Le Tempo de la Diversité

Mes premières sonorités canadiennes furent la voix de julie nesrallah et les musiques de son émission Tempo sur CBC radio 2 ; à peine sorti de l’aéroport, dans un taxi me conduisant vers mon nouveau chez moi montréalais, il y avait en fond sonore julie et les rythmes classiques d’œuvres musicales d’une richesse inouïe. Un bienvenu sonore que je n’ai jamais oublié, et qui a en partie défini mon cheminement culturel ici. Julie et Tempo sont l’illustration même de l’identité canadienne : la diversité de la liberté.

Dans diversité il y a des notes, des intonations, singulières. Dans liberté il y a des mouvements, des rythmes, différents.

Pour que l’œuvre comme ensemble de notes et de mouvements ne soit cacophonique, qu’elle ne soit impossible à écouter, afin d’éviter qu’elle ne soit odieuse ou insupportable, et donc pour qu’elle existe vraiment, il est nécessaire de lui trouver un tempo.

Celui-ci dit avant même la vitesse d’exécution, une organisation des intonations plus ou moins hétérogènes dans une volonté de cohésion – une quête d’harmonie, sans laquelle l’œuvre ne fait aucun sens ou est d’un sens insaisissable. Dans ce dernier cas, il serait légitime de se questionner sur l’intérêt du projet présenté, il serait légitime de ne pas se rendre compte de la pertinence de la démarche, il serait légitime de ne lui accorder aucune considération ou de s’en indifférer, il serait attendu de passer à côté de son apport (essentiel) à l’art ainsi qu’aux individus.

Ainsi, avant la mise en musique que suggère le tempo, il y a un travail de mise ensemble à la fois créatif et rigoureux, et c’est le tempo qui rend ce travail primordial d’une allure particulière. L’impression d’ensemble se dégage du rythme d’une œuvre, rythme naturel ou spontané, lent rapide ou saccadé : tempo largo, moderato, presto, rubato. Le tempo est la fréquence de l’accent rythmique, et tout cela confère à l’œuvre sa singularité. Le caractère, le style, d’une œuvre vient de l’ensemble rythmique : le tempo.

 

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« Mais avant tout, être canadien ce sont des points de suspension, qui ne s’arrêtent guère, qui marchent toujours, à travers l’avalée des avalés, à travers monts et vallées, aux rythmes des fureurs de la nuit, des courses diurnes, des mécaniques du quotidien rugissant si souvent comme des fauves, à travers la sérénité des froides nuits, la sagesse autochtone, toujours dans le partage, le don de soi, nu ou habillé.
Des points de suspension, moins un refus de tout dire qu’un devenir, un avenir. Partir de quelque part et aller toujours un peu plus loin, dans l’écriture et les réécritures de soi. Il n’y a pas de point final dans l’être canadien.
Être canadien, cela ne se trouve dans aucun livre, ou texte, ou discours, la liberté ne se définit pas, elle se vit, voilà ce qu’elle exige : le vivre dans toute sa responsabilité et inévitablement du/de nous donné.
Ce matin, des Cartier, des Champlain, des Jeanne-Mance, des Ailleurs dans une salle généreuse, ont prêté allégeance à l’être canadien. J’étais dans la salle, Champlain des Tropiques a acquis la citoyenneté de la liberté, de la responsabilité, de la solidarité : Champlain des Tropiques a rejoint l’être canadien. Avec des centaines d’autres, une centaine de nationalités différentes, de mini nations unies dans une salle où personne ne sait livrer une guerre, au milieu d’une foule qui a partagé ses singularités, ses dimensions, ses univers et ses mondes avec d’autres, sous la bannière d’un drapeau qui a au fond et à bien y regarder toutes les couleurs de la différence, un drapeau de l’espace des possibles.« 

 

Jazzique, classique, théâtrale, psychologique, phonétique, ou autres, qu’importe le genre de l’œuvre, la catégorie à laquelle elle est objectivement rattachée, ce qui en fait à première vue ou à la première écoute (voire à la première observation) presque passive ou superficielle, ce qui en fait donc quelque chose d’à part comme unique c’est le tempo.

Avant même de s’intéresser au fond, toute œuvre (société, individu, communauté, groupe, arts, etc.) se distingue d’abord par son allure particulière. Par son tempo.

Quelquefois, l’interprète prend des libertés par rapport aux indications chiffrées du métronome ; souvent, il n’a aucune possibilité d’exercer son arbitraire, il n’en reste pas moins que l’œuvre initialement est une allure particulière.

J’étais donc dans un taxi quand la première j’ai entendu, écouté, vu, les sonorités canadiennes – du moins ce que j’ai cru être ou incarner les sonorités canadiennes.

Déjà le nom de l’animatrice de l’émission radiophonique avait quelque chose de telles sonorités : julie nesrallah ou comment trouver un tempo à la diversité afin qu’elle s’entende et se vibre avec harmonie tout en gardant toute sa richesse.

Déjà le nom de l’émission m’indiquait comment je devais interpréter cette communauté des singularités, cette diversité de la liberté, que je rejoignais : « Take it Tempo ».

Pour dire, « Suis les rythmes de la liberté, trouve ta vitesse d’exécution, et que ce soit harmonieux ». J’ai commencé par là. Et comme d’autres, je suis loin d’avoir terminé.

 

 

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