Ecriture morte

Tu me pardonneras de ne pouvoir prononcer une seule parole, non pas parce que j’ai la langue coupée et que je ne sache parler la langue des signes, encore moins du fait de la saturation du vide, ou à cause d’une certaine lassitude qui viendrait d’une contemporanéité répétitive, réplétive, qui s’invente et se réinvente en ordinaire permanent, qui invente et réinvente la commune banalité des choses ou des sentiments ou des idées avec une même constante intensité de la banalité. Non, ce n’est rien de tout ça.

Si je ne puis prononcer une seule parole, c’est parce que je n’ai simplement rien à dire. En fait, en y réfléchissant vraiment, je doute même que j’ai eu véritablement quelque chose à dire. Je n’ai jamais dit, en fin de compte. J’ai juste respiré. Ces derniers temps, je ne respire plus. J’ai tout d’un mort. Et mon écriture est comme ma langue, morte.

Dire, ce n’est pas seulement informer, communiquer, raconter, exprimer, produire un sens (qui soit saisissable ou non), émettre des sonorités, adopter des tonalités, sculpter ou peindre, composer une musique. Dire, ce n’est pas que filmique, photographique, marcher entre les mots ou poser des cadres sur un mur qui ouvrent sur des univers particuliers (et en soi unique en originalité) ; ce n’est pas que la mime, la poésie, le théâtre, entre comédie bouffonne et récit tragique, entre cocasserie triviale et connerie quelconque, entre danse et pose, entre discussion de comptoir ou de bar et débat d’idée ou combat de gladiateurs, entre vie liquide et existence océanique ; entre décence et pornographique d’usage ; entre masturbation publicisée et défécation médiatisée ; entre ex et ex à venir ; entre points et des suspensions, entre cris munchien et quotidienneté dystopique ; entre entre et l’entre d’entre ; entre tout ça et rien et l’au-delà, entre le récit et son méta ; dire, c’est crever. Je suis donc mort.

Crever l’indicible ; crever l’écran, le plafond, la dalle, l’abcès ; crever le cœur de quelqu’un, les yeux, les tympans, la panse ; crever de faim, la gueule ouverte, comme une mouche, un malade ; crever à l’extrême, d’éclatement comme un pneu, un chien ; crever une ampoule, une boursouflure ; crever de chaleur, de froid, de trop, de peu. Crever. Je suis donc mort. En fin de compte, au fond, je n’ai jamais été véritablement vivant. Vois-tu, ceci explique maintenant tout cela.

 

bukowski

 

Si je ne puis plus prononcer une seule parole, c’est parce que je n’ai rien à dire. Parce que dire, c’est être en possession de rien et le partager.

Le rien comme pas une chose en tant que telle, le rien comme quoi que ce soit, le rien comme seulement, le vraiment rien comme le rien du tout, le rien que ça comme un beaucoup qui s’accompagne d’une exclamation ironique, le rien de temps comme un mouvement fugace sans mémoire, le pour rien qui a perdu toute justification qui fasse sens, le pour rien comme un don ou une gratuité ou une solidarité, le pour rien au monde comme sans avoir de justification précise ou logique parce que c’est juste comme ça, l’air de rien comme une respiration sans importance mais qui ne l’est pas toujours, le comme si de rien n’était comme une moindre importance ou une chose naturelle, le n’y être pour rien comme ponce pilate se lave les mains, le n’être rien comme naître à rien, la mine de rien comme le visage ou la conscience qui ne s’en rend pas compte, le c’est comme rien comme une évidence, le rien qui ne sert qu’à courir sans jamais partir à pont, le rien qui ne se perd ni ne se crée et qui dit le tout qui se transforme, le bruit du rien qui souvent en fait beaucoup trop, le rien qui ne sait pas et qui le sait, le rien qui s’acquiert avec du mal voire beaucoup de mal, le rien qui demande parce que sans demande il n’aura rien, le rien qui ne risque jamais rien et qui n’obtient rien comme un juste retour des choses, le rien qui ne fait pas le nom, le rien édenté qui ne montre rien et qui ferme si souvent sa gueule, le propre à rien qui questionne l’utilité de la chose qu’est la personne humaine, la preuve du rien qui découle de la saturation en preuve du trop, et tout le reste. Même si je ne puis jurer de rien, athée en toute chose et dès lors bigot de l’athéisme, certain de rien qui est tout de même une certitude de quelque chose, je n’ai jamais été en possession de rien, ce qui signifie donc mort.

Tu me pardonneras de ne prononcer une seule parole, contrairement à ce qu’a pu poétiser l’autre, les morts sont définitivement morts, ils ne sont ni dans le cœur des êtres humains ni dans la mémoire de l’humanité, beaucoup trop d’alzheimer dans notre contemporanéité, souvenir gruyère ou effacé que sais-je. Mourir n’est qu’un exil. On quitte le lieu du vivant pour autre chose. Lieu qui est comme l’a si bien formulé l’autre : une expérience de rencontre avec cet autrui comme soi-même ouvrant la voie à la prise de conscience non de sa singularité mais en tant qu’éclat séminal d’une humanité plus large. Mourir, c’est changer de lieu. Cela relativise pas mal de chose. Mais, je le dis comme ça, sans vraiment rien dire. Le propre même de l’écriture morte. 

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