Pour une société sociopolitique juste

Achille Mbembe pose un diagnostic des démocraties contemporaines qu’il est difficile de contester : elles sont devenues paranoïaques, et en filigrane il ne serait abusif de dire (ou ce ne serait abuser de la pensée du théoricien de dire) qu’elles sont foncièrement injustes – c’est-à-dire nullement ou si peu représentatives (dans les faits) – dans un sens d’équitable – des minorités sociopolitiques (qui se manifestent dans l’espace sociopolitique).

Un diagnostic qui n’est pas en soi d’une grande nouveauté, déjà Guy Hermet a montré à quel point la démocratie représentative ne fût au fond qu’une captation du pouvoir par une classe sociale dirigeante, un moyen de contrôler la masse dite populacière, de canaliser ses colères et de contenir ses effusions radicales, de neutraliser ses désirs ou besoins de justice qui mettraient à mal l’autorité et la richesse de cette minorité dirigeante qui tient sous son joug la société toute entière.

Hermet ne se faisait que l’écho d’autres théoriciens du pouvoir sociopolitique dans les sociétés humaines, à l’instar notamment de Mosca, de Wright Mills, de Meisel, et leurs travaux sur cette minorité dominante qui l’est parce que c’est elle qui de par sa richesse et/ou son influence détermine réellement l’agenda politique, élabore plus ou moins discrètement (plus ou moins ouvertement) les politiques publiques dans des secteurs primordiaux de la vie sociale (économie et finance, éducation, sécurité,  institutions judiciaires, etc.).

Le « shadow governement » ou le « gouvernement de l’ombre » n’est pas tant l’élite du pouvoir (le petit groupe d’individus ou de décideurs qui détient l’essentiel du pouvoir politique ou je dirais  qui détient entre ses mains la décision politique) – dont les membres ne sont pas toujours connu du grand public contrairement à quelques uns (par exemple certains politiciens, dirigeants économiques, autorités militaires ou religieuses ou médiatiques, leaders de la société dite civile, etc.) – que la classe dirigeante (la fameuse « ruling class » qui selon Mills, contrairement à l’élite du pouvoir, constitue une classe sociale à part entière qui dans les faits oriente ou quelquefois dicte d’une façon comme d’une autre l’agenda politique et les politiques publiques).

Les élites du pouvoir sont éphémères, ils viennent passent et trépassent, la classe dirigeante demeure.

 

 

La décision politique n’est qu’un aboutissant ou un acte qui dit l’aboutissement d’un processus de réflexion, de discussion, et de délibération.

L’essentiel n’est donc pas l’acte décisionnel posé en lui-même mais il est le processus qui mène à la décision. Le processus est cet espace de réflexion, discussion ou de délibération, ce moment entre le questionnement du choix à opérer et le choix effectivement opéré.

C’est dans cet espace et ce moment que se joue vraiment l’influence ou que l’on observe les différentes formes d’influence. Le pouvoir se manifeste dans cet espace-là, dans ce moment-là. Et ce « là » est celui de la classe dirigeante.

Celle-ci condense la richesse et le véritable pouvoir, centralise l’autorité ou constitue le pôle de l’autorité véritable, elle s’assure de sa reproduction (comme Bourdieu l’a jadis théorisé en examinant la reproduction sociale de l’élite) de nombreuses façons (par exemple, l’accumulation et la monopolisation d’un certain capital culturel, la fréquentation des mêmes écoles et universités, les liens du mariage, et diverses formes d’association ou de réunions d’intérêts créant une certaine solidarité, le partage d’un même habitus socio-culturel et donc d’un même cadre symbolique, etc.).

 

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« Cet ouvrage présente la synthèse théorique de recherches dont le livre Les héritiers, en 1964, marquait la première étape. A partir de travaux empiriques sur le rapport pédagogique, sur l’usage lettré ou mondain de la langue et de la culture universitaires et sur les effets économiques et symboliques de l’examen et du diplôme, se construit une théorie générale des actions de violence symbolique et des conditions sociales de la dissimulation de cette violence. En explicitant les conditions sociales du rapport d’imposition symbolique, cette théorie définit les limites méthodologiques des analyses qui, sous l’influence cumulée de la linguistique, de la cybernétique et de la psychanalyse, tendent à réduire les rapports sociaux à de purs rapports symboliques.L’Ecole produit des illusions dont les effets sont loin d’être illusoires : ainsi, l’illusion de l’indépendance et de la neutralité scolaires est au principe de la contribution la plus spécifique que l’Ecole apporte à la reproduction de l’ordre établi. Par suite, essayer de mettre au jour les lois selon lesquelles elle reproduit la structure de la distribution du capital culturel, c’est non seulement se donner le moyen de comprendre complètement les contradictions qui affectent aujourd’hui les systèmes d’enseignement, mais encore contribuer à une théorie de la pratique qui, constituant les agents comme produits des structures, reproducteurs des structures, échappe aussi bien au subjectivisme de la liberté créatrice qu’à l’objectivisme pan-structuraliste. »

 

« Si la sociologie de Pierre Bourdieu est souvent accusée de déterminisme, c’est qu’elle accorde une place prépondérante à l’héritage. Nos actions seraient ainsi en grande partie influencées par l’héritage que nous transmet notre entourage familial. C’est sur ce point que le sociologue et ses contradicteurs se divisent : nos actes, et plus largement notre destin social, sont-ils entièrement déterminés par notre héritage ?

Comprendre la position de Pierre Bourdieu sur cette question nécessite d’analyser la place qu’il accorde à l’héritage et à la transmission dans sa théorie sociologique. La notion d’héritage est employée par le sociologue dans un sens beaucoup plus large que le sens commun : outre la richesse économique, nous héritons aussi d’un nom de famille, d’un niveau culturel, d’un réseau de relations… Parmi l’ensemble de ces patrimoines – qualifiés de « capitaux » –, Pierre Bourdieu s’est intéressé en particulier aux dispositions culturelles transmises au sein de la famille. C’est l’originalité de sa théorie que d’avoir mis l’accent sur l’importance du patrimoine culturel plutôt que sur celle du patrimoine économique dans le fonctionnement des sociétés contemporaines.

L’héritage est analysé par le sociologue comme un vecteur de reproduction de la hiérarchie sociale. À l’échelle familiale, l’héritage fait l’objet de stratégies visant au maintien et à l’amélioration de la position sociale des membres de la famille. La nature de ces stratégies évolue au cours du temps : alors que dans les sociétés précapitalistes, les stratégies matrimoniales étaient prépondérantes, dans les sociétés contemporaines, ce sont les stratégies scolaires qui dominent. L’école est en effet devenue une instance clé d’attribution des positions sociales. C’est la raison pour laquelle Pierre Bourdieu s’est particulièrement intéressé à son fonctionnement. Selon lui, loin de mettre fin aux privilèges conférés par l’héritage, l’école s’appuie sur les dispositions culturelles héritées pour assurer la reproduction des positions sociales. La famille est essentielle dans ce mécanisme de reproduction puisqu’elle est à l’origine de la transmission des dispositions culturelles valorisées par l’école. »

Jourdain, A. & Naulin, S. (2011). Héritage et transmission dans la sociologie de Pierre Bourdieu. Idées économiques et sociales, 166(4), 6-14.

 

 

Elle n’est pas de par la diversité des origines de ses membres un bloc apparemment monolithique, mais elle l’est du fait de ne pas être si accessible au commun des mortels, d’avoir des membres qui partagent le même cadre symbolique clos qu’est l’univers très référentiel de sens et de significations du monde, de la société, de l’individu, et de leur propre identité.

Et comme toute classe sociale dans une position de supériorité par rapport aux autres, elle a un fort esprit de conservation – ce qui la pousse quelquefois à toutes sortes de compromissions qui sont moralement discutables (cf. le soutien de la classe dirigeante allemande à Hitler, ou aux leaders politiques contemporains à l’instar du grand blond de la maison blanche ou de l’autre aussi sympathique que le grand blond qu’est le président brésilien actuel, etc.).

Un esprit de conservation qui ne dit nullement une absence de moralité (amoralité) mais plutôt une moralité de l’intérêt (global) de la caste (puisque c’est une caste, c’est-à-dire un groupe social fermé cherchant à maintenir ses privilèges où l’endogamie est de mise, le caractère héréditaire de cette caste permet la transmission des « gènes spécifiques » d’une telle supériorité : non seulement de l’appartenance mais aussi des privilèges liés au statut d’appartenance).

La classe sociale dirigeante est un ensemble de gouvernants minoritaires dont toute société humaine a fait l’expérience (au québec, les puissantes familles ou Les Grandes Familles – en reprenant le titre du film de Denys de La Patellière sorti en 1958 – en sont l’illustration), expérimente encore, qu’importe la nature de son régime politique. La démocratie nous en fournit contrairement à son idéal égalitariste un parfait exemple.

 

 

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La démocratie est le régime politique des inégaux qui prétendent ne pas l’être parce qu’il leur est reconnu une pluralité de droits et libertés dits fondamentaux.

C’est ainsi l’une des plus brillantes inventions de l’assujettissement des corps sociaux non-dominants – c’est-à-dire presque tout le monde, une des plus remarquables constructions narratives (théoriques, idéologiques) d’une domination presque parfaite des minorités non-dirigeantes qu’est ce « peuple » si méprisé et si endogé.

La démocratie comme Guy Hermet l’a montré est un label (la gouvernance telle pensée dans notre contemporanéité une fumisterie), je dirais même rien de plus qu’un label. Une étiquette qui ne veut rien dire de substantiel hormis véhiculer l’idée de promesses (liberté, égalité) qui n’engagent au fond que ceux qui y croient.

La démocratie est un idéalisme qui a tout d’une escroquerie.

Et telle qu’elle a été vendue aux individus : 

  • comme le régime politique des expressions libres et sur un même pied d’égalité des minorités constituant dans un moment électoral une certaine majorité,
  • comme le régime des contre-pouvoirs permettant un certain équilibre entre différentes autorités qui s’auto-surveillent afin d’éviter – de dénoncer, de neutraliser – les abus des unes et des autres,
  • comme le régime du plein épanouissement de l’individualité dans un cadre de développement mutuel solidaire, d’une construction du tout (la communauté) partant de l’un (l’individu) dans un processus de médiation (dialogue, concertation, résolution pacifique des différends, etc.) et dans une dynamique relativement consensuelle,

est une fable issue d’esprits d’une créativité extraordinaire, quelquefois désespérés, pour un public de désespérés.

Voilà, en somme, selon moi, ce qu’est cette démocratie.

 

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Que l’on se comprenne : les dictatures sont immorales. Elles le sont parce que fondamentalement elles nient l’autonomie de la volonté. Elles sont ainsi à partir de ce seul élément constitutif de leur identité foncièrement injustes.

Clairement, ce n’est ni un modèle à suivre ni un idéal à vouloir/désirer.

Les dictatures sont ainsi condamnables car elles sont en soi immorales, injustes. Mais, il faut le reconnaître, c’est généralement parce qu’elles ne veulent pas se faire passer pour ce qu’elles ne sont pas  (c’est-à-dire des régimes de justice comme le prétendent les démocraties) qu’elles sont très transparentes, voire d’une certaine authenticité. 

On ne raconte pas des bobards en dictature, on esclavage, direct, brutalement.

On ne fait pas semblant de s’intéresser à l’opinion des minorités composantes de la Cité, à leur faire croire qu’elles ont une quelconque influence ou même une valeur d’importance, on les rend invisibles, on les bâillonne et souvent on les terrorise – ce qui quelquefois revient au même.

On ne s’encombre pas d’artifices pour masquer que le pouvoir est entre les mains de la classe dirigeante, d’une certaine caste oligarchique; dans les dictatures, c’est assez limpide et c’est décomplexé. C’est propre, c’est net, épouvantablement parlant. Contrairement à la démocratie.

La démocratie vend l’illusoire, elle a besoin de vendre l’illusoire pour avoir un fondement légitime.

L’illusoire c’est la pluralité, la diversité, la liberté, l’égalité. Pourtant, comme le montre Meisel, l’histoire de toutes les sociétés est celle des minorités dominantes, en démocratie comme en dictature (autoritarisme, fascisme, totalitarisme, etc.).

La grande promesse de la démocratie, au-delà des slogans « liberté, égalité, fraternité » et des grands discours sur les droits fondamentaux, est celle de l’existence et de l’effectivité des contre-pouvoirs dans cette réalité de minorité(s) dominante(s), de classe dirigeante.

Or, cette grande promesse qui la singularise (surtout qu’elle suggère que l’idée de contre-pouvoirs exprime autant l’autonomie de tels pouvoirs que leur relative égalité d’influence) en tant que régime politique différent des autres est simplement une escroquerie.

L’escroquerie comme mystification et fraude est consubstantielle à la démocratie comme la sottise l’est à la vanité.

La démocratie n’a jamais été vraiment libertaire et égalitariste. D’athènes au parlementarisme en passant par le fédéralisme et le présidentialisme, tous les groupes sociopolitiques constitutifs de l’agora n’ont jamais été réellement ni tout à fait libres ni tout à fait sur le même pied d’égalité. En ce sens, le libéralisme comme exaltation de l’être libre et l’égalitarisme sont en fait une chimère, ou précisément une fable.

Ce n’est pas en soi si surprenant :

  • toute socialisation impose des restrictions (la maîtrise des grammaires de la reconnaissance, la validation mutuelle des faces dans le sens goffmannien, etc.),
  • toute communauté humaine est d’abord un régime de restrictions (le Décalogue qu’est l’ensemble des prescriptions morales disant le bien et le mal et exprimant des injonctions à la conformité, la loi qui sanctionne négativement les comportements non-prescrits afin d’assurer un minimum d’ordre social, etc.),
  • toute intersubjectivité est d’abord une question de valorisation subjective des capacités ou des atouts des uns et des autres selon une pluralité de paramètres (érotique, esthétique, moralité, économique, socio-professionnel, éducation, etc.)
  • et en ce sens l’intersubjectivité produit ou reproduit une sorte d’inégalité entre les individus, la notion même de mérite est en elle-même un inégalitarisme,
  • la communauté humaine est en elle-même réductrice de l’espace des possibles (en reprenant l’expression de Wittgenstein),
  • l’espace sociopolitique est un ensemble de champs (d’espaces d’interaction) dans lesquels les agents recherchent soit le renforcement de leur position soit l’extension de leur position, donc un espace de relations de pouvoir, de courses au gain des capitaux ou de maintien de capitaux. Or, de tels agents sont souvent des héritiers comme bourdieu l’a montré et cet héritage détermine en partie leur capacité.

Dès lors, de tout ce qui précède, de ce simple et succinct énoncé des situations d’inégalité réelle qui sont au fond dans notre quotidienneté très naturalisées, il est aisé de constater que dans l’agora (athénienne ou dans nos agoras contemporaines), les groupes sociopolitiques sont foncièrement inégaux et ceux qui ne possèdent pas un certain pouvoir issu de leur position dominante dans les divers champs (culturels, économiques, politiques, etc.) sont moins libres que les autres car comme le dirait l’autre ils ne sont que « rule takers » et non des « rule makers ».

Dire donc que la démocratie est le régime politique de la liberté et de l’égalité est en soi une escroquerie. C’est le régime politique de promesses de la liberté et de l’égalité. Et comme on le dit, les promesses n’engagent que ceux qui y croient.

L’autre dirait sans doute que la promesse est déjà un contrat en soi, et qu’à partir de cela il serait tout à fait légitime (pour les individus) d’en demander non seulement l’exécution mais aussi le respect effectif. Et que croire est une forme d’espérance, et l’espérance historiquement est un formidable moteur de réalisation, de changement, de révolution, de transformation radicale.

 

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Si nous ne sommes ni totalement libres ni vraiment égaux, il n’en demeure pas moins que la démocratie établit (tout au moins théoriquement, conceptuellement) une liberté et une égalité de principe.

Un principe objectif (objectif parce qu’il s’impose à tous malgré nos sens subjectifs) et à partir duquel l’évaluation de la restriction des droits fondamentaux et de la discrimination est possible en tenant compte des atteintes ou non à la dignité humaine.

En ce sens, lorsque l’on entend dire que telle atteinte aux droits fondamentaux est inconcevable, intolérable, dans une société libre et démocratique, l’on dit essentiellement que ce n’est pas acceptable dans une société de dignité humaine. 

Voilà l’importance me semble-t-il de ce principe, c’est le fait de regarder de la même façon les individus comme :

  • dignité humaine et singularités (êtres libres dans le sens kantien, c’est-à-dire d’autonomies de la volonté s’inscrivant dans la totalité de l’humanité grâce à la loi morale qu’elles se sont librement donnée),
  • l’égalité, c’est admettre et reconnaître cette nature comme semblable,
  • et le mérite est la distinction de la substance de cette nature (un livre est en tant qu’objet un livre semblable à un autre, mais ce qu’un livre a de substantiel par rapport à un autre est son contenu, voilà pourquoi tous les livres – malgré cette espèce de valeur égalitaire que dit leur appartenance à une catégorie d’objets – ne sont pas pareils).

Le mérite est une différenciation qui rend justice aux qualités intrinsèques de telles singularités (un livre se différencie d’un autre par son contenu, c’est le contenu qui fait le mérite d’un livre).

Encore faut-il comprendre que toute différenciation n’est pas impérativement hiérarchisation des entités, toute reconnaissance du mérite des singularités n’est pas nécessairement une hiérarchisation des singularités, être différent ne signifie pas être meilleur ou avoir une plus grande valeur ou être moins qu’un autre – simplement c’est ne pas être en termes de substance ce « même » identique qu’un autre.

Personne n’est substantiellement identique à une autre personne, et l’égalitarisme comme effacement ou déni voire refus/rejet de cette substantialité qui singularise fondamentalement les individus est en ce sens immoral (il sous-entend un déni/refus/rejet de l’autonomie de la volonté qui seule permet à un individu d’être une personne – une subjectivité).

La démocratie n’a pas pour vocation de gommer ou d’ignorer la substance singulière des individus, n’a pas de vocation de dire au fond que leurs substances ont réellement la même valeur (ce qui serait une négation de leur différence) mais d’affirmer comme principe que le droit à la singularité est un droit égal reconnu à tous sans autre forme de qualification.

La démocratie, c’est la singularité comme état naturel des individus qui ne sont pas frappés d’invisibilité ou d’inexistence dans l’espace sociopolitique du fait ou non de leur particularisme. 

La démocratie, c’est un droit d’être qui ne saurait de ce fait être source d’injustifiable et intolérable discrimination (par exemple, celle qui entraîne une négation de la dignité humaine).

Personne ne devrait être punie ou sanctionnée négativement, marginalisée, voire humiliée et stigmatisée, parce qu’ayant simplement une substance singulière différente des autres. Personne en démocratie ou non (je dirais même surtout pas en démocratie). 

La punition découle de la transgression d’un interdit, de la violation du sacré (ou de quelque chose qui soit considérée comme telle à l’instar de la personne humaine notamment).

Or, être substantiellement singulier n’est pas en soi blasphématoire, au fond il n’y a rien de transgressif à être soi tant que cela n’implique pas une négation de la dignité humaine.

Si être soi est vu comme blasphématoire, d’une « épouvantable » transgression, si cela l’est c’est au regard des autres dont la subjectivité (idéologie, sensibilité, etc.) restreint la capacité de tolérance et de respect de cette différence manifeste. Leur subjectivité reste une subjectivité, et non une loi objective ou universalisable, leur inconfort ne regarde qu’eux. 

La démocratie se fout de l’inconfort des uns et des autres, elle se focalise – tant sur le plan des institutions politiques que dans les espaces d’intersubjectivité – sur le respect et la préservation du principe de liberté et d’égalité (tel que présenté précédemment).

La liberté et l’égalité comme principes fondateurs de tout régime démocratique signifie simplement, d’un point de vue externe, tolérance et respect.

La tolérance incorpore l’inclusion et l’acceptation de la multitude. 

Le respect est une éthique de coexistence qui se fait dans l’application des deux lois fondamentales de toute éthique de la vie sociale : loi de réciprocité et loi d’universalité

 

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La démocratie a ainsi surtout été et est une idée de tolérance et de respect.

Sur un autre plan, c’est l’idée et l’autre promesse d’une pratique :

  • de transparence dans la gestion de la chose publique
  • une pratique de consensus comme non seulement
  • une résultante de la prise en compte de toutes les voix dans la discussion ayant lieu dans
  • un espace public ouvert et inclusif mais aussi comme
  • l’atteinte d’un équilibre entre les intérêts de différents groupes sociopolitiques,
  • une agrégation des moralités pour en arriver à une qui soit l’Universel dans la Cité.

Dans cette suite, en adoptant une autre perspective, la démocratie est en ce sens une éthique comme une façon de faire dans laquelle la discrimination, la marginalisation, la stigmatisation, l’opacité et l’inaccessibilité, ne peuvent être acceptables.

Celles-ci sont contraires à l’une des clauses fondamentales du contrat sociopolitique démocratique : le respect, la tolérance, qui eux ne sont que des aspects essentiels de la justice (la principale clause fondamentale de toute société humaine).

La démocratie dit donc une société de justice, une société du juste. Une société à cet effet où l’humiliation, le déni, le mépris, ne sauraient être érigés en valeurs, en normes, en principes – autrement dit ne sauraient recouvrir la forme d’une quelconque acceptabilité.

Une société démocratique n’humilie et ne méprise aucun membre ou groupe ou communauté de la Cité, ne disqualifie aucun membre ou groupe ou communauté de la Cité en raison de sa singularité ou ses particularismes, en soi la démocratie rime avec inclusion et intégration des différences ou elle ne veut simplement rien dire.

 

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Le processus électoral que sont les élections libres préservant et protégeant le choix réellement éclairé des électeurs montre cette inclusion et cette intégration.

La constitution d’assemblées du « peuple » et autres de « représentants du peuple » n’en dit pas moins.

En osant une analogie (un peu bancale sans doute pour d’aucuns) je dirais que la démocratie c’est comme le célèbre slogan de McDo’ : « Venez [surtout] comme vous êtes ».

Voilà ce qu’elle a entre autres choses de fondamentalement spécifique par rapport à d’autres régimes politiques.

Mais il ne suffit pas que les gens viennent comme ils sont pour qu’une démocratie soit réellement une démocratie, encore faut-il qu’ils soient traités totalement comme membres de la Cité – c’est-à-dire en m’inspirant très librement de l’idée d’égalité contributrice du juste développée par Nancy Fraser : en s’assurant de leur plein accès à la participation dans l’espace sociopolitique et la gestion des affaires publiques.

Autrement dit, qu’ils aient vraiment voix au chapitre, qu’ils puissent incarnés autant une opposition à l’influence déterminante (qui pousse les autres parties à entrer dans un processus de négociation afin d’en arriver à un consensus assurant le bien-être commun ou général) que l’alternative réelle (comme une proposition différente voire radicale d’une autre société, porteuse d’aspirations qui permettent un progrès global de la société dans les chemins de la maturité, c’est-à-dire une plus grande justice).

 

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« Les recherches de ces vingt dernières années ont établi que, dans une prise commune de décision, la participation de chacun à la discussion aboutit à une évolution et à une polarisation des choix. Ce livre inscrit l’étude de la décision dans celle de la communication et met en évidence le rôle fécond qu’y jouent les dissensions. »

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Le+groupe+et+la+psychologie+sociale

 

La démocratie, au-delà des slogans, des discours, du label, ne saurait être autre chose.

Dans toute société humaine, l’existence de la minorité dominante est une réalité qui impose l’impératif de contre-pouvoirs effectifs afin d’assurer une représentation équitable de toutes les minorités sociopolitiques dans l’élaboration et la mise en place des politiques publiques.

Toute représentation équitable incorpore nécessairement l’élément essentiel de l’égal accès de tous dans la participation de la vie sociopolitique.

L’équitable dit la proportionnalité, ou autrement formulé l’équilibre bâti à partir de la proportionnalité; l’équitable dit la rétribution juste des responsabilités, des biens, des devoirs, et la distribution juste du pouvoir.

L’équitable est foncièrement une inclusion ou a un caractère inclusif, il y a peu de risque d’oligarchie (sans écarter les situations de domination) ou de hiérarchisation (sans annihiler les situations de déséquilibre), il y a dans l’équitable une nécessaire solidarité, un rééquilibrage, une domination circonscrite ou mise sous surveillance.

L’équitable va au-delà du droit de chacun à quelque chose pour traiter chacun selon tout l’empire de ses capacités, il ne s’aveugle pas des particularismes des individus comme l’égalitarisme assimilationniste, il oblige à voir la singularité des situations afin de ne pas dissoudre dans une totalité de mêmeté qui constitue une dénégation – donc in fine crée des situations d’injustice ou d’expérience de l’injustice.

L’équitable permet de contextualiser et de faire correspondre les éléments hétérogènes afin d’en arriver à un sens global compréhensif, il oblige à une forme plus marquée d’impartialité dans la compréhension des singularités sans que cette impartialité n’écarte toute expression de la sensibilité humaniste.

Il est susceptible de se rendre compte à quel moment et dans quelles conditions il est impératif de mettre l’accent sur la liberté plutôt que l’égalité ou inversement afin de résoudre des situations d’injustice. L’équitable oblige à corriger les écarts, à contrebalancer les rapports de force engendrant un déséquilibre vertical comme une pyramide de valeurs (des personnes, des groupes sociaux, etc.). Il oblige à la critique des notions de liberté et d’égalité quand ils déversent la justice, le juste. 

 

 

La démocratie est donc essentiellement une question voire un enjeu d’équité.

L’équité relève de la justice naturelle, impose une reconnaissance des droits de chacun et s’écarte si nécessaire des lois en vigueur afin d’apprécier de façon juste la réalité de chacun.

L’équité : c’est l’esprit de la loi et non la lettre.

C’est en soi elle malgré toutes les difficultés à la définir avec satisfaction qui permet une voie d’adaptation et de rectification des lacunes de la loi sans lesquelles il est invraisemblable de sauvegarder dans le long terme la Cité comme communauté des Égaux. 

Egaux au-delà du principe légal et normatif, égaux dans le sens d’un refus de groupes défavorisés dont la situation est peu ou difficilement justifiable dans une société de dignité humaine.

L’équité permet d’en arriver à une société (sociopolitique) juste.

 

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Ainsi, la représentation sociopolitique équitable implique un traitement juste qui ne saurait être autre chose d’abord que le respect absolu de la dignité dû à chaque groupe sociopolitique et ensuite l’inscription de chacune des identités dans la totale universalité qu’est le cadre symbolique global de la Cité.

Cette inscription permettant leur pleine, effective, participation dans la vie sociopolitique.  

L’universalité n’est en fait que le caractère semblable des êtres, et ce caractère est la différence.

Nous sommes semblables parce que nous sommes différents, c’est en quoi nous nous ressemblons. Ce que nous avons d’altérité véritablement c’est le fait d’être différents et en se rencontrant de voir dans cet autre Moi en dehors de Moi un visage aux mêmes traits de différence. L’alter ego n’est pas une copie de Soi, c’est ce différent de Soi), et lorsque l’on parle d’égalité des êtres humains on ne fait que dire l’égalité formelle de leur différence et non leur égale ressemblance produite par leur désintégration/agrégation assimilationniste.

Derrière la critique de la société d’inégalité, il y a essentiellement la dénonciation de la société des injustices, de la société de l’injuste.

Au-delà, de la question des classes sociales, des riches et des pauvres, des hommes et des femmes, des minorités de toutes sortes, de l’impérialisme et de l’hégémonie, etc., c’est celle de l’injustice qui pose problème. 

 

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La démocratie est donc un régime du pluriel égalitaire dans un sens formel qui fonctionne sur la base du principe de dignité qui ne saurait se comprendre sans tenir compte de la nécessité de l’équité.

Ce pluralisme égalitaire – loin d’être un relativisme qui confère à toutes les différences la même valeur intrinsèque ce qui réduirait à l’insignifiance la notion même de mérite ou de singularité identitaire – est une reconnaissance du droit d’avoir accès à la vie sociopolitique à tous les groupes sociopolitiques qui le souhaitent ou le manifestent.

Le pluralisme égalitaire, c’est au fond et simplement : le droit égal d’être. Ce droit pose la question de l’accès véritable et donc celle de la capacité voire comme l’ont montré Sen et Nussbaum de la « capabilité« . 

Ce droit d’accès n’est pas en soi suffisant puisque la démocratie c’est aussi un rejet de l’invisibilité des singularités ou de leur existence dans le processus de réflexion, de discussion, d’élaboration de la décision politique.

Je veux dire, l’on peut se voir reconnaître le droit d’accès à un espace ou à quelque chose sans avoir les moyens d’y être, d’en faire usage (un usage par exemple adéquat pour sa pleine réalisation); mais au-delà de cet aspect importantissime il y a aussi l’enjeu d’être effectivement visible dans cet espace (de ne pas être frappé d’invisibilité ou d’inexistence) et que ce quelque chose soit réellement visible et existant (non pas qu’en fait qu’il soit de l’ordre de la chimère). Cela ne va pas toujours de soi.

C’est en quoi au-delà du droit d’accès, certains paramètres doivent être respectés, certaines conditions remplies, le droit d’accès vient donc avec d’autres droits constitutifs, sinon le droit d’accès est vide de sens, c’est une coquille vide. 

Et la démocratie, c’est un tel droit d’accès et ses droits inhérents ou constitutifs. 

C’est aussi de cette sorte que la démocratie diffère fondamentalement de la tyrannie, de la dictature, et qu’elle constitue une promesse d’accès qui si elle est remplie serait susceptible de circonscrire l’influence oligarchique de la minorité dominante, de renforcer le pluralisme effectif, de construire et de donner du pouvoir aux contre-pouvoirs.

Une démocratie qui ne saurait être ainsi n’est rien d’autre qu’un label, un vide, une boursouflure conceptuelle, une série de slogans marketing, une escroquerie, et même ne serait qu’une tyrannie ou une dictature de facto.

 

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En fin de compte, la démocratie ne garantit pas l’édification d’une société sociopolitique juste.

Aujourd’hui, la crise des régimes démocratiques montre à quel point ils sont à la fois paranoïaques, tyranniques, dictatoriaux, foncièrement injustes.

Ce sont des oligarchies ou des systèmes de castes qui usent allègrement du principe autoritaire.

Le plus idéal des régimes sociopolitiques imparfaits semble au fond irrécupérable.

La facilité serait de sanctifier les régimes d’un autoritarisme décomplexé, de verser dans la démagogie, ou de faire dans le déni ou de relativiser ce cancer des démocraties, de vendre l’idée d’un régime censitaire ou tout régime ne résolvant rien ou peu de choses à la question, ou d’assumer l’iniquité comme on naturalise l’injustice.

Je crois que les efforts de questionnement de l’après-démocratie devraient porter sur une redéfinition de la démocratie en partant du principe de dignité, en exigeant une Cité d’équité, en mettant en place une société sociopolitique juste, sans lesquels être et faire société n’auraient plus aucun sens.

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