L’Absurde comme Théâtre

« Le théâtre de l’absurde émerge en France autour des années 1940. Il est marqué par la philosophie existentialiste de l’après-guerre et désigne des fictions théâtrales dans lesquelles l’existence humaine n’a plus de sens, dépourvue de toute croyance et de toute religiosité. Devant l’incapacité à trouver une logique à l’existence, les personnages du théâtre de l’absurde sont marqués par l’impossibilité de communiquer ou par le silence. L’essai de Camus Le mythe de Sisyphe pose les bases théoriques et philosophiques de ce mouvement artistique dans lequel l’homme réagit à un monde dénué de sens.

Les auteurs associés au théâtre de l’absurde sont Albert Camus, Harold Pinter, Jean Genet (Les Bonnes), Eugène Ionesco (La cantatrice chauve) ou encore Fernando Arrabal (Pique-Nique en campagne). » – Source ici.

 

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« « Il faut continuer, je ne peux pas continuer, il faut continuer, je vais donc continuer, il faut dire des mots, tant qu’il y en a, il faut les dire, jusqu’à ce qu’ils me trouvent, jusqu’à ce qu’ils me disent, étrange peine, étrange faute, il faut continuer, c’est peut-être déjà fait, ils m’ont peut-être déjà dit, ils m’ont peut-être porté jusqu’au seuil de mon histoire, devant la porte qui s’ouvre sur mon histoire, ça m’étonnerait, si elle s’ouvre, ça va être moi, ça va être le silence, là où je suis, je ne sais pas, je ne le saurai jamais, dans le silence on ne sait pas, il faut continuer, je ne peux pas continuer, je vais continuer. »
Samuel Beckett, L’Innommable. »

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« Ne perdons pas notre temps en vains discours. (Un temps. Avec véhémence.) Faisons quelque chose, pendant que l’occasion se présente! Ce n’est pas tout les jours que l’on a besoin de nous. Non pas a vrai dire qu’on ait précisément besoin de nous. D’autres feraient aussi bien l’affaire, sinon mieux. L’appel que nous venons d’entendre, c’est plutôt à l’humanité tout entière qu’il s’adresse. Mais à cet endroit, en ce moment, l’humanité c’est nous, que ça nous plaise ou non. Profitons-en, avant qu’il soit trop tard. Représentons dignement pour une fois l’engeance où le malheur nous a fourrés. Qu’en dis-tu? (Estragon n’en dit rien.) Il est vrai qu’en pesant, les bras croisés, le pour et le contre, nous faisons également honneur à notre condition. Le tigre se précipite au secours de ses congénères sans la moindre réflexion. Ou bien il se sauve au plus profond des taillis. Mais la question n’est pas là. Que faisons-nous ici, voilà ce qu’il faut se demander. Nous avons la chance de le savoir. Oui, dans cette immense confusion, une seule chose est claire : nous attendons que Godot vienne. »

 

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« « Est absurde, ce qui n’a pas de but… »

Romans, essais, ont présenté l’anxiété métaphysique de notre temps face à l’absurdité de la condition humaine. Le théâtre, depuis une dizaine d’années, a contribué plus directement peut-être que le livre à imposer la vision de l’Absurde. Sa force de frappe est plus grande parce qu’il appelle des réactions collectives et non plus individuelles, parce qu’il oblige l’homme à se voir directement dans le miroir qui lui est tendu. Ce théâtre déroutant, implacable, renonçant aux cadres traditionnels, aux modes d’expression, d’écriture, de technique même auxquels des conventions formelles nous avaient habitués, se propose d’exprimer le sentiment de l’irrationnel de la condition humaine à l’aide de démarches également irrationnelles; aussi refuse-t-il toute construction logique, toute progression; les personnages n’ont plus de cohérence, plus d’unité, l’intrigue a disparu.

Suivant une structure circulaire que l’on retrouve dans le « nouveau roman », il tend à une « construction réaliste », exigeante, lucide et sans espoir, propre à montrer la démarche insensée de l’homme coupé de ses racines métaphysiques. «[… ] Il exprime les efforts de l’homme moderne pour s’adapter au monde dans lequel il vit ». […]

Pantins articulés, aux gestes inattendus et stupides, assez semblables aux mobiles de Calder, les hommes s’agitent dans un monde qui ne débouche sur rien. Beckett « exprime le tragique de la condition humaine [.. . ] cherche à explorer les profondeurs dans lesquelles disparaissent l’individualité et les événements précis et d’où seules émergent les situations fondamentales ». L’œuvre d’Eugène Ionesco constitue une tentative « pour briser les chaînes qui entravent la communication humaine », tandis que Genet met l’accent sur « l’absurdité d’être ». La mort présente « envahit le sens d’être », et « le monde des êtres n’existe que comme le souvenir nostalgique de la vie dans un monde de rêve et de fantasme ». Si Adamov a dépassé les tourments du désespoir, si sa volonté eût été de détruire ses premiers écrits « fruits de ses obsessions », Martin Esslin, toutefois, lui garde sa place dans la dramaturgie de l’Absurde; c’est, à son avis, dans ses premières œuvres que se trouve « l’expression authentique de son âme tourmentée, témoignage profond du rêve, de la névrose et de l’absurdité ». […]

Plus encore, ce théâtre se rattache à toutes les manifestations de la pensée contemporaine. Esslin estime que « dans sa dévalorisation du langage, le théâtre de l’Absurde est en accord avec les tendances dominantes de la philosophie », conforme à certains courants de pensée (et il cite le marxisme), conforme à la mentalité de l’homme
de la rue « soumis [… ] au bavardage incessant de la radio, de la presse, de la publicité qui derrière les excès du langage cherche la réalité ». Particulièrement intéressant me paraît être le rapprochement possible avec les mathématiques. Et je ne crois pas dépasser la pensée du critique si je l’interprète ainsi: les mathématiques, et les sciences physiques tout aussi bien, utilisent à notre époque un langage unifié et symbolique qui les dégage de toute contrainte restreignante. Le théâtre dit « classique » pouvait rejoindre l’universel par son côté humain mais toute une part de sa beauté due à l’expression exigeait la connaissance de la langue. Le théâtre où la parole est dévalorisée au profit du symbole, d’une connaissance plus directe, plus intuitive, prend de ce fait une valeur plus largement universelle. Situé en dehors de tout concept historique, sans support extérieur, dépouillé de tout accessoire propre à accaparer l’attention pour distraire du but, il puise dans son dépouillement poétique et réaliste sa signification profonde et son universalité.

Plongés brusquement dans un monde débarrassé de ses faux semblants, de ses faux espoirs, un monde sans tricherie comme sans but évident, nous sommes contraints de prendre conscience que l’homme « est entouré de zones d’une obscurité impénétrable », mais si « l’on fait face à l’anxiété, au désespoir, à l’absence de croyances
divinement révélées, on peut les dépasser. »

Comme le drame antique, le théâtre de l’Absurde possède ainsi une vertu de « catharsis ». Pas plus que nous ne nous identifions directement à Oreste ou à Œdipe, mais retrouvons à travers eux « la position solitaire, mais héroïque de l’homme devant les inexorables
forces du destin », ainsi sommes-nous invités « à affronter la condition humaine telle qu’elle est réellement ». […]

 « Alors que la vie est menacée d’être submergée par un flot de vulgarités mécanisées et abrutissantes » il est conforme à la dignité humaine « de faire face à la réalité dans tout ce qu’elle a d’insensé, de l’accepter librement, sans crainte, sans illusions — et d’en rire ». […] »

– Marmin, M. (1965). Lettres françaises : le théâtre de l’absurde. Études françaises, 1 (1), 101–105.

 

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« Le sens de notre identité, quand il est défini par le langage – par le fait d’avoir un nom -, est la source de notre isolement et l’origine des difficultés que nous avons à nous fondre dans l’unité d’être. Par conséquent, c’est à travers la destruction du langage, à travers le non-sense – le fait de donner aux choses un nom arbitraire – que s’exprime, dans un poète comme Lewis Carroll, l’aspiration mystique à l’unité avec l’univers. […] « 

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