Nuits des Silencieux

0

Lire ici.

 

1920-country-5c385e1ddf2d8

« De retour de la guerre de Corée, Tucker, un jeune vétéran de 18 ans, rentre chez lui en espérant apaiser la violence de ses souvenirs. Il croise Rhonda, une adolescente de 15 ans, qu’il sauve des griffes de son oncle. Les deux jeunes gens tombent amoureux et finissent par fonder une famille malgré leur précarité. Mais leur avenir et celui de leurs enfants finissent par être remis en question. »

 

« La pure immensité du ciel nocturne lui avait manqué, avec le minuscule amas des Pléiades, l’épée d’Orion et la Grande Casserole qui indiquait le nord. La lune était gibbeuse, à peine visible, comme si quelqu’un avait croqué dedans. L’opacité du ciel s’étendait dans toutes les directions. Les nuages bloquaient les étoiles, conférant à l’air une profondeur insondable. La limite des arbres avait disparu et les crêtes des collines se fondaient dans cette noire tapisserie. C’était la nuit Appalaches. Il ferma les yeux, apaisé. » 

 

img_7716

 

« Comme le fit jadis John Steinbeck avec Les Raisins de la colère, tout un pan de la littérature américaine se penche aujourd’hui sur l’Amérique des pauvres, des exclus, des rednecks, ceux qu’on accuse d’avoir offert sa victoire à M. Donald Trump. Daniel Woodrell, Larry Brown, Donald Ray Pollock ont ainsi raconté les difficultés quotidiennes, le rapport à la nature et à la loi des déshérités du progrès.

Chris Offutt fait partie de ces écrivains des oubliés. Auteur rare, il n’avait pas écrit de livre depuis vingt ans, après deux recueils de nouvelles et un roman salués par tous (1). Le journalisme et les scénarios pour des séries (Treme, True Blood, entre autres) le tenaient occupé. Offutt est né en 1958 dans les Appalaches, et y vit toujours. Cette chaîne de montagnes qui part de Terre-Neuve et s’étend jusqu’au centre de l’Alabama a vu péricliter ses activités traditionnelles autour du charbon, puis de la métallurgie. Elle abrite une population désœuvrée, sous-instruite et vivant d’expédients. Tucker, le héros de Nuits appalaches, est né là, dans ce Kentucky où la splendeur de la nature contraste avec la dérive des hommes. En 1954, à 18 ans, il revient de Corée, où il était allé faire « la guerre de Truman », à laquelle il n’a rien compris. Il a le coup de foudre pour une jeune fille qu’il sauve d’un oncle violeur. Rhonda a 15 ans. Ils auront cinq enfants (dont quatre handicapés), qu’il tentera d’élever en aidant un trafiquant d’alcool. Mais les services sociaux ne l’entendent pas de cette oreille : ils viennent « protéger » les enfants de Tucker, lequel fait tout son possible pour les garder.

 

 

Si, bien sûr, le lecteur est confronté à un constat social, on est loin des discours et des longues considérations. Offutt donne à voir sans s’appesantir. Pas de misérabilisme, mais une compassion qui sait n’être ni jugement ni remise au pas. Tucker est ce qu’il est. Offutt ne l’approuve pas plus qu’il ne le condamne. Il préfère parsemer ce court récit de notations d’une extrême justesse sur les gestes, les yeux qui se croisent, l’omniprésence d’une nature qui n’est jamais bêtement idéalisée. La scène de la rencontre entre Rhonda et Tucker est un modèle d’attentive sobriété. Là où beaucoup mettraient en avant le côté dramatique de cette tentative de viol avunculaire, Offutt choisit de montrer le regard qu’échangent les jeunes gens, la tranquille impudeur de Rhonda demi-nue et le respect profond qui tisse d’un coup leur lien — un lien qui se révélera inaltérable. Antihéros taiseux et brutal, Tucker défend une idée du bonheur qui n’a rien à voir avec celle que distillent les magazines. Il veut sa famille, ses enfants, un travail qui les fasse vivre. Pour cela il est prêt à tuer, et il le fera. Offutt lui accorde pleinement ce droit au bonheur. La morale en sort égratignée, l’humanité, non. « Ici, rien n’est blanc ou noir. Tout est gris. »

Un silence brutal, de Ron Rash (Gallimard, 2019), qui paraît en même temps mais a été écrit en 2015, se déroule également dans les Appalaches. S’il n’a pas autant de force, il dépeint aussi cette Amérique-là avec une grande compréhension. Chez l’un comme chez l’autre, on reste à hauteur d’hommes.

 – Hubert Prolongeau. »

 

50aaee653abad75dbad5c82c4dba9468

Les commentaires sont fermés.

Ce site vous est proposé par WordPress.com.