Punition & Humiliation

by dave

Ce midi, une lady m’a fait remarquer que nous assistons dans les relations internationales, les politiques mondiales, les affaires mondiales à une sorte d’humiliation des autres. Elle me disait qu’il ne s’agissait plus de punir mais d’humilier. J’avais dans mon cartable un exemplaire du « Temps des humiliés : pathologie des relations internationales » de Badie, je l’ai sorti et je le lui ai offert.

Nous vivons effectivement un temps des humiliés. Il n’est plus simplement question de « punir » comme une sanction négative découlant du respect de l’ordre international, mais véritablement d’humilier. Ce qui n’est pas en soi une grande nouveauté. Le traité de versailles fût un acte d’humiliation, faire honte, rabaisser et souiller la dignité de l’autre (qu’importe le salaud qu’il est). Le peuple allemand ne l’a pas oublié. Certains allemands nous l’ont fait savoir avec la seconde guerre mondiale.

La punition dans son sens kantien vise à rappeler, au violateur d’une norme préétablie, le principe d’égalité de tous devant la loi à laquelle tous ont voulu se soumettre. On punit parce que l’on a violé une norme, on est puni parce que l’on a voulu violer ladite norme, mais on doit être puni du fait de ce principe d’égalité. La peine répond à une violation de quelque chose relevant moralement du sacré, et l’acte violateur est un blasphème. La peine comme punition n’est ainsi en soi qu’une simple application de l’égalité de tous devant une loi prescriptive.

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Le truc avec l’humiliation comme le souligne badie dans son ouvrage c’est qu’il établit un statut inférieur souhaité et non conforme aux normes énoncées. Il ne s’agit plus seulement de « punir » mais véritablement d’inférioriser, ce qui n’est plus de la punition mais de la domination, du mépris, de la déconsidération. On se place dans une position de supériorité et on exerce toute sa puissance sur l’autre qui vise à le sous-humaniser au fond. Le problème avec ça, c’est que les humiliés ne l’oublient pas et ont tendance à contre-réagir à l’humiliation, ce qui rend le système peu viable, sécuritaire, pour tous.

Dans les actualités contemporaines, l’on l’observe. On veut humilier, soit pour se sentir comme « puissance » (« supérieure ») soit pour envoyer un message (aux autres qui seraient tentés de nous faire chier). On use d’un ton condescendant, on fait dans la surenchère, on déforme l’identité de l’autre qui paraît si abominable et à la limite primitif, on accuse et vilipende avec des accents « Comment osez-vous ? » Et si l’autre et les autres comprennent vite qu’ils ont intérêt à s’aplatir, à rentrer dans le rang, à se recouvrir de cendres, à s’autoflageller ad vitam aeternam en rampant dans la boue et le caniveau, alors on leur lâche un « Je vous pardonne, allez et ne péchez plus ! » Tu le sais, les autres pèchent et tu le sens dans ta chair. Attentats dans telle(s) ville(s), immeubles frappés par des aéronefs, etc. En ce sens, en tant que gain de la puissance, gain de sa propre sécurité, l’humiliation, d’un point de vue très réaliste, est irrationnelle. Une vraie bêtise.

Comme me le disait la lady ce midi devant un bon plat de fruits de mer : « C’est un non-sens ! » A quoi j’ai répondu : « Badie n’est pas loin de penser comme toi ». Elle a fait : « Ouf ! Je me sens moins folle ! » J’ai répliqué : « Je t’en prie, ne perds pas ta folie, stp ».


« L’humiliation revêt une pluralité de significations qui se recoupent. Généralement, elle désigne ce sentiment de mortification qui fait se sentir profondément impuissant, suscitant « une réaction émotionnelle de forte intensité devant une situation de rabaissement sous le regard d’autrui » (Elison & Harter, 2007, p. 314). Plus littéralement, à partir du radical latin humiliare, l’humiliation renvoie à l’expérience d’avoir été « insulté par un autre plus puissant que soi » (Trumbull, 2008, p. 643). D’autres auteurs ont exploré la corrélation entre humiliation et souhait de réparation par une rétorsion violente (Steiner, 2006 ; Jones, 2006 ; Strozier & al., 2011).

La signification de l’humiliation se confond avec celle de la honte, au sujet de laquelle il existe une littérature considérable. Comme le notait Steinberg (1991), « un examen de la littérature psychanalytique portant sur la honte et l’humiliation montre que les termes sont utilisés de manière virtuellement interchangeable ». Là-contre, nous pensons qu’adopter le point de vue de la violence politique permet d’effectuer une distinction significative entre la honte et l’humiliation : la honte est l’expérience individuelle d’un sentiment groupal d’humiliation. Le présent article s’attachera en particulier à explorer la manière dont certaines expériences groupales d’humiliation – réelles ou perçues comme telles (généralement un mélange complexe des deux) – peuvent recevoir des chefs une signification politique unique susceptible de mener à une violence extrême. Bien des facteurs sociaux, politiques, économiques et religieux concourent à susciter une violence groupale ; mais on manque souvent la contribution psychologique spécifique de l’humiliation à la construction, par un groupe, du sens de ses expériences.

Notre prémisse est que l’un des mobiles les plus puissants de la violence tient à la manière dont un groupe présente et interprète ses expériences d’humiliation, que ses chefs maintiennent à vif et amplifient. Heinz Kohut (1985) considérait que de tels processus font partie des élaborations complexes de ce qu’il appelait le Soi groupal.

Varvin (2005) a exploré le lien entre humiliation et identité victimaire dans un contexte politique, et la manière dont, parfois, les chefs « exploitent cette situation, souvent bien au-delà des limites du raisonnable » (p. 43). Il faut remarquer que de tels chefs tendent fréquemment à présenter une mentalité paranoïaque, comme le souligne une partie de la littérature traitant de la relation entre humiliation et paranoïa ou haine paranoïde (Blum, 1981 ; Böhm, 2006 ; McWilliams, 2010).

Il existe bien des manières d’appartenir à un groupe ; mais lorsque le credo d’un groupe penche vers la violence et la destruction des ennemis, c’est fréquemment un sentiment d’humiliation qui mène à la rage et à une réponse explosive disproportionnée. Dans le cadre du présent article, nous appellerons humiliation construite l’acte de requalifier une humiliation groupale passée – typiquement, une humiliation authentique qui fait partie d’un trauma plus large – et de créer une narration symbolique qui utilise cette humiliation comme catalyseur de la violence.

Nous nous concentrerons sur une partie de cette représentation de la violence politique. Dans le domaine qui retiendra notre attention, l’expérience de l’humiliation constitue le mobile de la guerre, du génocide, et des formes les plus brutales du terrorisme. Bien que le discours des chefs qui mènent leurs peuples vers une telle violence mette en avant l’acquisition de terres, de gloire, de richesses et de pouvoir, leur véritable attrait tient à la perspective de souffrir et de mourir pour une cause habituellement présentée dans le contexte d’une expérience groupale humiliante. L’entrée dans ce qui devient alors généralement un chaos n’est rendue possible que parce qu’un tel attrait est totalisé (Lifton, 1962). La totalisation est le processus psychologique central par l’entremise duquel les disputes ou les conflits potentiellement traitables au sein de l’espace public, sont transformés en rivalités dramatiques qui déchaînent la paranoïa, et en violences qui nourrissent le feu de la haine. La rage devient chronique et prend racine. L’autre, considéré comme mauvais dans le cadre de ce qui prend la forme d’une mentalité radicalement fondamentaliste (Strozier & al., 2010), prend désormais la couleur viciée du péché. Il faut alors s’en débarrasser, et son élimination s’apparente à une obligation éthique visant à réaliser la perfection ici-bas. Tuer, dès lors, c’est guérir : dans ce contexte, on peut même dire que tuer fait du meurtrier un rédempteur. La violence devient un impératif moral, créditant ainsi la cause apocalyptique d’une dimension éthique profonde et puissante.

De tels développements n’apparaissent pas ex nihilo. Le type de violence dont nous parlons émerge de crises politiques, économiques, sociales et spirituelles que les peuples vivent jusque dans leur être. Car, historiquement, bien des contextes d’après-guerre, avec leurs millions de morts, leurs villes détruites et leur vie sociale au bord du chaos, n’ont pas conduit sur le devant de la scène des chefs apocalyptiques dont l’ascension se nourrissait d’une conversion de la défaite en mobile d’une violence commémorative. Parfois, comme lors de la partition de l’Inde après 1947 – où deux millions de personnes sont mortes dans de violentes représailles génocidaires) –, le chaos et la mort atteignent des dimensions proprement sidérantes sans pour autant alimenter de surcroît des mouvements socio-politiques de destruction (bien que la haine demeure, prête à être ultérieurement nourrie par les chefs). De tels exemples suggèrent que la manière dont la crise est ressentie par le Soi groupal et ses chefs ne tient pas nécessairement au niveau de violence ou de chaos qui résultent effectivement de la guerre et des événements qui l’accompagnent. Les situations susceptibles de verser dans une violence macabre et souvent génocidaire ont ceci de spécifique que les chefs, visant à produire la rage et la revanche à grande échelle, leur attribuent une signification spécifique de victimisation par l’humiliation.

Leur objectif central est alors d’expliquer la cause de la souffrance. L’un des thèmes centraux de ce type de projet idéologique est de nommer, avec force détails, les sources de l’humiliation historique. Une telle théorisation grandiloquente – la « vision d’ensemble » qu’attendent les âmes en peine – explique l’écrasant sentiment de victimisation (qui touche jusqu’aux bourreaux). Il en résulte, au sein du message idéologique produit dans ce contexte d’humiliation, un appel implicite à la vengeance et à la réparation de l’injustice. L’humiliation sert de justification à la rage groupale, à la violence, et à l’acte réparateur.

Si ces processus se déroulent à l’échelle groupale, il faut garder à l’esprit la distinction entre le sentiment individuel de honte et les effets de l’humiliation dans le groupe (Strozier & al., à paraître). La honte n’a pas d’objet ; nous la vivons. Le concept même de Soi est holistique : c’est pour cela que la honte est l’expérience humaine fondamentale qui motive les sentiments et les actions. Elle affecte la totalité du Soi, en sa valeur même. La honte, qui parfois nous désoriente profondément, nous plonge dans le désespoir et l’impuissance. L’humiliation, analogon groupal de la honte, a un objet : l’autre qui nous offense. Il peut être symbolisé, en particulier à travers les moyens de communication de masse. Ainsi, les jeunes Musulmans français des banlieues déshéritées de Paris sont souvent eux-mêmes bien éduqués et polyglottes, appartenant aux secondes ou troisièmes générations d’immigrants. Ils sont aussi Français que les groupes équivalents, aux États-Unis, sont Américains. Mais certains parmi eux, souffrant de « l’humiliation vicariante » qu’ils perçoivent à l’encontre de leur peuple et de leur religion, se radicalisent et se tournent vers la violence (Khosrokhavar, in Strozier, 2010). L’expérience de l’humiliation groupale – et la honte ressentie par les membres du groupe – varie donc considérablement ; mais, dans un contexte de crise, elle déclenche au sein du groupe des interactions dynamiques qu’influencent également son histoire et son identité. »

– Strozier, C. & Mart, D. (2017). La politique de l’humiliation construite: Perspectives psychanalytiques sur la guerre, le terrorisme et le génocide. Research in Psychoanalysis, 23(1), 27a-36a.

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