siècle (voir chapitre 8). En revanche, l’importance accordée à la stratégie d’influence sur les théâtres d’opérations révèle une adaptation aux circonstances géopolitiques actuelles. La plupart des armées modernes, comme l’armée américaine, renforcent actuellement leur manière de concevoir leur stratégie militaire d’influence. Le général Vincent Desportes considérait ainsi, dans Penser autrement, la guerre probable [2007], que « la guerre probable ne se fait pas entre les sociétés, elle se fait dans les sociétés », celles-ci devenant la première cible de la manoeuvre de communication dans le but de les rallier à la volonté de la puissance intervenante.

 

Les manoeuvres informationnelles dans les opérations militaires

Aucune opération de stabilisation – dont le nombre tend à augmenter depuis les années 1990 – ne peut être conduite sans prendre en compte la manoeuvre informationnelle. Tel est le cas, par exemple, du programme Radio Literacy lancé en 2011 en Afghanistan pour mieux faire comprendre le sens de la présence des forces de l’OTAN et du programme américain d’éducation radiophonique, en 2012, en faveur de la diffusion de certaines valeurs (le droit des fillettes à se rendre à l’école, l’égalité homme-femme) et contribuer au développement de l’alphabétisation. Le général McChrystal, qui commandait la Force internationale d’assistance et de sécurité en Afghanistan en 2009-2010, renforçait le rôle stratégique de la communication et en faisait un centre de gravité des opérations. Dans l’armée française, en tenant compte des retours d’expérience au Liban, en Afrique, en Afghanistan, une nouvelle stratégie militaire d’influence est également adoptée et témoigne de la place des médias dans les opérations de stabilisation

En somme, la géopolitique des médias appartient aussi bien au domaine de la géographie que celui de l’information-communication. Elle se caractérise bien par la diversité de ses approches, de ses concepts et de ses problématiques dont le point commun est lié à la notion de rivalités de pouvoir sur un territoire. »

Boulanger, P. (2014). Chapitre 1 – Qu’est-ce que la géopolitique des médias ?. Dans : , P. BoulangerGéopolitique des médias: Acteurs, rivalités et conflits (pp. 9-32). Paris: Armand Colin.

 

9782200284992-T

« Après avoir exposé les principaux concepts nécessaires à la compréhension du sujet, P. Boulanger dresse ensuite une cartographie mondiale des infrastructures de production et de diffusion de contenus. Si la domination médiatique américaine semble flagrante, il apparaît surtout qu’elle a été théorisée et appliquée depuis la Seconde Guerre mondiale sous le nom de « global information dominance ». Destinée à répandre l’universalisme américain partout sur la planète, elle est aujourd’hui contestée par l’émergence de nouvelles puissances, qui développent à leur tour une diplomatie d’influence. En effet, pour promouvoir leur vision du monde et assurer la légitimité de leur action, de plus en plus d’États se servent des réseaux de communication comme outils de soft power. La multiplication des pôles médiatiques (Japon, Chine, Inde, Brésil, Égypte, Qatar) qui en résulte va à l’encontre du monde homogène prophétisé par Marshall McLuhan dans les années 1960. Non seulement « le village planétaire est bien un mythe » (p. 159) mais les nouveaux moyens de communication, notamment Internet et les réseaux sociaux, favorisent au contraire la diversité culturelle, en dynamisant par exemple les pratiques linguistiques.
La multiplicité des stratégies d’influence obligent alors les États à mener une véritable « guerre du sens » (p. 250) pour conquérir l’opinion publique mondiale, en particulier lorsqu’ils mènent des opérations militaires. Face à des sociétés civiles de plus en plus réactives, la victoire militaire doit se doubler d’une victoire médiatique pour se transformer en succès politique. À travers de nombreux exemples historiques, de l’Afghanistan aux récentes offensives israéliennes en passant par l’Irak, P. Boulanger affirme une vérité essentielle : dans les guerres modernes, l’enjeu n’est plus le réel, mais la perception du réel par les populations concernées. Le recours à la guerre psychologique, outil hybride entre l’action militaire et les relations publiques, paraît dès lors inévitable.
En abordant, en dernier lieu, le cyberespace et en analysant les perspectives stratégiques offertes par les nouvelles formes de violence que sont les cyberattaques, l’auteur conclut un ouvrage abordant un panel de thèmes très impressionnant, dont l’enchaînement laisse parfois le lecteur sur sa faim. Les multiples ouvrages cités par P. Boulanger ouvrent cependant des pistes au lecteur désirant approfondir un sujet, faisant de cette opuscule un véritable manuel pour qui souhaite étudier et comprendre les enjeux liés aux médias dans le monde actuel et de demain.« 

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