Pour une utopie réaliste

Edgar Morin : « Le problème du réel est que nous croyons bien le connaître alors qu’il est en fait très mal connu . Le passé, notre passé, qui nous paraît absolument évident, ne l’est pas. Si nous nous penchons sur ce xxe siècle qui est en somme notre passé, nous pouvons nous rendre compte que non seulement le communisme mais aussi le nazisme – ses phénomènes majeurs – ont été très peu pensés. La version soviétique, dite « communiste », du marxisme a été une utopie au sens littéral du terme : quelque chose qui ne se trouve nulle part. Le mot « communisme » servait à masquer une réalité radicalement opposée à son idéologie. Une réalité tellement difficile à analyser, à comprendre, à connaître que François Furet, auteur qui avait été communiste à l’époque de fer, a pu écrire sur les passions révolutionnaires dans Le passé d’une illusion, par exemple, sans dévoiler les propriétés au fond religieuses de ce communisme qui se voulait un culte de salut terrestre, une formidable source d’espoir. Comme toutes les grandes religions, le communisme a créé ses martyrs, ses héros, ses bourreaux et ses persécuteurs. Ce n’est pas une religion banale, mais un véritable phénomène qui a ravagé et transformé son siècle.

La réalité est certes quelque chose d’important. Pour ce qui concerne l’Union soviétique et du point de vue de la notion d’utopie, il faut dire que cette utopie de socialisme de caserne, cette chose qui n’existait pas, s’est fondée sur une doctrine qui se prenait pour le reflet de la réalité. Ce qu’il y a de terrible, c’est l’utopie qui se croit réaliste, qui se croit fondée sur la nécessité historique, sur des lois de l’Histoire et sur une prédiction absolument scientifique. En revanche, ce qui est très gentil et inoffensif, trop inoffensif malheureusement, c’est l’utopie qui se sait utopie, qui se sait tout à fait en dehors du réel.

Comment faire pour ne pas se laisser tromper par ces pseudo-réalistes – en fait totalement utopiques –, pour ne pas se laisser simplement dire : « Eh bien, oui, ce qui n’est pas réalisé, c’est de l’utopie… », sans s’enfoncer dans un réalisme myope ? Le présent, lui, a un visage énigmatique et incertain. Et l’on peut s’en rendre compte même en Occident. Tout ce qui peut sembler solide, tout ce qui peut sembler fonctionner, peut se déglinguer. Le présent est encore inconnaissable. Nous vivons dans une sorte de zone cyclonique de basse pression. On a l’impression que l’orage va éclater, et puis non, il n’éclate pas, il semble s’éloigner. Et puis si, il ne s’est pas vraiment éloigné. Nous ne savons pas ce qui va se passer. Dans le présent, il y a de l’incertitude. Pour ce qui concerne le postcommunisme, il est intéressant de voir à quel point ce qui arrive est surprenant. Il ressort de l’analyse de l’historien russe Youri Afanassiev qu’une fois ce gigantesque appareil fragmenté en mille morceaux, chacun des morceaux devient un petit entrepreneur capitaliste. Ce qu’il y a d’extraordinaire, c’est que ces mêmes apparatchiks au centre d’un système qui contrôlait tout, sont ceux qui se sont métamorphosés en entrepreneurs dynamiques de l’économie marchande ou en nationalistes intransigeants des poussées néonationalistes. Et que penser du reflux démocratique ? Que va-t-il se passer en Russie ? Afanassiev nous montre que, pour essayer d’interroger le futur, le poids du passé apporte son énigme. Quelle sera la voie russe vers ce qu’on n’ose plus appeler modernité – car ce concept fait eau de toute part –, vers ce mélange de modernité et de postmodernité ?

La réalité du présent est marquée par la chute invisible – invisible parce qu’elle a mis du temps à se réaliser – d’une énorme météorite. Comme ce fut le cas pour la grosse météorite tombée à la fin de l’ère secondaire, celle à laquelle on attribue l’extinction des dinosaures, cette chute a recouvert de nuées toute la terre, et pendant longtemps. Cette nouvelle météorite, ce n’est pas les dinosaures qu’elle aura assassinés. C’est notre futur. C’est ce progrès garanti, ce progrès « nickel », ce mieux ininterrompu qui nous guidait et nous donnait l’espérance. C’est l’idée du progrès déterministe, mécanique, fatal, nécessaire, merveilleux, radieux qui a été anéantie.

Dans ces conditions-là, l’on comprend très bien qu’il y ait ce retour tumultueux du passé ou des passés. Bien entendu, moins violent là où le présent est un présent vivable – avec toutes ses ambiguïtés – et beaucoup plus violent là où le présent est malheureux, angoissé. Là où même l’identité se sent, à raison – et parfois à tort –, menacée. Il y a ces retours du passé sous mille formes qui se mélangent, sous une forme mythologique, fantasmatique ; une utopie régressive, pour reprendre un terme de Sami Naïr. Ce passé où se mêlent religion, ethnie, nation…

L’État-nation est une forme de vouloir se « moderniser », puisque l’invention de l’État-nation a été une des formes de modernisation sur la planète. Elle a permis l’émancipation effective d’une population, surtout à l’intérieur d’un empire colonial qui l’opprimait. Mais l’État-nation, cette forme moderne et protectrice, comporte en elle l’idée d’une substance maternelle et paternelle qui nous enveloppe, la mère patrie ; c’est-à-dire l’idée de communauté profonde, le miracle de l’union de ce qu’il y a de plus archaïque. D’où l’appel universel à la nation. C’est pourquoi nous assistons également à ce phénomène d’appels à des nations mono-ethniques – puisqu’il faut employer provisoirement le mot d’ethnie. […]

Pour diagnostiquer le réel d’aujourd’hui, d’autres éclairages encore seraient nécessaires. Mais on ne peut pas épuiser le sujet. Il nous faut rejeter le réalisme trivial qui dit qu’il faut s’adapter à l’immédiat, à l’ordre établi, au fait accompli, admettre la victoire du victorieux.

Au-delà du réalisme trivial qu’y a-t-il ? Il faut reconnaître que le réel grouille de possibilités, qu’on ne sait ce qui va en sortir, ni comment choisir ses propres finalités et son propre parti. Dans la réalité humaine cohabitent l’imaginaire, le mythologique et, bien sûr, l’affectif ; ce que la compartimentation des sciences sociales et humaines ne prend pas suffisamment en compte. L’économie, quant à elle, est une science trop belle. Pourquoi ? Parce que son objet est en chiffres, en quantités. Vous n’avez qu’à mathématiser les quantités pour faire quelque chose de parfait. Mais dans cette perfection, qu’est-ce qui est évacué : la chair, le sang, les passions, les souffrances, les bonheurs, les cultures. C’est le problème de la réalité aujourd’hui, où le politique s’est mis totalement à la remorque de l’économique.

Pour retrouver la « vraie réalité », il est nécessaire de nous restaurer comme sujets responsables. C’est une banalité, mais il faut la répéter sans cesse : toute connaissance – d’un objet, d’un amphithéâtre avec les personnes qui s’y trouvent – est une traduction et une reconstruction. Bien entendu, on peut se tromper dans l’hallucination, on peut faire des erreurs, mais il n’y a pas de connaissance qui soit un reflet photographique de la réalité. Bien entendu, la connaissance sous forme d’idées et de théories est une traduction et une reconstruction raffinée, mais qui peut subir d’énormes illusions et erreurs. C’est ce qui s’est passé au cours de toute l’histoire humaine.

Marx et Engels disaient que l’histoire de l’humanité était celle des erreurs et des illusions des humains sur eux-mêmes et sur ce qu’ils faisaient. Cela dit, ils ont eux aussi fait les mêmes types d’erreurs, ils ont eu les mêmes illusions. Est-ce que ça ne vaut pas la peine de se dire : « Pouvons-nous au moins essayer de réagir ? » Toute connaissance est évidemment interprétation. L’illusion, c’est de dire « j’appelle réel ce que je crois tel » ; c’est de dire « j’appelle réalisme ce qui découle de ma conception de la réalité ». La réalité, même la plus objective, a toujours une face mentale et subjective. Ce qu’il faut, pour connaître la réalité, c’est la nécessité d’un sujet capable de penser de façon critique avec sa pauvre tête et, par-là même, capable de mettre en question les vérités qui semblent des dogmes évidents dans le système où ils se trouvent. J’ajoute que le discrédit de toute morale autonome, de toute responsabilité autonome est le trait commun à tous les nationalismes de guerre, à tous les totalitarismes, au stalinisme et au nazisme. […] »

Morin, E. (2005). Réalisme et utopie. Diogène, 209(1), 154-164.

 

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« Issues d’une rencontre organisée en juin 1995 à Châteauvallon, les réflexions rassemblées dans ce livre méritaient d’être diffusées, lues et commentées. Et pas seulement parce qu’elles émanent d’auteurs, économistes, essayistes, philosophes ou journalistes de premier plan. Le thème proposé pour fédérer cette rencontre – « Pour une utopie réaliste » – a donné à ces textes un caractère d’urgence évident. En cette fin de siècle, il importe en effet de regarder l’avenir avec le souci d’y inscrire un projet, une utopie, sans renoncer pour autant à ce réalisme minimal faute duquel trop d’utopies anciennes se sont englouties dans le désastre. Ou pire. Autour d’Edgar Morin, les hommes et les femmes qui s’expriment ici refusent de se laisser enfermer dans le faux antagonisme entre l’utopie et le réalisme, entre la pensée et le réel. Depuis juin 1995, le festival de Châteauvallon, créé voilà trente ans par Gérard Paquet, est devenu le symbole d’une résistance au Front national. L’éditer, on l’aura compris, n’est pas un geste neutre. »

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« Cet essai explique comment une multiplicité de crises sont enchevêtrées dans la grande crise de l’humanité, qui n’arrive pas à devenir l’humanité. Il s’essaie à un diagnostic sur le cours présent et futur de la mondialisation. Le monde, agité de conflits ethiques, religieux, politiques et de convulsions économiques, continue à toute vitesse sa course vers ce qui sera peut-être le pire. »

 

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Lire et télécharger ici (Pour une politique de civilisation) : edil38.

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