Rencontre avec une Lady

Il y a quelques semaines, une charmante lady et moi discutions sur les manières de s’engager dans la vie de tous les jours. Je lui disais que son blogue était en soi un acte d’engagement, un militantisme. Féminisme mais inclusif du « mâle ». Discutant de divers thématiques, enrichissants.

J’admire et j’aime cette lady. J’admire son énergie, ses vibrations, son intelligence et son espèce de force/puissance tranquille ; j’aime son élégance – je veux dire cette forme d’expression de soi (par le vêtement, par la gestique) qui réunit délicatesse et harmonie des ensembles, cette façon d’être dépouillée de tout sauf de son essentiel. Il y a plusieurs types d’élégance : la sobre, la flamboyante, la rare, la raffinée, la naturelle, l’ingénieuse, la suprême, la gracieuse, et toutes celles-ci sortent de l’ordinaire.

Pour dire, l’élégance ne s’achète pas, ne se décrète pas, elle n’est pas un copier-coller, elle n’est pas une copie, elle n’est pas un panurgisme, elle se trouve et d’abord en soi. Encore une fois, une façon autre de dire une banalité : l’habit ne fait pas le moine, c’est le moine qui fait l’habit, c’est le moine qui signifie l’habit. La lady transforme toujours le presque rien en une sorte de sublime qui me désarçonne dès le premier regard. Et je devine tout le plaisir que doit être celui de son conjoint lorsque vêtu de ce sublime il la voit se mouvoir, parler, rire, sourire, être simplement et audacieusement elle.

Mais avant de parler d’engagement, nous avons échangé sur une diversité de sujets. Elle menait l’interrogatoire. Bien naturellement, il a d’abord été question de « ce que je fais dans la vie », ensuite de mon âge, de ma situation amoureuse, de ma situation familiale, bref de découverte(s) de l’Autre.

Questions classiques pour une vraie première rencontre. Questions fastidieuses pour moi comme tu le sais. Fastidieuses, chiantes, emmerdantes. Mais, je comprends. Je comprends la nécessité, l’impératif, et en fait très souvent, généralement, j’ai comme l’impression que l’on ne me laisse pas le choix véritable d’y répondre. Parce qu’une absence de réponse est un mur que l’on met entre l’autre et soi, c’est un désert, c’est une mise à distance, c’est la construction du lointain. Comme je l’ai souvent dit, ces questions ont pour but de permettre une proximité d’une manière comme d’une autre.

Autrement formulé, de construire un espace commun, de faire de son interlocuteur un proche dans le sens de gommer le lointain, de jeter une autre lumière sur lui, de passer de cette espèce de sémaphore à quelque chose de plus expressif et compréhensible communément intelligible pour les uns et les autres, de telles questions sont donc une forme de rapprochement autant qu’il s’agit de naturaliser l’autre en l’inscrivant dans son propre cadre symbolique (son univers référentiel de sens et de significations) – bref, de le placer à côté du connu. Sans tout ce processus, la rencontre n’en est pas une, c’est au mieux un effleurement ou au pire une juxtaposition, je veux dire digne d’un tableau de nature morte avec des objets, des identités partageant seulement le même espace (physique par exemple) tout en étant à bonne distance d’indifférence (ou autre) les uns des autres. La rencontre est ainsi une compénétration, nécessairement. Un « être avec » bien plus qu’un « être à côté ».

Les objets et les identités dans la rencontre cessent d’être un peu de cette nature morte, ils vont de leurs univers à ceux des autres, réciproquement. La rencontre met fin à l’inconnu, à l’invisibilité, à l’inexistant, c’est un moment de découverte(s) du sens/des sens, de la signification/des significations, un lieu propre au partage ou un lieu du partage. La rencontre n’est pas apartheid, pas de murs, pas de déserts, pas de ghettoïsation de soi, pas d’immobilité et d’immobilisme. Nécessairement. Donc, les questions qui lui sont inhérentes obligent en quelque sorte à y répondre adéquatement. Un refus de répondre ou une absence de réponse adéquate peut être source de conflit, source de distanciation comme une mise hors de son propre champs d’expérience ou bien encore un renforcement du lointain. Si l’on veut une rencontre avec l’autre, on se doit de répondre adéquatement. Alors, j’ai essayé d’y répondre, je n’avais vraiment pas le choix.

Cela me permet aussi d’évacuer cette étape obligatoire, dans le sens que j’y réponds et puis on passe à autre chose de plus essentiel, substantiel. De passer aux « bonnes » questions, celles qui vont plus loin, au-delà, qui permettent d’errer dans les labyrinthes de cet autre mystérieux et si plein de mystères. Ce qui m’importe donc ce sont plus les errances dans de tels labyrinthes, on n’en sort jamais indemne, on en apprend autant sur/de l’autre que de/sur soi, c’est en quoi ces errances sont des sources d’enrichissement. Alors pour le permettre je dois me plier à cet exercice de répondre aux questions fastidieuses, chiantes, emmerdantes.

Dès lors, j’ai répondu à la charmante lady : je suis nomade, c’est ce que je fais dans la vie. J’ai l’âge du christ au moment de sa crucifixion et la semaine prochaine, si je ressuscite d’entre les morts comme lui, je fêterai mes 34 ans. J’ai essayé le mariage et j’ai compris rapidement que malgré mon côté sadomasochiste ce n’était pas vraiment mon truc, je n’ai aucune ambition de me faire prisonnier d’une relation-pénitencier si doucereusement qualifiée d’amoureuse puisque c’est quelque chose de l’ordre de la momification ou de la zombification, le couple est un mouroir, certains ne sont pas d’accord car pour eux c’est un esclavagisme (je crois que cette question reste ouverte), j’ai quelques rares fois essayé le truc et disons que « chacun son truc, hein ». J’ai une fille, elle a une grande sœur née d’une précédente relation de mon ex, et cette dernière je la considère comme ma propre fille dans la mesure où d’où je viens, dans ma culture d’origine, l’on ne fait pas de distinction entre son enfant biologique et l’enfant qui ne l’est pas, c’est inacceptable voire immoral. D’où je viens on ne différencie pas les individus par rapport au lien de sang, c’est inhumain. « Et son père ? Il vit ? », la lady enchaîne les questions. « Oui, et c’est une rockstar, une célébrité, sa fille est destinée pour lui à suivre le même chemin, faut dire elle a un talent fou comme lui, c’est génétique je crois ».

La lady me demande « Cela fait combien de temps que tu es icitte ? », à cette question j’ai généralement l’habitude de répondre par « Une éternité.. » insatisfaisant et très souvent agaçant. Cette fois-ci, je me suis dit « Puisque tu es dans cette dynamique de déballage de soi.. » : « Ah.. Euh.. Je suis arrivé au canada j’avais 26 ans, résident permanent et pluggé dans la catégorie travailleur qualifié, donc tu feras le calcul je n’ai jamais été doué en arithmétique.. » « Oh, cela ne fait pas très longtemps que t’es icitte ! On ne dirait pas ! » « Ah.. Merci.. Cela veut dire que je me suis bien intégré alors.. » « Oui.. En fait, avant de te parler et d’entendre ton accent, je croyais que tu étais québécois-haïtien, c’est drôle hein ! » Elle et moi on a rigolé, elle davantage que moi.

En vérité, cela m’arrive tout le temps. Cela arrive que l’on m’associe et me confonde à soit un noir québécois né « icitte » d’origine haïtienne soit quelqu’un qui vient d’une des îles réputées pour être un paradis fiscal ou alors bonnement un afro-américain. Très souvent, et je n’exagère même pas, c’est parce que dit-on « Tu n’es pas si moche, t’es propre, tu sens bon, t’es bien habillé, tu as de bonnes manières, tu articules bien » ou comme me le disait une fois une autre lady « tu n’as pas de grosses lèvres, tu n’as pas un nez si épaté pour un noir africain, tes mains sont différentes » etc., et le tout se terminant inévitablement par un « pas comme les noirs africains ». Ce qui pour mes interlocutrices devraient m’enchanter, me flatter, ou que sais-je encore. Alors, je rigole, mais jaune. Je n’en fais jamais de cas. Je laisse couler. A force de l’entendre, de te le faire dire, tu apprends à te blinder sans que ça ne cesse de venir te chercher.

J’ai ainsi beaucoup de chance de ne pas avoir une tête de noir africain, dans la hiérarchie des noirs de mon espèce, de visu, on me place tout en haut. Je ne suis pas comme ces « autres » avec lesquels je partage une caractéristique sautant aux yeux. Et quelques fois, en me fréquentant, lorsque les gens apprennent qu’en fait je suis plus de culture européenne que seulement noir-africaine, ou que c’est simplement beaucoup plus compliqué que cela n’y paraît, ils me balancent un « Maintenant, cela explique tout ! C’est pourquoi tu n’es pas comme les autres ! » – à quoi je veux quelques fois répondre « Qu’est-ce que tu en sais ? », mais je ne dis jamais rien. Cet aspect identitaire est très souvent un « Il est différent d’eux autres » se voulant rassurant, sécurisant, ou etc. Ce fût le cas de mon ex-belle famille. Je n’étais pas présenté comme un « Noir africain » mais comme un « européanisé » ou un « occidentalisé à l’européenne », c’est-à-dire quelque chose de différent dans le sens d’acceptable, de convenable. Un « Mieux » différentialiste qui stigmatise ou dégrade les « autres » ou les « eux autres » – ces « restes » un peu beaucoup.. je te laisse compléter.  Je suis donc veinard.

 

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En rigolant, la lady me pose la question de mes origines : « Tu viens de quel pays ? » Encore une fois, une question classique. Dernièrement, une connaissance au cours d’un dîner se plaignait de notre époque « terrible » où on « marche tout le temps sur des œufs », les « gens sont tellement plus susceptibles », c’était pour elle « l’ère de la victimisation ». Ce qui lui faisait dire tout cela était simplement la « polémique » sur la « blackface » de trudeau. Le premier ministre canadien, plus jeune, aimait se grimer en « nègre » tout en étant vêtu comme « aladin » dans des soirées où tout le monde s’amusait à se mettre dans la peau de quelqu’un d’autre, d’une fiction, d’une culture, bref des soirées de fantaisie identitaire.

Trudeau n’avait pas conscience à l’époque que mimer le nègre était entre autres choses un grand classique de l’amérique raciste : un blanc qui fait le nègre (pour amuser ou divertir un public de blancs) en forçant un peu sur les traits présumés caractéristiques de cette espèce, des caractéristiques qui ont très longtemps été considérées comme peu valorisantes pour les sociétés esclavagistes, des orientalisations stigmatisantes et humiliantes qui ont justifié et ont été la cause de tant d’horreurs, et cela dans un contexte historique (qui a duré des siècles) où le nègre était considéré comme un sous-homme, très souvent esclave et fouetté, quotidiennement tué en raison du fait qu’il soit un nègre, lynché ou brûlé vif, etc.

C’est un peu comme si dans un contexte d’islamophobie ou d’antisémitisme, tu te grimais en « arabe » ou en « juif » et que tu faisais le pitre en reproduisant tous les clichés dévalorisants ou les préjugés en l’encontre de tels groupes (vivant souvent dans leur quotidienneté, dans leur chair, la vindicte de la société intolérante, ou ayant encore en mémoire toutes les souffrances de la haine contre eux). J’ignore si cela est pour toi acceptable, drôle, si cela est pour toi comme il s’entend dire dans ce « liberté » au nom de laquelle l’autre est souillé ; mais pour ma part c’est un peu irrespectueux de l’autre, c’est méprisant, c’est chosificateur surtout à une époque aussi compliquée qu’est la nôtre où des individus sont mis à mort du fait simplement d’appartenir à certains groupes, à de tels groupes. Je ne sais pas si la « liberté » exclut la prise de conscience ou la simple conscience de l’autre. Je ne sais pas si la « liberté » nie la considération de l’autre, c’est-à-dire le simple fait de se déplacer dans la mémoire et la réalité de l’autre dont l’existence en tant que singulier n’a pas dans la société dans laquelle l’autre vit été aussi privilégiée que le reste du groupe identitaire majoritaire.

Alors, tu comprends que trudeau – l’épouvantail « multiculturaliste » de l’extrême droite, des conservateurs, des identitaires de souche et de la pureté à la fois raciale et culturelle (les défenseurs du « nos valeurs ») – s’est retrouvé dans une drôle de position qui n’a pas fait rigoler tout le monde. Ou presque. La connaissance près de moi lors de ce dîner faisait partie du « presque ». Elle trouvait cela drôle, elle considérait que les « gens n’avaient plus d’humour et de tolérance », que « certaines minorités devaient en revenir de leur perpétuelle passé victimaire ! », que « nous vivons au 21e siècle, le monde est plus ouvert, plus diversifié ! », que « l’on a le droit de dire et de penser ce que l’on veut même si c’est vexant ou blessant pour les autres ! », etc. Comme durant ce type de soirée dans lesquelles je suis la seule « minorité » ou quelques fois la « caution diversité », les convives guettent ou lorgnent ma réaction : « Que va-t-il répondre à ça ? » Et généralement, j’applique à la lettre un conseil donné par ma mère : « Toutou, tu dois apprendre à répondre à l’imbécilité par le silence ». Je ne dis donc rien.

Ce qui surprend, ce qui déstabilise. Je ne dis rien. Je ne laisse transparaître aucune émotion, c’est presque comme si je n’ai rien entendu. Quelques fois, les autres croyant que je n’ai pas saisi le truc, redisent leur ânerie en me regardant droit dans les yeux. Et devant ma réaction digne d’un désert, ils la ferment ou s’enfoncent davantage. Au fond, que veux-tu vraiment que je réponde à ça. Je veux dire quand l’on vit dans une époque où il suffit de googler une thématique pour avoir accès à l’information te permettant de saisir l’enjeu, qu’il suffit de banalement vraiment t’informer et de sortir de ta bulle afin de comprendre le pourquoi, être aussi imbécile me semble inconcevable (surhumain) mais pourtant c’est si souvent le cas. Et oui, généralement, je n’ai pas envie d’être une espèce de google bipède. Je laisse la connerie comme elle est, dans sa liberté, dans toute son imbécilité. Je ne dis rien.

Quelques rares fois, je l’avoue, j’ai envie d’en découdre. Surtout lorsque cela fait quoi mille fois de suite en trois secondes que j’entends les mêmes imbécilités, ou que c’est juste un énième commentaire de plus en quoi quelques jours seulement d’affilée. Là, je me dis : « Toi, je vais te la mettre profond ». Alors, je cogne, dur. Les mots sont volontairement humiliants, blessants, des balles pour tuer, enterrer, écraser, avec une violence bonnement inhumaine. Ces moments-là, je dis « Toi, tu vas payer pour les autres, tu vas sentir ce que cela fait de dire n’importe quoi aux autres, tu vas la sentir ma liberté ». Un vrai carnage. Comme les politiciens d’aujourd’hui ont désormais l’habitude de l’affirmer quand ils ont été une merde ou ont fait de la merde : « Je l’assume » que l’on traduit par un « Allez-vous faire enculer ! » C’est dans ces cas-là, l’idée.

 

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Mais, j’ai fait silence devant le propos imbécile de la convive. Je ne lui ai pas dit que les afro-américains ont le droit légal et politique d’être des citoyens (au pays de la plus grande et meilleure démocratie au monde) comme les autres en 1964-1965, c’est-à-dire hier. Qu’après cette reconnaissance obtenue au prix de grandes luttes (sacrificielles) de libération qui a vu la plupart des « héros » de cette communauté être assassinés, il a fallu la décennie suivante imposée de force cette égale dignité – la déségrégation raciale (par exemple par les forces armées dans certaines écoles et universités refusant une telle reconnaissance, par des politiques de « discrimination positive » afin d’obliger le groupe ethnoculturel majoritaire à intégrer véritablement ce groupe au sein d’une diversité d’institutions desquelles il était exclu de fait, par une multitude d’actions de contraintes car des citoyens libres et égaux dans la Cité étasunienne cela relevait d’une quasi impossibilité). Dans les années 1970-1980, une bonne et large partie de cette communauté n’avait pas droit de Cité comme les autres. Dernièrement, je voyais un reportage fait par une journaliste à new-york où un groupe d’enfants blancs âgés de 12-16 ans insultait et menaçait de battre (à mort) deux filles noires de presque le même âge dont les parents venaient de s’installer dans un quartier « blanc ». Ces enfants peu hospitaliers de la différence ne voulaient pas les voir jouer dans « leur » quartier.

C’était fin des années 1980, ces enfants étaient nés après la fin officielle de la ségrégation raciale. Je me souviens des réactions assez fortes de la communauté blanche (de gauche comme de droite) face à la candidature à la présidentielle étasunienne du démocrate jesse jackson au milieu des années 1980 et lorsqu’il a songé à se présenter à la maison blanche dans les années 1990. Jesse jackson était trop à gauche pour le parti démocrate à l’époque (comme bernie sanders et alexandria ocasio-cortez de nos jours) mais surtout il était afro-américain pour le parti démocrate et le parti républicain donc quelque chose d’assez inacceptable puisque pour son propre parti son électorat ne l’accepterait pas et pour les républicains c’était simplement hors de propos. Dans les années 2000, précisément début des années 2000, les afro-américains sont soit canardés (comme du simple bétail, et encore de nos jours le bétail a plus de valeur puisqu’entre autres choses êtres sensibles) soit largement discriminés (comme toute étude sur la question de leur sous-représentation dans les sphères publiques, les entreprises privées, etc. le montre). Les rares institutions où ils sont en sur-représentation (comme les latinos par exemple) sont la prison ou la pauvreté (oui, la pauvreté a été institutionnalisée à la fin du 20e siècle, j’y reviendrais dans un autre billet).

D’ailleurs, en 2016 (en pleine période d’obamanie), ava duvernay a réalisé un documentaire multi-recompensé (Le13e) sur les liens entre la race la justice et l’incarcération de masse dans ce « doux pays » post-ségrégation raciale et en plein n’importe quoi sur le discours post-racial alimenté par l’élection d’obama (dont il faut souligner que la stratégie narrative et communicationnelle insistait sur le fait qu’il est métis, élevé par une mère blanche, issu d’un milieu loin d’être pauvre ou modeste, enfant d’un père noir-africain et pas un afro-américain descendant d’esclave). Le documentaire montre très factuellement et explicitement que l’esclavage malgré l’espèce de désenclavement légal et constitutionnel s’est poursuivi à travers un ensemble législatif criminalisant insidieux une communauté particulière. En criminalisant certains comportements dont on sait qu’ils sont plus constatés dans une certaine communauté (sans tenir compte de tous les facteurs sociaux pouvant pousser de tels individus à de tels comportements), l’on a fait une chose, et on l’a fait volontairement : criminaliser l’ensemble de la population afro-américaine. En même temps, comme pour ajouter l’insulte à l’injure, on a privatisé les prisons, donc la plupart des entreprises privées propriétaires de prisons dans lesquelles une bonne partie de cette communauté est incarcérée est entre les mains de « blancs » qui s’enrichissent comme les esclavagistes d’une certaine époque.

Alors vois-tu quand tu entends une convive balancer n’importe quoi sur le « qu’ils en reviennent de leur passé victimaire » quand un mec dit « progressiste » fait du n’importe quoi, tu ne peux que faire silence devant une telle imbécilité. Surtout si la convive est bardée de diplômes (universitaires) et se revendique sur les réseaux sociaux d’être « multiculturaliste » et « de gauche ». En fait, pour être franc, les gens de gauche m’ont toujours insupporté. Les individus de droite et d’extrême droite sont un attendu, tu connais leur discours, tu n’es pas étonné d’entendre des énormités, les gens de gauche sont une déception. Arrogants, paternalistes, infantiles et infantilisants, très ghettoïsés idéologiquement culturellement socialement, alors qu’ils sont supposés faire preuve d’ouverture contrairement aux individus de droite (et je ne te parle pas d’extrême droite).  Tu les entends te sortir des trucs qui te laissent simplement sur le cul. Et tu te demandes : « Comment est-ce seulement possible ? » Je n’ai pas la réponse. Tu me diras.

Bref, de quel pays je viens ? Cela dépend. Mes ancêtres viennent d’un pays réputé par les spécialistes d’être « l’afrique en miniature ». « Découvert » par les portugais, colonisés par les allemands, les britanniques, les français, et plus récemment par les chinois (et autres). Un pays anglophone et francophone comme langues officielles (dont le président ne parlent presque jamais anglais – ce qui est de plus en plus mal ou peu apprécié) et qui le divisent en deux grandes traditions culturelles, un pays de plus de 250 langues locales et d’une pluralité de communautés du même nombre cohabitant dans un espace commun sans jamais avoir connu de guerre civile. Un pays de chrétiens, de musulmans, d’animistes, etc. Un pays géographiquement désertique au nord, tropical au sud, et entre les deux fait de savane, de steppes, etc. Un pays d’un nombre impressionnant de matières premières et de ressources naturelles, je veux dire un concentré de richesses qui est exploité par un régime dictatorial (soutenu par l’occident) depuis quoi 30-40 ans et qui va enrichir ses dirigeants tout en laissant crever de pauvreté la masse populacière (aujourd’hui largement majoritaire de jeunes sur-diplômés de moins de 25 ans). Je viens d’un pays dont l’identité est « diversité », historiquement et culturellement. Un « trou de merde » ou un « trou de cul » de pays comme trump l’a si bien dit en pissant sur les « restes » du monde. Et pourtant mon passeport n’est pas celui de ce pays, comme celui de mes deux aînés. Dans nos rencontres, nous sommes trois nationalités différentes provenant d’un même arbre généalogique, nous avons la même couleur raciale, nous parlons trois différentes langues et nous devons permanemment nous ajuster les uns aux autres pour nous comprendre. Trois identités radicalement opposées. Nous venons tous les trois de différents mondes et nous sommes de différents univers. De quel pays je viens ? Cela dépend. As-tu du temps devant toi ? Cela risque être (très) long.

En fin de compte, vois-tu toutes ces questions me font chier. Que dois-je dire. A ma place que ferais-tu ? Quand la lady me demande de lui parler de mon aventure icitte, que dois-je lui dire ? Dois-je lui dire qu’à 26 ans malgré tous mes diplômes, mes expériences professionnelles, ma « diversité » culturelle, j’ai dû tout recommencer à zéro ? Reprendre tout à zéro ? Repartir à 28-29 ans à l’université (après avoir tout essayé pour s’en sortir autrement icitte), en première année d’université parce que l’on m’a fait comprendre que jamais je ne pourrais avoir une vie décente sans un cv universitaire d’icitte (alors que justement j’ai été sélectionné grâce mon cv universitaire d’ailleurs que l’on recherchait dans ma « belle province ») et que même avec tout ça cela ne serait jamais suffisant ? (re)Passer un énième baccalauréat (une licence), (re)prolonger plus loin (en études supérieures), (re)faire la (complète) démonstration permanente de mes habilités pour lesquelles je suis icitte, que l’on m’a encouragé et permis d’être icitte ? Et tous les jours dans la quotidienneté prouver toujours et encore que non seulement je ne suis pas stupide (comme le préjugé icitte le laisse entendre tout le temps) mais que je mérite la confiance des autres alors que ceux qui ne sont pas comme moi n’ont pas à le faire ? Subir tout le temps la pression de la perfection et de l’infaillibilité parce que si je fais la moindre erreur je le paie cash contrairement aux autres ? Ne pas être « trop » parfait parce que cela ferait chier et serait trop prétentieux contrairement aux autres ? Alors quand je lis et j’entends des trucs d’une grande imbécilité sur les « eux autres » j’ai juste envie de.. tu compléteras.

Mais tout ça je ne l’ai pas dit ainsi à la lady. Je ne pouvais me le permettre. J’ai édulcoré, voire je n’ai pas dit les choses de façon aussi directe,,entre circonlocutions et autres euphémismes. Je ne pouvais me le permettre. Parce qu’elle n’aurait pas saisi, ce n’est pas sa réalité, il lui aurait fallu du temps, et le temps toi et moi le savons nous n’en avons jamais (souvent) pour soi et (encore moins) pour les autres. J’ai répondu dans « les grandes lignes ».

 

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Après toute cette série de questions, qui faisait de moi non plus un lointain (sans cesser d’être un point d’interrogation), nous avons discuté de l’engagement. Comme elle me le disait dans son bureau à l’université lors de notre dernière rencontre qui était censée durer quelques minutes et qui s’est étendue sur plus d’une heure : « T’sé, contrairement à toi moi je vis trois problèmes, je suis une femme, je suis noire, et je suis de ce fait incompétente ». La lady doit du fait de toutes ses caractéristiques toujours prouver deux trois fois plus, faire deux trois fois plus d’effort que les autres. Les autres comme moi. Le mâle, noir, africain, occidental, et tout ce qui s’y rattache. En outre, elle n’est pas d’origine sociale bourgeoise, ce qui vient encore compliquer un peu plus les choses. Elle doit en faire toujours plus pour espérer être vue et reconnue. Je ne connais pas ça. Ce que je connais est moindre par rapport à elle. Je n’ai pas vécu les questions et les enjeux de l’intersectionnalité dans ma chair, mon esprit, mon cœur.

Ce qui vient me chercher comme on dit au québec et que j’ai du mal à digérer, je veux dire si je t’en parle après tant de temps c’est parce que je l’ai comme une boule au ventre, une rage, une colère.

J’ai la chance de ne pas être une femme, noire, d’origine sociale modeste ou de classe moyenne. J’ai la chance de ne pas être vu d’abord comme une paire de seins, un vagin à fourrer, une bouche à baiser, un objet inférieur ou un divertissement. J’ai la chance de ne pas être regardé comme un objet sexuel.

 

Reference

« L’intersectionnalité est devenue en quelques années un concept central aussi bien en sciences sociales qu’au sein des luttes sociales, en particulier féministes. Forgée pour penser l’imbrication des rapports de domination, l’intersectionnalité constitue aujourd’hui un champ d’études et d’expérimentations théoriques foisonnant. Pour la première fois en France, des universitaires abordent ses multiples dimensions – épistémologiques, théoriques, politiques – et les recherches récentes qu’elle a permis d’ouvrir dans des espaces aussi différents que la France, l’Amérique latine ou l’Europe de l’Est. Que peut nous offrir cette notion pour penser le genre, la théorie féministe et les mobilisations sociales? Comment contribuer à promouvoir un usage de l’intersectionnalité qui renforce son potentiel critique ‘insurgé’ plutôt que figé sur les identités? Cet ouvrage témoigne à partir d’exemples de la force d’un tel outil lorsqu’il s’agit d’éclairer des processus sociaux et politiques complexes. En offrant un regard à la fois rétrospectif et contemporain sur les enjeux politiques de la production d’un savoir intersectionnel, il veut aussi montrer que l’intersectionnalité n’est pas seulement un agencement de critique théorique indispensable, mais aussi une plate-forme à partir de laquelle construire des sujets politiques collectifs nécessaires au projet d’émancipation féministe de la société. » »

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« À l’automne 2013, au moment de la controversée Charte des valeurs visant à interdire aux fonctionnaires le port de signes religieux dits ostentatoires, des femmes et des féministes se sont organisées. Pendant que certaines se regroupaient sous des bannières faisant de la laïcité la seule garante de l’égalité des sexes, des féministes se sont saisies d’espaces de parole alternatifs pour dénoncer le déni des droits fondamentaux et la stigmatisation des femmes issues de minorités.
Si l’analyse des intersections entre racisme et sexisme fait partie intégrante du champ des études féministes depuis la fin des années 1960, le contexte politique récent ramène à l’avant-plan ces questions difficiles et nous force à les revoir sous un éclairage nouveau. Qui est le sujet-femme dont parle le féminisme? Qui fait partie de ce «Nous» et quelles femmes en sont implicitement tenues à la marge? Est-ce que les revendications au cœur du féminisme actuel représentent bien les préoccupations profondes des femmes minorisées, racisées? Compte tenu de l’effervescence que connaît le féminisme ces derniers temps, il était devenu incontournable de rassembler dans un même ouvrage ces réflexions sur le thème des femmes racisées, une première dans le monde francophone. »

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« Les analyses intersectionnelles permettent et favorisent une réflexion permanente sur la tendance de tout discours émancipateur à adopter une position hégémonique et à générer toujours un champ de savoir-pouvoir qui comporte des exclusions, des non-dits et des dissimulations. Néanmoins, elles ne peuvent pas se contenter de répéter ce que Wendy Brown appelle le « mantra multiculturaliste » (race, classe, genre et sexualité) négligeant le fait que toujours peuvent surgir de nouvelles différences. Gudrun-Axeli Knapp a également souligné le danger que cette théorie devienne ce que Derrida appelle un « discours doxographique », soit un discours qui court le risque d’occasionner un académisme capitaliste et un usage marchand d’une mention obligée, mais dépouillée de son caractère concret et contextuel et de son histoire, et donc de sa dynamique politique. » – Viveros Vigoya, M. (2015). L’intersectionnalité au prisme du féminisme latino-américain. Raisons politiques, 58(2), 39-54.

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« La pensée féministe s’est historiquement attachée, depuis – voire en dehors de – la tradition matérialiste, à montrer que le rapport de classe n’épuise pas l’expérience de la domination vécue par les femmes et, plus généralement, par les minorités sexuelles. Plus encore, en élaborant des outils d’analyse tels que le  » mode de production domestique « , les  » rapports sociaux de sexe  » ou le  » rapport de genre « , la pensée ; féministe a travaillé sur l’imbrication des rapports de pouvoir, dénaturalisant la catégorie de  » sexe  » à l’aune de ses déterminations historico-sociales. Depuis quelques années en France, la réflexion sur l’imbrication des rapports de pouvoir s’est complexifiée davantage, notamment sous l’influence des travaux nord et sud-américains, mais aussi caribéens ou indiens. Les problématiques relatives aux identités sexuelles, aux régimes de sexualité, mais aussi celles articulant le genre et la nation, la religion et/ou la couleur, ont permis de développer un véritable champ de réflexion. La question cruciale de l’articulation du sexisme et du racisme, notamment, a ainsi renouvelé tout autant l’agenda des mouvements féministes que la recherche universitaire. Cet ouvrage a pour but d’interroger les différents outils critiques pour penser l’articulation des rapports de pouvoir. Tout en interrogeant leur mode propre de catégorisation (les catégories de  » sexe  » et de  » race  » ont-elles méthodologiquement le même statut que la classe ? A quelles conditions utiliser la catégorie de  » race  » comme une catégorie d’analyse ? L’analyse en termes de classe a-t-elle été éclipsée par l’analyse croisée du sexisme et du racisme, après les avoir longtemps occultés ?…) cet ouvrage discute les différents modes de conceptualisation de ce que l’on pourrait appeler  » l’hydre de la domination  » : analogique, arithmétique, géométrique, généalogique. A partir de différentes traditions disciplinaires (sociologie, science politique, philosophie, psychologie, littérature…), les contributions ici réunies présentent un état des lieux des diverses appréhensions de l’imbrication des rapports de pouvoir –  » intersectionnalité « ,  » consubstantialité « ,  » mondialité « ,  » postcolonialité « , … et, ce faisant, (re)dessinent les contours d’une véritable épistémologie de la domination. »

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« Une crise de la masculinité, dit-on, sévit dans nos sociétés trop féminisées. Les hommes souffriraient parce que les femmes et les féministes prennent trop de place. Parmi les symptômes de cette crise, on évoque les difficultés scolaires des garçons, l’incapacité des hommes à draguer, le refus des tribunaux d’accorder la garde des enfants au père en cas de séparation, sans oublier les suicides. Pourtant, l’histoire révèle que la crise de la masculinité aurait commencé dès l’antiquité romaine et qu’elle toucherait aujourd’hui des pays aussi différents que le Canada, les États-Unis et la France, mais aussi l’Inde, Israël, le Japon et la Russie. L’homme serait-il toujours et partout en crise? Dans ce livre, Francis Dupuis-Déri propose une étonnante enquête sur ce discours de la «crise de la masculinité», dont il retrace l’histoire longue et ses expressions particulières selon le contexte et les catégories d’hommes en cause, notamment les «hommes blancs en colère» ainsi que les Africains-Américains et les «jeunes Arabes». Il analyse l’émergence du «Mouvement des hommes» dans les années 1970 et du «Mouvement des droits des pères» dans les années 1990 et leurs échos dans les réseaux chrétiens et néonazis. Il se demande finalement quelle est la signification politique de cette rhétorique, qui a pour effet de susciter la pitié envers les hommes, de justifier les violences masculines contre les femmes et de discréditer le projet de l’égalité entre les sexes. Professeur de science politique, Francis Dupuis-Déri est affilié à l’Institut de recherches et d’études féministes (IREF) à l’Université du Québec à Montréal (UQAM). Il a signé de nombreux ouvrages sur la démocratie et les mouvements sociaux et codirigé les ouvrages collectifs Le mouvement masculiniste au Québec (avec Mélissa Blais) et Les antiféminismes (avec Diane Lamoureux) aux Éditions du remue-ménage. »

LesANTIFÉMINISMES

« À chaque mouvement de libération, sa réplique contre-révolutionnaire: c’est ce que nous enseigne l’histoire. Les luttes féministes n’y font pas exception. Décrié à droite comme un réel péril pour la stabilité sociale et l’avenir de la nation, à gauche comme une lutte secondaire à inscrire dans un bien plus vaste programme, le féminisme a toujours dérangé ceux qui trouvent intérêt à préserver le régime patriarcal.
Tant sur le plan des idées que de l’action, l’antiféminisme se déploie suivant une logique réactionnaire, dont la visée, consciente ou pas, serait de revaloriser une condition masculine mise à mal. Pour arriver à leurs fins, les antiféministes usent de stratégies discursives comme la désinformation ou le recours à la nostalgie du «bon vieux temps» et à l’ordre naturel. Ce sont précisément ces discours revanchards, présents sur toutes les scènes, de celle de l’humour à celle du militantisme, que cet ouvrage entend décortiquer.
«L’antiféminisme a accompagné toute l’histoire du féminisme, en dénonçant ses excès ou en s’empressant d’en dresser le constat de décès. Il couvre un spectre très large, mais il comprend toujours une dénonciation de la liberté et de l’égalité que revendiquent les féministes pour toutes les femmes.» — Francis Dupuis-Déri et Diane Lamoureux, extrait de l’introduction »

 

Je suis noir et africain et occidental, comme je l’ai souvent dit les premiers c’est une double malédiction : la noirceur et l’africanité. Cela ne pardonne souvent pas. Combien de fois m’est-il arrivé de faire semblant d’être noir-américain parce que pour mes interlocuteurs/interlocutrices qui croyaient saisir dans mon accent particulier une origine new-yorkaise des traces d’une origine ethnique moins pire que cette chose horrible qu’est l’africain subsaharien, que les interlocuteurs me disent : « I’m happy you’re african-american ‘cause it’s change everything, i really love barack obama ! » Combien de fois je me suis senti veinard de n’être pas traité comme un africain noir parce que mon interlocuteur/interlocutrices en avait une idée du type « puanteur, primitivité, barbarie, singe/guenon, stupide ». Combien de fois ai-je écouté des connaissances caucasiennes, asiatiques, arabes, sud-américains, parler en leur langue avec les leurs afin de justifier pourquoi ils m’avaient invité chez eux car les leurs avaient du mal à le supporter, à digérer ma simple présence. Et moi, combien de fois ai-je fait semblant de ne pas parler leur langue pour qu’ils ne se sentent pas plus mal qu’ils ne l’étaient déjà. Combien de fois j’ai dû être catégorisé dans une case d’infériorité parce qu’au-delà de ma noirceur qui était déjà une malédiction en soi, j’étais d’origine africaine.

Je te l’avoue, oui quelques fois je pue, comme toi. Il y a des jours comme ça, tu pues.  Trop chaud, trop transpiré, tu as dormi dans la rue, tu n’as pas eu le temps de prendre une douche, tu n’as pas voulu mettre un déodorant, tu n’as pas les moyens d’en avoir, etc. tu pues. Comme toi, je t’ai souvent senti, je t’ai eu en plein nez, j’ai vu la crasse sur ton visage, les traces de dégueulasse sur tes vêtements, je suis allé à ton appartement et j’ai eu des hauts le cœur, j’ai vu une partie de tes sous-vêtements (négligé, vieillot, épouvantable) et j’ai failli vomir, etc., je t’ai vu et je me dis : « bordel ». Mais, jamais ne te t’ai réduit à ça. Je ne t’ai pas réduit à rien, parce que tu étais autre chose. Je n’ai pas la même chance que toi généralement. Et celle qui est encore moins chanceuse que moi est cette lady en face de moi.

Tout ça pour dire que c’est du n’importe quoi, c’est un vrai foutoir. Et ces derniers temps, je me sens trop fatigué pour continuer à me battre. Je me sens épuisé. Mais en regardant cette lady me parler de sa propre situation, je me vois dans l’obligation de trouver les ressources nécessaires pour continuer le combat. Pour elle, pour ma grand-mère, pour ma fille, pour ma mère, pour tous les restes. Il n’est plus question de « moi ». Ni de couleur ni de race, ni d’origine sociale ni de particularisme distinctif. Il est question de justice et donc de dignité humaine. Cela est au-delà de « moi », de mon parcours, de mon histoire, de ma personne, et même de mes convictions comme idéalisme subjectif. Il est question de quelque chose de plus grand.

À mon âge, c’est douloureux, je ne te le mentirais pas. Je ressens beaucoup de frustration ces derniers temps, de tristesse, de colère. Je m’imagine ma vie si je n’avais pas été exilé ici, je romantise cette perspective et cela est source de souffrances. Icitte, ce n’est pas être une merde qui m’afflige tant mais avoir le sentiment au quotidien d’être figé par tout ce que je côtoie. De comme je le disais à une amie de ne pas être comme les autres c’est-à-dire de prendre pleinement possession de ma puissance d’agir.

Je me souviens lorsque je suis arrivé icitte, à 26 ans, audrey, québécoise de souche, ma première coloc’, m’a un jour demandé « Quelle est ton ambition icitte Ludewic ? », et je lui avais répondue : « Devenir le premier Premier ministre noir du Québec et du Canada ». Nous avions rigolé, nous étions saouls. Je n’ai plus cette ivresse, je l’ai perdue. La lady en face de moi, dans son bureau à l’université est encore moins ivre que moi. Mais, moi j’ai foi en elle et j’ignore sincèrement pourquoi, je veux dire c’est un pourquoi que j’ai du mal à te dire de façon rationnel ou intelligible. Elle me l’a dit : « Sais-tu que j’ai 36 ans, et que mon mari est dans la quarantaine ?! » Je lui ai répondu « Non ». Elle a répliqué quelque chose qui se voulait rassurant pour elle et moi, toujours dans un élan d’élégance. Je l’ai écoutée, écho dans le désert. En moi, il y avait beaucoup de désert.

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